Imaginez un instant : des fonds de capital-risque, habitués à miser sur des applications mobiles ou des startups de biotech, qui se retrouvent soudain propriétaires d’équipes de sport professionnel. Ce n’est plus de la science-fiction. En l’espace de quelques mois, deux acteurs majeurs de la Silicon Valley ont franchi le pas, redessinant les frontières entre la tech et le monde du spectacle sportif. Thrive Capital a ouvert la voie avec des mouvements spectaculaires, et Collaborative Fund vient de confirmer que la tendance n’est pas un simple effet de mode.

Quand le capital-risque s’invite dans les stades

Pendant des décennies, le financement des franchises sportives américaines a suivi deux chemins bien balisés. D’un côté, les fortunes personnelles de entrepreneurs tech, ces milliardaires qui, après avoir vendu leur startup, cherchent un trophée de prestige. De l’autre, les fonds de private equity, experts en montages complexes et en dettes structurées. Mais aujourd’hui, une troisième voie émerge, portée par des firmes de venture capital qui appliquent leur logique d’investissement à long terme à des actifs bien plus concrets que des lignes de code.

Thrive Capital, le fonds dirigé par Joshua Kushner, a été le premier à officialiser cette nouvelle approche. En créant un véhicule spécifique baptisé Thrive Eternal, le cabinet a clairement signalé son intention de détenir des institutions culturelles et des franchises emblématiques sur plusieurs décennies. L’annonce d’une participation dans les San Francisco Giants a fait l’effet d’un coup de tonnerre. Quelques mois plus tard, le même véhicule, avec l’appui de Bob Iger, ancien PDG de Disney et désormais partenaire de Thrive, a racheté les Los Angeles Lakers pour la somme record de 12,5 milliards de dollars. Un montant qui a immédiatement placé la barre très haut.

Ce n’est pas qu’une question d’argent. C’est un changement de paradigme. Thrive Eternal n’est pas un fonds classique avec une durée de vie limitée. Il s’agit d’un capital permanent, conçu pour conserver ces actifs pendant des générations. Une logique radicalement différente de celle des fonds de private equity traditionnels, qui cherchent généralement une sortie rapide avec une plus-value significative.

Collaborative Fund entre dans la danse avec D.C. United

Alors que Thrive misait sur les géants de la NBA et de la MLB, Collaborative Fund a choisi une autre entrée. Ce fonds new-yorkais de quinze ans d’existence, qui gère environ un milliard de dollars et a accompagné des pépites comme Lyft, Reddit, Sweetgreen ou Olipop, vient de prendre une participation dans le club de soccer D.C. United et son stade, Audi Field. L’approche est totalement différente, et c’est précisément ce qui la rend intéressante.

Collaborative Fund n’a pas créé de structure dédiée. L’investissement sort directement de son fonds early-stage, celui qui finance habituellement des tours de table seed et Series A. Pour Craig Shapiro, fondateur et managing partner, cette opération n’est pas un simple placement financier. C’est une extension naturelle de la thèse d’investissement du cabinet.

Une franchise est le produit de consommation ultime.

Craig Shapiro, Collaborative Fund

Cette phrase, sortie d’un mémo interne partagé avec la presse, résume parfaitement la vision. Shapiro ne voit pas D.C. United uniquement comme un actif qui va s’apprécier. Il y voit une plateforme, un écosystème, un canal de distribution vivant pour les marques de son portefeuille.

Pourquoi le soccer américain attire les investisseurs

Le timing n’est pas anodin. Le soccer aux États-Unis traverse une période de croissance exceptionnelle. Une Coupe du monde vient de se terminer, les Jeux olympiques de Los Angeles approchent, et la pratique chez les jeunes explose. Ces éléments créent un environnement favorable pour les clubs de Major League Soccer.

D.C. United n’est pas n’importe quel club. C’est l’un des membres fondateurs de la MLS. Il possède son propre stade, Audi Field, situé en plein cœur de Washington. Il dispose d’un pipeline de formation de talents via Loudoun County, en Virginie. Et il détient même les droits pour une future franchise d’expansion à Baltimore. Autant d’atouts qui rendent le dossier particulièrement solide.

Les valorisations suivent. Inter Miami a quasiment doublé de valeur en deux ans grâce à l’arrivée de Lionel Messi. La valeur moyenne d’un club de MLS a grimpé d’environ 134 % depuis 2019. D.C. United lui-même est passé de 35 millions de dollars en 2008 à 785 millions aujourd’hui, en intégrant la propriété du stade et des terrains environnants. Ces chiffres parlent d’eux-mêmes.

Deux stratégies, deux philosophies

Ce qui rend cette histoire fascinante, c’est le contraste entre les deux approches. Thrive Capital a construit un véhicule autonome, pensé pour détenir des actifs trophées sur le très long terme. Collaborative Fund, lui, intègre le club dans sa stratégie d’investissement existante, presque comme une infrastructure au service de ses startups.

