Imaginez : au cœur d’un immense data center, des milliers de serveurs tournent à plein régime, consommant des quantités astronomiques d’électricité… et d’eau. Tout à coup, une minuscule fuite apparaît dans le système de refroidissement. Quelques heures plus tard, c’est la catastrophe : serveurs arrêtés en urgence, millions d’euros perdus, clients furieux. Cette scène, loin d’être rare, hante encore trop d’opérateurs. Et si on pouvait prévoir cette fuite… avant qu’elle ne se produise ?
C’est précisément le pari fou (et pourtant très concret) que relève aujourd’hui une jeune pousse française-américaine : MayimFlow. Lauréate du Built World stage à TechCrunch Disrupt 2025, cette startup développe une solution qui pourrait bien devenir indispensable à toute infrastructure critique du XXIe siècle.
Quand l’eau devient l’ennemi invisible des data centers
Le refroidissement par eau est devenu incontournable. Les puces les plus puissantes (GPU NVIDIA H100, Blackwell, futurs accelerators) dégagent tellement de chaleur que l’air seul ne suffit plus. Résultat : les data centers hyperscale consomment désormais des dizaines, voire des centaines de millions de litres d’eau par an.
Mais cette eau qui sauve les processeurs peut aussi les détruire. Une fuite, même modeste, sur un tuyau en hauteur, sur une pompe, dans un échangeur thermique ou au niveau d’un joint, peut causer :
- court-circuit immédiat de plusieurs racks
- arrêt d’urgence de dizaines voire centaines de serveurs
- perte de disponibilité pour des clients majeurs
- coûts de réparation pouvant atteindre plusieurs millions
- sans compter les pénalités contractuelles de SLA
Et pourtant, en 2026, la très grande majorité des data centers continue de fonctionner avec des systèmes de détection réactifs : des câbles détecteurs de fuite au sol, des capteurs de présence d’eau ponctuels… Autrement dit : on agit après avoir constaté l’eau par terre.
« Pendant plus de 15 ans chez IBM, Oracle et Microsoft, j’ai vu les mêmes scènes se répéter : une fuite → alarme → course contre la montre → serveurs éteints → millions perdus. J’en avais assez de constater le problème sans pouvoir l’anticiper. »
John Khazraee, fondateur de MayimFlow
MayimFlow : l’intelligence au service de la tuyauterie
La proposition de valeur de MayimFlow est simple à énoncer, mais très complexe à réaliser : passer d’une détection réactive à une prédiction proactive de 24 à 48 heures.
Comment ? Grâce à une combinaison astucieuse de trois briques technologiques :
- Capteurs IoT ultra-spécifiques placés stratégiquement sur les points critiques du circuit d’eau (pressions, débits, températures, vibrations, conductivité…)
- Modèles de machine learning déployés en edge directement dans le data center (pas de cloud obligatoire)
- Une importante base de données historique collectée sur différents types d’installations industrielles
Le système apprend donc les signatures subtiles qui précèdent une fuite : une légère baisse de pression inexpliquée, une vibration anormale sur une vanne, une dérive lente de la conductivité de l’eau, etc. Autant de signaux que l’œil humain (et même les anciens systèmes SCADA) ne savent pas toujours corréler.
Un parcours qui donne du sens à la mission
John Khazraee n’est pas un énième fondateur qui a eu une idée après avoir lu un article sur l’IA. Il a passé plus de quinze années dans les plus grands fournisseurs de cloud et d’infrastructure. Il a vu les data centers de l’intérieur, les salles blanches, les galeries techniques inondées à 3h du matin, les post-mortem interminables.
Mais ce qui rend son discours particulièrement touchant, c’est son rapport presque intime à l’eau et à la ressource. Élevé dans une famille modeste, il raconte comment son père le rappelait à l’ordre quand il passait trop de temps sous la douche :
« Mon père me disait toujours : ‘Tu chantes ou tu te laves ?’ Ça m’a marqué. Plus tard, quand j’ai travaillé sur la transformation d’huile de friture en biocarburant pendant mes études, j’ai compris à quel point chaque goutte compte. »
John Khazraee
Cette sensibilité à la frugalité et à la préservation des ressources se retrouve dans l’ADN même de MayimFlow : non seulement éviter les catastrophes coûteuses, mais aussi optimiser la consommation d’eau quand c’est possible.
Une équipe taillée pour le sujet
Derrière John, on retrouve deux profils très complémentaires :
- Jim Wong – Chief Strategy Officer – plus de 20 ans d’expérience dans les data centers et les infrastructures critiques
- Ray Lok – CTO – spécialiste reconnu des systèmes IoT appliqués à la gestion de l’eau industrielle
Cette complémentarité n’est pas un hasard. Elle permet à MayimFlow de parler le même langage que les directeurs d’exploitation, les responsables facility management et les équipes IT en même temps.
