On répète souvent que l’intelligence artificielle va tout avaler. Dans les services financiers, cette phrase circule comme une évidence. Pourtant, une lecture plus attentive du terrain montre autre chose. Les outils accélèrent le travail de base, mais ils n’effacent pas le besoin de personnes capables de trancher, d’interpréter et de porter la responsabilité d’un chiffre. C’est précisément dans cet écart, entre automatisation massive et jugement rare, qu’une jeune société baptisée Mavi tente de se frayer un chemin. Elle ne vend pas un logiciel de plus. Elle parie sur un profil humain transformé par la machine.

Une startup qui sort de l’ombre au moment où le métier bascule

Fondée en 2023, Mavi a longtemps avancé sans bruit. Lundi, ses cofondateurs ont levé le voile. Molly Liu et Aman Puri présentent une place de marché de talents destinée à relier des entreprises américaines à des professionnels de la finance et de la comptabilité, basés ailleurs dans le monde, et surtout capables de travailler avec l’IA. L’ambition n’est pas de fournir des prestataires jetables. L’équipe insiste sur des placements à temps plein, durables, de niveau intermédiaire ou senior, capables de renforcer une équipe interne plutôt que de la remplacer.

Le timing n’est pas anodin. Aux États-Unis, la profession comptable se contracte. Moins de jeunes s’engagent dans un parcours long, parfois austère, alors que les exigences de conformité, de reporting et de pilotage n’ont jamais été aussi élevées. Ajoutez à cela une vague d’outils qui automatisent les tâches d’entrée de gamme. Le résultat est un goulot d’étranglement au milieu de l’échelle. Les juniors se raréfient. Les seniors doivent absorber davantage. Les directions financières se retrouvent à faire plus avec moins.

Molly Liu, co-directrice générale, a observé ce phénomène de l’intérieur. Elle a travaillé chez Ramp, Lyft et Dropbox. Ces expériences l’ont convaincue d’un point que beaucoup de vendeurs de logiciels préfèrent ignorer. Empiler les automatisations ne résout pas tout. Une entreprise peut disposer de tableaux de bord impeccables et manquer encore de quelqu’un capable de dire si le modèle tient debout, si l’anomalie est un bug ou un signal, si le traitement fiscal d’une opération nouvelle est défendable.

L’IA va automatiser de nombreux rôles d’entrée de gamme en finance et en comptabilité, ce qui aggravera encore la pénurie de talents au niveau intermédiaire, puisqu’il y aura moins de profils juniors pour grandir vers ces postes.

Molly Liu, co-CEO de Mavi

Le paradoxe d’une profession qui rétrécit pendant que le besoin explose

Le discours public sur la finance se concentre souvent sur la disparition des emplois. La réalité opérationnelle est plus tordue. Les tâches répétitives reculent. Les attentes de jugement, elles, montent. Un contrôleur financier n’est plus seulement chargé de clôturer les comptes. On lui demande de challenger des prévisions générées par un modèle, de documenter des choix, de relier un écart de marge à une décision commerciale, de parler le langage des outils tout en restant responsable devant un commissaire aux comptes ou un conseil.

Cette tension crée une demande nouvelle. Les entreprises ne cherchent plus seulement un expert-comptable au sens classique. Elles cherchent quelqu’un qui maîtrise les fondamentaux, sait diriger des agents et des modèles, détecte les erreurs de la machine et sait intégrer des grands modèles de langage dans des flux de travail réels. Liu oppose ce profil à celui du professionnel traditionnel, solide sur les normes, mais encore superficiel dès qu’il s’agit de piloter, relire et gouverner des outils d’IA.

Le marché américain hésite pourtant à regarder au-delà de ses frontières. Recruter à l’international paraît lourd. Contrats transfrontaliers, paie, conformité, fuseaux horaires, qualité perçue : la liste des freins est longue. Mavi construit son offre précisément autour de ces frictions. La société promet de trouver le profil en quelques jours, puis de prendre en charge le travail peu glamour du contrat, du juridique et de la rémunération.

Ce que Mavi vend vraiment, au-delà d’une simple mise en relation

Une place de marché de talents n’a rien d’original en soi. Le positionnement de Mavi tient à trois choix. Premier choix : la spécialisation. Pas de catalogue fourre-tout. Finance et comptabilité seulement, avec une exigence d’aisance face aux outils d’IA. Deuxième choix : la durée. L’entreprise insiste sur des missions longues, à temps plein, pensées comme un renfort structurel. Troisième choix : l’infrastructure administrative. Trouver la personne ne suffit pas si le client doit ensuite se battre avec le droit du travail d’un autre pays.