Shapiro imagine déjà des activations concrètes. Whoop, la marque de bracelets connectés dans le portefeuille de Collaborative, pourrait proposer des expériences fans autour de la mesure de performance. Olipop, la boisson sans sucre, pourrait apparaître dans les concessions du stade. Le flux de dizaines de milliers de spectateurs, à des horaires prévisibles, devient un canal de distribution rare à une époque où l’intelligence artificielle rend de plus en plus d’expériences virtuelles et où le vivant reprend de la valeur.

Cette vision transforme le stade en vitrine permanente. Ce n’est plus seulement un lieu de matchs. C’est un espace d’expérimentation grandeur nature pour des marques qui cherchent à toucher un public engagé, passionné et présent physiquement.

Le contexte plus large des investissements sportifs

Pour bien comprendre la nouveauté, il faut rappeler ce qui se faisait jusqu’ici. Les fortunes tech individuelles ont multiplié les acquisitions. Vinod Khosla et sa famille ont récemment accepté d’acheter les Seattle Seahawks pour 9,6 milliards de dollars, après avoir pris une participation dans les San Francisco 49ers aux côtés de Bret Taylor, président d’OpenAI. Ce sont des paris personnels, motivés autant par la passion que par le rendement.

Du côté du private equity, les acteurs sont nombreux. Sixth Street détient des parts dans les Boston Celtics, les New England Patriots et les Giants de San Francisco. Ares possède une participation dans les Miami Dolphins et a financé les projets de stade de Chelsea via un deal de 500 millions de dollars en preferred equity. RedBird contrôle AC Milan et détient une minorité dans Fenway Sports Group, la holding derrière Liverpool et les Red Sox. Arctos multiplie les positions minoritaires en MLB, NFL, NBA et soccer européen. Apollo, le dernier arrivé, s’est pour l’instant concentré sur le financement plutôt que sur l’ownership pur.

Thrive et Collaborative se placent donc hors de ces deux catégories. Ils n’agissent ni comme des fortunes personnelles ni comme des fonds de private equity classiques. Ils importent la logique du venture capital dans un univers qui lui était jusqu’ici fermé.

Les implications pour l’écosystème startup

Cette évolution ouvre des perspectives inédites. Pour les startups de la consumer tech, du fitness ou de la food, un stade devient un terrain de jeu marketing exceptionnel. L’accès à des dizaines de milliers de fans plusieurs fois par mois permet de tester des produits, de collecter des données, de créer des expériences immersives. Le retour sur investissement n’est plus uniquement financier ; il est aussi stratégique.

Collaborative Fund, en particulier, montre qu’un fonds early-stage peut jouer un rôle de facilitateur entre ses startups et un actif réel. Cette synergie pourrait inspirer d’autres cabinets. On imagine déjà des fonds spécialisés dans la healthtech s’intéresser à des clubs pour promouvoir des solutions de bien-être, ou des acteurs de la fintech développer des solutions de paiement et de billetterie intégrées.

Le sport professionnel offre aussi une dimension émotionnelle rare. Les fans sont des clients ultra-fidèles. Une marque associée à un club bénéficie d’un transfert d’affection puissant. Dans un monde saturé de publicité digitale, ce type de connexion authentique a une valeur inestimable.

Les risques et les questions ouvertes

Bien sûr, tout n’est pas rose. L’investissement dans le sport reste risqué. Les performances sportives influencent les revenus. Les stades nécessitent des investissements lourds. Les négociations avec les ligues, les joueurs et les collectivités locales sont complexes. Le deal de Collaborative Fund est d’ailleurs soumis à l’approbation de la MLS.

Il y a aussi la question de la liquidité. Un club de sport n’est pas une startup que l’on peut céder facilement en quelques mois. Thrive a anticipé ce point en créant un véhicule de capital permanent. Collaborative, en investissant depuis son fonds principal, devra gérer les attentes de ses limited partners, habitués à des cycles plus courts.

Enfin, la concurrence va s’intensifier. Si ces deux premiers mouvements font école, d’autres fonds de venture vont probablement suivre. Les valorisations pourraient encore grimper, rendant les prochaines opérations plus chères et plus difficiles à justifier.

Une nouvelle ère pour le sport et la tech

Ce que Thrive Capital et Collaborative Fund sont en train de faire va bien au-delà de deux transactions isolées. Ils redéfinissent le rôle possible d’un fonds de venture capital. Hier, on investissait dans des entreprises qui créaient des produits. Aujourd’hui, on peut investir dans des institutions qui créent des émotions collectives, et utiliser ces institutions comme leviers pour accélérer la croissance des produits du portefeuille.

