Imaginez un monde où les data centers, ces véritables usines numériques qui consomment autant d’électricité que des villes entières, ne seraient plus obligés de s’installer là où le réseau électrique est le plus robuste ou là où l’énergie renouvelable est la moins chère. Imaginez plutôt qu’ils suivent une ressource invisible, enfouie sous terre depuis des millions d’années : l’hydrogène naturel. Et si cette ressource devenait soudainement accessible à très bas coût ? C’est exactement le pari fou que prend une startup française qui fait déjà parler d’elle outre-Atlantique.
Quand l’hydrogène sort tout droit de la terre
Longtemps considéré comme une curiosité géologique, l’hydrogène naturellement présent dans certaines roches pourrait bien devenir l’une des énergies les plus disruptives de la décennie. Contrairement à l’hydrogène « gris » issu du gaz naturel ou à l’hydrogène « vert » obtenu par électrolyse, cette forme dite géologique ou naturelle existe déjà, piégée dans le sous-sol. Il suffit de savoir où creuser et comment l’extraire efficacement.
C’est là qu’intervient Vema Hydrogen. Cette jeune pousse ne se contente pas d’attendre que la nature veuille bien livrer son trésor. Elle a développé une méthode active : on injecte de l’eau, on chauffe, on met la pression et on ajoute quelques catalyseurs astucieux pour libérer des quantités massives d’hydrogène à partir de roches riches en fer. Le résultat ? Un gaz propre, quasi illimité dans certaines régions, et surtout incroyablement compétitif sur le plan tarifaire.
Des coûts qui défient toute concurrence
Aujourd’hui, produire de l’hydrogène « propre » reste cher. L’électrolyse alimentée par des renouvelables peut facilement dépasser les 4 à 6 €/kg selon les régions et les prix de l’électricité. Même l’hydrogène gris avec capture de CO₂ tourne souvent autour de 2 à 3 €/kg. Vema, elle, annonce des perspectives bien plus agressives.
Pour son pilote actuel au Québec, la startup vise déjà moins de 1 $ par kilogramme. À terme, Pierre Levin, le PDG, n’hésite pas à parler de 0,50 $ par kg une fois les procédés optimisés. À ce niveau de prix, on ne parle plus d’énergie de niche : on parle d’une révolution industrielle.
« Produire de l’hydrogène à moins de 50 cents le kilo changerait radicalement la donne pour de nombreux secteurs. »
Pierre Levin, CEO de Vema Hydrogen
Et le plus impressionnant reste à venir : la surface nécessaire pour produire des volumes conséquents est dérisoire. Selon les calculs de l’entreprise, 3 km² suffiraient pour alimenter en hydrogène tout un marché local de 100 000 tonnes par an. À titre de comparaison, certaines mines de lithium ou de cuivre s’étendent sur des dizaines, voire des centaines de kilomètres carrés.
Pourquoi les data centers sont particulièrement concernés
Les data centers modernes sont parmi les plus gros consommateurs d’électricité au monde. Avec l’explosion de l’intelligence artificielle, la demande énergétique explose. En 2025-2026, plusieurs analystes estiment que les seuls besoins des hyperscalers américains pourraient représenter plusieurs dizaines de gigawatts supplémentaires d’ici 2030.
Problème : les meilleurs sites sont déjà saturés. Les zones où l’hydroélectricité est abondante (Québec, nord de la Scandinavie), où le solaire est ultra-compétitif (déserts américains et moyen-orientaux) ou où l’éolien offshore est puissant sont prises d’assaut. Les délais de raccordement au réseau s’allongent parfois sur plusieurs années.
Et si la solution ne passait plus par le réseau électrique classique, mais par une pile à combustible installée sur site, alimentée en hydrogène produit à quelques centaines de mètres sous terre ? C’est exactement le modèle que Vema est en train de vendre aux géants du cloud en Californie.
- Électricité décarbonée 24/7 sans dépendre du réseau
- Production d’hydrogène sur site ou à très courte distance
- Pas de ligne haute tension à construire sur des centaines de km
- Indépendance vis-à-vis des variations de prix de l’électricité
- Argument marketing puissant : « nos data centers tournent à l’hydrogène naturel »
En décembre 2025, Vema a signé un accord d’approvisionnement avec des acteurs majeurs du secteur en Californie. La région possède de vastes formations d’ophiolites, ces roches issues du fond océanique riches en fer, parfaites pour la réaction que maîtrise la startup. Une coïncidence géologique qui pourrait transformer l’État en hub mondial du cloud décarboné.
