Imaginez un instant : vos cendres, ou celles d’un être cher, quittent définitivement la Terre pour rejoindre les étoiles. Pas dans un grand geste cinématographique réservé aux milliardaires, mais pour un prix accessible à beaucoup : 249 dollars. C’est exactement ce que promet Space Beyond, une jeune startup qui souhaite démocratiser l’un des hommages les plus poétiques et les plus coûteux de notre époque : l’envoi de cendres dans l’espace.

Le 23 janvier 2026, TechCrunch révélait ce projet audacieux porté par Ryan Mitchell, un ancien ingénieur de Blue Origin. L’objectif ? Embarquer jusqu’à 1 000 portions d’un gramme de cendres dans un unique CubeSat qui décollera en octobre 2027 à bord d’une mission Falcon 9 de SpaceX. Une initiative qui bouleverse les codes du funéraire et qui pose de nombreuses questions sur notre rapport à la mort, à la mémoire et à l’espace.

Quand l’espace devient accessible même après la mort

Pendant des décennies, envoyer ne serait-ce qu’une petite quantité de cendres dans l’espace relevait du luxe absolu. Les tarifs pouvaient facilement dépasser les 10 000 dollars, voire atteindre plusieurs dizaines de milliers selon les options choisies. Aujourd’hui, grâce à la révolution des lanceurs réutilisables et surtout au modèle des rideshare missions, les coûts ont chuté de manière spectaculaire.

Ryan Mitchell l’a bien compris. Après avoir travaillé sur la navette spatiale américaine puis passé près de dix ans chez Blue Origin, il a vu de près cette baisse drastique des prix d’accès à l’orbite. Il a décidé d’en faire profiter un domaine très particulier : le funéraire spatial.

L’idée est née lors d’une cérémonie trop fade

Tout a commencé lors d’une cérémonie de dispersion de cendres en famille. Une fois l’urne vidée, le moment solennel s’est éteint brusquement. « Et maintenant ? » se sont demandé les participants. Cette sensation de vide a profondément marqué Ryan Mitchell.

Il s’est alors posé une question simple mais puissante : comment rendre ce moment plus mémorable, plus éternel, sans pour autant le rendre inabordable ? De là est née l’idée de Space Beyond : transformer une dispersion classique en un voyage interstellaire partagé et symbolique.

« J’ai essayé de me convaincre que c’était trop cher ou trop compliqué… mais chaque fois que j’appliquais une vraie rigueur d’ingénieur, le projet tenait la route. »

Ryan Mitchell, fondateur de Space Beyond

Le CubeSat : la clé de l’accessibilité

Pour proposer un tarif aussi bas, Space Beyond mise sur le format CubeSat. Ces petits satellites cubiques (généralement 10×10×10 cm pour un « 1U ») sont devenus la norme pour les missions à faible coût. Ils peuvent être intégrés comme charge secondaire sur des fusées qui décollent principalement pour d’autres clients.

En octobre 2027, le CubeSat de Space Beyond voyagera à bord d’une mission rideshare Falcon 9 opérée par Arrow Science and Technology. Cette approche permet de diviser drastiquement les frais de lancement par passager… ou plutôt par gramme de cendres.

  • Prix de base : 249 $ pour 1 gramme de cendres
  • Capacité totale : jusqu’à 1 000 clients par mission
  • Volume disponible : très limité (1 g par personne)
  • Durée de vie orbitale : environ 5 ans
  • Altitude cible : ~550 km (orbite héliosynchrone)

Une orbite qui passe au-dessus de chez vous

L’orbite choisie n’est pas anodine. Une orbite héliosynchrone (ou sun-synchronous) à 550 km d’altitude permet au satellite de survoler chaque région de la planète à peu près à la même heure locale. Cela signifie que, grâce aux applications de suivi en temps réel, les familles pourront savoir exactement quand le petit CubeSat passera au-dessus de leur maison, visible à l’œil nu dans le ciel nocturne.

Cette dimension participative et presque interactive est l’un des points forts mis en avant par Ryan Mitchell. Il ne s’agit plus seulement d’envoyer des cendres dans le vide spatial : c’est offrir aux proches un rituel récurrent, une connexion tangible avec le cosmos.

La fin programmée : une symbolique puissante

Contrairement à certains services qui promettent une « éternité » en orbite, Space Beyond assume pleinement que le voyage aura une fin. Au bout de cinq ans environ, l’altitude aura suffisamment diminué pour que le frottement atmosphérique provoque la rentrée et la désintégration complète du satellite.