Le sport professionnel américain, longtemps réservé aux dynasties familiales et aux magnats industriels, s’ouvre progressivement à de nouveaux profils d’investisseurs. Les fonds de venture apportent avec eux une culture de l’innovation, une attention particulière aux données et une volonté de transformer l’expérience fan. Les clubs, de leur côté, y gagnent des partenaires capables de connecter le monde physique du stade au monde digital des startups.

Pour les entrepreneurs, cette évolution est une opportunité. Elle montre que les frontières entre secteurs se brouillent. Une startup de boissons peut trouver un canal de distribution dans un stade. Une société de wearables peut tester ses produits auprès d’athlètes et de fans. Un fonds de capital-risque peut devenir co-propriétaire d’une franchise tout en restant fidèle à sa mission d’accompagner l’innovation.

L’histoire ne fait que commencer. D’autres annonces suivront probablement. D’autres clubs, d’autres ligues, d’autres fonds. Ce qui est certain, c’est que le mariage entre le capital-risque et le sport professionnel est désormais officialisé. Et il pourrait bien redessiner le paysage du business sportif pour les prochaines décennies.

Les leçons à retenir pour les investisseurs

Plusieurs enseignements se dégagent de ces opérations. D’abord, la diversification des stratégies d’investissement. Un fonds early-stage n’est plus forcément limité aux startups technologiques. Il peut explorer des actifs alternatifs dès lors que ceux-ci s’inscrivent dans une thèse cohérente.

Ensuite, l’importance de l’écosystème. Collaborative Fund ne regarde pas D.C. United isolément. Il regarde le stade, le public, les synergies possibles avec Whoop et Olipop, le pipeline de talents, les droits d’expansion. C’est une vision systémique, typique de la manière dont les meilleurs investisseurs tech analysent un marché.

Enfin, le long terme. Thrive Eternal incarne cette philosophie de manière extrême en créant un véhicule permanent. Mais même Collaborative, en parlant de « produit de consommation ultime », inscrit son investissement dans une durée longue. Les franchises sportives ne se construisent pas en trois ans. Elles se construisent sur des décennies.

  • Le capital-risque s’ouvre à de nouveaux types d’actifs
  • Les stades deviennent des plateformes de distribution pour les startups
  • La croissance du soccer américain crée des opportunités uniques
  • Deux modèles coexistent : capital permanent versus intégration dans un fonds existant
  • Les synergies entre portefeuille et franchise sont au cœur de la thèse Collaborative

Ces points résument l’essentiel. Ils montrent aussi que le sujet est encore en train de s’écrire. Chaque nouvelle opération apportera son lot d’enseignements et de questions. Pour l’instant, Thrive Capital et Collaborative Fund ont ouvert une porte. Reste à voir combien d’autres oseront la franchir.

Vers une convergence accélérée

On assiste peut-être à la naissance d’une nouvelle catégorie d’investisseurs sportifs. Ni purement financiers, ni purement passionnés, mais hybrides. Des investisseurs qui comprennent à la fois les mécanismes de création de valeur des startups et la puissance émotionnelle des clubs. Des acteurs capables de transformer un stade en laboratoire d’innovation et une franchise en actif stratégique pour tout un portefeuille.

Cette convergence n’est pas anodine. Elle intervient à un moment où le sport professionnel cherche de nouvelles sources de croissance et où la tech cherche de nouveaux canaux pour toucher les consommateurs. Le timing est parfait. Les valorisations, même élevées, restent attractives si l’on intègre les synergies possibles. Et les fans, eux, continuent de remplir les stades, cherchant ces expériences authentiques que le digital ne peut pas encore pleinement reproduire.

Craig Shapiro a raison sur un point : une franchise est bien plus qu’un simple actif financier. C’est une communauté, une histoire, un rituel. En s’y intéressant, les fonds de venture capital ne font pas que diversifier leurs investissements. Ils participent à la transformation d’un secteur entier. Et dans cette transformation, les startups qu’ils soutiennent pourraient bien trouver de nouvelles façons de grandir.

Le prochain chapitre s’écrira probablement dans les prochains mois. D’autres fonds observeront attentivement les résultats de Thrive et Collaborative. Certains se lanceront. D’autres resteront prudents. Mais le signal a été envoyé : le capital-risque a désormais un pied solidement ancré dans le sport professionnel américain. Et ce n’est que le début.

Au final, cette histoire illustre parfaitement l’esprit entrepreneurial qui caractérise la Silicon Valley. Là où d’autres voient des frontières étanches entre industries, certains y voient des ponts à construire. Thrive Capital et Collaborative Fund ont décidé de construire ces ponts. Leur réussite ou leur échec influera sur la manière dont toute une génération d’investisseurs regardera le sport. Pour l’instant, le match vient à peine de commencer, et les tribunes sont déjà pleines d’attente.