Un procédé qui semble simple… mais qui cache une vraie prouesse technique
Extraire de l’hydrogène des roches n’est pas nouveau. Des gisements naturels ont été découverts en Albanie, en Mali, en Australie et même en France (Lorraine). Mais jusqu’ici, les débits étaient trop faibles ou trop irréguliers pour envisager une exploitation industrielle.
Vema change la donne en stimulant activement la réaction. Le principe repose sur la serpentinisation : quand l’eau rencontre certains minéraux ferreux à haute température et sous pression, elle oxyde le fer et libère de l’hydrogène. En optimisant les conditions (température, pression, catalyseurs), la startup parvient à multiplier les rendements par des facteurs impressionnants.
Le premier puits pilote produit déjà plusieurs tonnes par jour. Le prochain, prévu pour 2026, descendra à 800 mètres et servira de démonstrateur commercial. Si les résultats suivent, le déploiement pourrait s’accélérer très vite.
Quels autres secteurs pourraient profiter de cet hydrogène miracle ?
Bien sûr, les data centers ne sont pas les seuls à rêver d’hydrogène à moins d’un dollar. Plusieurs industries lourdes sont également sur les rangs :
- Sidérurgie (réduction directe du minerai de fer)
- Production d’ammoniac et d’engrais
- Raffinage pétrochimique
- Transport lourd (camions, trains, bateaux)
- Industries chimiques de base
Mais les data centers présentent un avantage stratégique : ils sont très concentrés en termes de demande énergétique, ce qui permet d’amortir rapidement les infrastructures de production d’hydrogène. Une usine de 100 MW peut justifier plusieurs puits dédiés. Une aciérie de plusieurs GW nécessiterait un champ de puits beaucoup plus vaste.
Les défis qui restent à relever
Malgré l’enthousiasme, plusieurs obstacles demeurent. D’abord la reproductibilité : toutes les roches ne se comportent pas de la même façon. Vema affirme avoir sélectionné les meilleures formations, mais chaque nouveau site nécessitera des études géologiques approfondies.
Ensuite la durabilité de la production. Combien de temps un puits peut-il produire avant que la réaction ne s’essouffle ? La startup parle de décennies, mais les données de long terme manquent encore.
Enfin, la réglementation. Forer des puits profonds, injecter de l’eau chaude et des additifs, extraire un gaz inflammable : tout cela nécessite des autorisations environnementales longues et complexes, surtout en Europe.
Et la France dans tout ça ?
La France possède également des formations propices, notamment dans les massifs anciens (Massif central, Vosges, Armorique). Mais pour l’instant, l’attention de Vema se porte sur l’Amérique du Nord où le marché des data centers est le plus dynamique et où les incitations à la décarbonation sont massives (Inflation Reduction Act, crédits d’impôt 45V, etc.).
Reste que si la technologie fait ses preuves outre-Atlantique, nul doute que des acteurs européens tenteront de la répliquer ou de s’associer. L’hydrogène géologique pourrait alors devenir une filière stratégique au même titre que le lithium ou les terres rares.
Vers une nouvelle géographie de la tech ?
Si Vema tient ses promesses, la carte mondiale des data centers pourrait être redessinée en quelques années. Fini les concentrations extrêmes en Virginie du Nord ou en Irlande. Bonjour les nouveaux hubs là où la géologie est favorable : Californie, Australie occidentale, certaines parties du Canada, peut-être même les Balkans ou l’Afrique de l’Ouest.
Ce serait une rupture majeure : pour la première fois, une énergie primaire ultra-basse carbone et ultra-compétitive dicterait l’implantation des infrastructures numériques critiques du XXIe siècle. Les GAFA, Microsoft, Google et consorts ne regarderaient plus seulement les prix du kWh ou la latence réseau… ils regarderaient la carte géologique.
Et vous, seriez-vous prêt à voir votre cloud préféré fonctionner grâce à de l’hydrogène extrait à 800 mètres sous vos pieds ? La révolution est peut-être déjà en train de commencer, bien cachée sous la croûte terrestre.
(Environ 3200 mots)