Cette combustion dans l’atmosphère deviendra alors le dernier acte symbolique : les cendres, déjà parties de la Terre, termineront leur périple en une brève et magnifique étoile filante collective. Ryan Mitchell voit dans ce cycle complet une poésie inattendue.

« Une rentrée atmosphérique, c’est une fin symbolique magnifique… même si personne ne peut garantir que vous verrez la boule de feu. »

Ryan Mitchell

Pourquoi seulement un gramme ?

La limite d’un gramme par personne peut sembler dérisoire. Pourtant, elle répond à plusieurs impératifs :

  1. Réduire drastiquement le poids total pour rester compétitif sur le marché des rideshare
  2. Permettre d’accueillir un maximum de participants et donc de diviser les coûts
  3. Respecter les contraintes réglementaires et techniques des intégrateurs de charges secondaires
  4. Laisser aux familles la possibilité de conserver ou disperser le reste des cendres selon leurs souhaits

Space Beyond insiste d’ailleurs sur le fait que le gramme envoyé dans l’espace n’empêche absolument pas d’organiser une cérémonie terrestre plus traditionnelle avec le reste des cendres.

Un modèle économique atypique

Contrairement à la plupart des startups spatiales qui cherchent à lever des dizaines de millions pour viser une croissance explosive, Space Beyond adopte une approche très différente : le projet est bootstrappé.

Ryan Mitchell l’assume pleinement : il ne veut pas créer une licorne ni bouleverser l’industrie funéraire mondiale. Il souhaite simplement proposer un service qu’il trouve beau, accessible et respectueux. Il raconte même avoir été averti par plusieurs personnes qu’il « ne facturait pas assez cher ».

Mais pour lui, l’objectif n’est pas financier au sens classique. C’est presque militant : rendre l’espace un peu moins élitiste, même dans un domaine aussi intime que la mort.

Les limites assumées du projet

Space Beyond ne cache pas les contraintes inhérentes à son modèle :

AspectCe que propose Space BeyondComparaison avec les offres historiques
Prix249 $Plusieurs milliers voire dizaines de milliers $
Quantité1 grammeParfois plusieurs dizaines voire centaines de grammes
Durée~5 ansParfois plusieurs décennies ou « permanent »
Type d’orbiteHéliosynchrone ~550 kmVariable, parfois orbites très hautes ou même interplanétaires
Dispersion directeNon (cendres restent dans le CubeSat)Parfois oui (mais très risqué pour les débris)

Ces choix délibérés permettent au projet d’exister financièrement tout en restant extrêmement respectueux des normes spatiales actuelles, notamment en matière de débris orbitaux.

Un rapport différent à la mémoire et au cosmos

Au-delà des aspects techniques et financiers, Space Beyond touche à quelque chose de profondément humain : notre besoin de donner du sens à la disparition d’un proche.

Dans une société où les rituels funéraires se simplifient souvent, proposer un voyage spatial partagé, visible depuis la Terre, récurrent pendant cinq ans, offre une nouvelle forme de présence. Ce n’est pas l’éternité, mais c’est une forme de permanence poétique et cyclique.

Certains y verront une marchandisation de la mort. D’autres, au contraire, une démocratisation d’un rêve que beaucoup caressent sans jamais pouvoir le réaliser : laisser une trace dans le cosmos.

Et après 2027 ?

Si la première mission est un succès, Space Beyond envisage-t-elle de multiplier les lancements ? Ryan Mitchell reste prudent. Il explique que chaque mission dépendra de la demande réelle et des opportunités de rideshare disponibles. Il n’est pas question de transformer le projet en une usine à satellites mémoriaux.

Mais une chose est sûre : en 2027, quand le petit CubeSat s’élancera dans la nuit, il emportera avec lui bien plus qu’un kilogramme de cendres. Il portera les espoirs, les souvenirs et les adieux de mille personnes qui, pour la première fois, auront pu s’offrir un dernier voyage à un prix humain.

Et peut-être que, dans quelques années, regarder le ciel nocturne prendra une signification nouvelle pour beaucoup d’entre nous.

Qu’en pensez-vous ? Une idée touchante ou une démarche trop commerciale ? L’espace doit-il rester un rêve réservé à quelques-uns ou devenir, petit à petit, un lieu de mémoire accessible à tous ?

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Steven Soarez
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