Comment ça marche concrètement ?
MayimFlow propose deux modes d’intégration :
- Capteurs propriétaires : l’entreprise fournit ses propres sondes intelligentes, faciles à installer sans arrêt majeur
- Intégration sur capteurs existants : si le data center possède déjà un parc de capteurs de pression, débit, température… MayimFlow peut brancher ses modèles d’IA dessus
Dans les deux cas, l’inférence se fait localement. Les données sensibles ne quittent pas le site sauf si le client le souhaite explicitement. Un point crucial pour les hyperscalers et les acteurs de la défense qui refusent toute fuite de données.
Quand une anomalie est détectée, l’opérateur reçoit une alerte avec :
- un niveau de criticité (1 à 5)
- une fenêtre temporelle estimée (24–48h, 12–24h, <12h…)
- une localisation la plus précise possible
- des recommandations d’actions préventives
Au-delà des data centers : un marché beaucoup plus vaste
Si les data centers constituent le cas d’usage le plus médiatique et le plus urgent (à cause des coûts et de la criticité), MayimFlow voit beaucoup plus loin :
- Hôpitaux (systèmes de refroidissement des IRM, des blocs opératoires)
- Usines de semi-conducteurs (besoin d’ultra-pureté et zéro fuite)
- Bâtiments tertiaires de grande hauteur
- Sites industriels lourds (chimie, pharmaceutique)
- Réseaux d’eau potable et d’assainissement (détection précoce des fuites sur canalisations principales)
Chaque secteur a ses propres contraintes, mais le besoin reste le même : anticiper plutôt que subir.
Les défis qui attendent MayimFlow
Malgré un positionnement très pertinent, plusieurs obstacles se dressent sur la route :
- Convaincre des organisations très conservatrices et très longues à décider
- Atteindre une précision suffisamment élevée pour que les alertes ne soient pas considérées comme du bruit
- Concurrence de géants historiques (Siemens, Schneider Electric, Johnson Controls) qui développent aussi des solutions prédictives
- Coût initial d’installation et de calibration
- Éducation du marché : beaucoup d’opérateurs ne réalisent pas encore l’ampleur du risque
Mais John Khazraee reste lucide et confiant :
« J’ai refusé plusieurs offres très confortables chez des Big Tech ces deux dernières années. Pourquoi ? Parce que je suis convaincu que l’eau va devenir l’un des plus gros enjeux de la prochaine décennie – et que nous avons une longueur d’avance. »
John Khazraee
Un positionnement stratégique au cœur de trois mégatendances
MayimFlow arrive pile au bon moment, à l’intersection de plusieurs vagues puissantes :
- Explosion des besoins en data centers liée à l’IA générative
- Pression croissante sur la ressource en eau dans de très nombreuses régions du monde
- Demande d’hyper-résilience de la part des entreprises et des États
Dans un contexte où les géants du cloud signent des engagements Net Zero et Water Positive, une technologie qui permet à la fois de réduire les risques ET d’optimiser la consommation d’eau devient extrêmement attractive.
Vers une maintenance vraiment prédictive
Ce que propose MayimFlow va au-delà de la simple détection de fuite. C’est une première brique vers ce que l’on pourrait appeler la maintenance conversationnelle et prédictive des infrastructures critiques.
Demain, un opérateur pourrait poser des questions naturelles à son système :
- « Quels sont les trois points les plus à risque dans les 72 prochaines heures ? »
- « Si je reporte la maintenance de la pompe B-17, quel est le risque ? »
- « Montre-moi l’évolution de la signature vibratoire sur le HX-12 depuis 6 mois »
C’est cette vision d’un data center qui dialogue avec ses exploitants qui excite le plus l’équipe de MayimFlow.
Conclusion : l’eau, nouvel or noir des infrastructures critiques ?
Dans la ruée vers l’intelligence artificielle, tout le monde parle de calcul, de GPU, d’énergie… mais trop peu parlent de l’eau qui permet à tout cela de ne pas fondre. MayimFlow fait partie de cette nouvelle génération de startups qui s’attaquent aux problèmes invisibles mais stratégiques.
Si la startup parvient à tenir ses promesses de précision et à s’imposer face aux acteurs historiques, elle pourrait devenir l’équivalent d’un « Datadog » ou d’un « Splunk »… mais pour les fluides critiques.
En attendant, une chose est sûre : la prochaine fois que vous entendrez parler d’une panne mystérieuse dans un data center, demandez-vous simplement si une goutte d’eau n’était pas en train de murmurer un avertissement… que personne n’a entendu.
Et vous, pensez-vous que la prédiction proactive de fuites va devenir un standard dans les data centers d’ici 5 ans ?