Liu affirme qu’une nouvelle vague de talents, hors des États-Unis, atteint désormais un niveau égal, parfois supérieur, à celui des profils locaux. Ce n’est pas un slogan anodin. Il attaque un préjugé tenace. Pendant des années, l’offshoring financier a été associé à des centres de services partagés, à des volumes, à une qualité moyenne. Le récit de Mavi inverse la perspective. Il ne s’agit plus de délocaliser le bas de pile. Il s’agit d’importer du jugement rare.

  • Identifier des profils intermédiaires et seniors capables de travailler avec des outils d’IA.
  • Accélérer la mise en relation, souvent en quelques jours plutôt qu’en plusieurs mois.
  • Gérer contrats transfrontaliers, conformité et paie pour le compte du client.
  • Intégrer ces personnes comme un complément durable des équipes internes.

La société indique compter plus de trois mille professionnels sur sa plateforme. Parmi ses clients figure notamment Athena Club, entreprise de soins personnels. Ces chiffres, encore modestes à l’échelle d’un marché mondial, servent surtout à prouver qu’il existe déjà une offre et une demande. L’an dernier, un tour d’amorçage de quatre millions de dollars, mené par Harlem Capital, a été levé sans publicité. L’annonce n’est intervenue qu’au moment de la sortie de stealth.

Le nouveau comptable n’est plus seulement un gardien des normes

Le mot comptable traîne encore une image d’épaisseur réglementaire et de patience face aux tableaux. Cette image n’est pas fausse. Elle est incomplète. Un professionnel à l’aise avec l’IA, selon la définition que défend Liu, combine trois couches. La première reste classique : principes comptables, contrôle interne, fiscalité, reporting. La deuxième est opératoire : savoir formuler une consigne à un modèle, vérifier une sortie, construire un flux qui ne s’effondre pas à la première exception. La troisième est critique : exercer un doute méthodique lorsque la machine paraît trop sûre d’elle.

Cette dernière couche est celle que les fondateurs placent au centre. Plus une entreprise adopte d’outils, plus la pression remonte vers les profils expérimentés. On attend d’eux davantage de raisonnement, pas moins. Les équipes financières doivent produire plus d’analyses, plus vite, avec moins de relais juniors. Le senior devient à la fois chef d’orchestre, contrôleur de qualité et traducteur entre la technique et le métier.

Ils sont de plus en plus attendus pour apporter davantage de compétences de raisonnement. Les équipes finance sont désormais poussées à faire plus avec moins.

Molly Liu

Ce glissement a une conséquence politique interne. Les directions générales achètent des licences. Les directions financières héritent de la responsabilité. Si un modèle mal paramétré fausse une provision, ce n’est pas l’éditeur qui s’expliquera devant le comité d’audit. D’où l’intérêt, pour Mavi, de parler de jugement plutôt que de productivité brute. Le produit n’est pas un gain d’heures. C’est une capacité à tenir le niveau d’exigence pendant que le socle opérationnel se robotise.

Pourquoi l’automatisation creuse le milieu de l’échelle

Imaginez une pyramide. À la base, la saisie, le rapprochement simple, le classement, la première version d’un reporting. Ces étages s’automatisent. Au sommet, la stratégie, la relation avec les investisseurs, l’arbitrage fiscal complexe. Entre les deux, un étage intermédiaire formait autrefois les futurs responsables. Si cet étage s’amincit, la relève se tarit. C’est le raisonnement de Liu, et il mérite qu’on s’y arrête.

Une entreprise qui supprime trop vite ses postes d’entrée de gamme gagne du temps à court terme. Elle perd un vivier. Les seniors d’aujourd’hui ont appris en faisant des clôtures imparfaites, en corrigeant des écritures, en voyant des anomalies de près. Si ces apprentissages migrent vers des systèmes opaques, il faudra former autrement. Ou importer des personnes qui ont déjà traversé ce chemin, parfois dans d’autres géographies, avec d’autres outils, mais avec une exigence comparable.

Le pari de Mavi consiste à dire que ce vivier existe déjà, ailleurs. Pas nécessairement moins cher au sens caricaturale du terme. Meilleur rapport entre rareté du jugement et coût d’accès. Pour une scale-up américaine qui n’arrive plus à pourvoir un poste de senior accountant ou de FP&A manager à l’aise avec les LLM, le calcul peut devenir simple. Attendre six mois un profil local introuvable, ou intégrer en quelques jours quelqu’un déjà opérationnel.

Les freins culturels au talent mondial, et comment la société les contourne

Le recrutement international en finance bute rarement sur la seule compétence technique. Il bute sur la confiance. Un directeur financier veut pouvoir dormir. Il veut savoir qui signe, qui est responsable, comment un litige serait traité, si la personne comprendra les spécificités américaines de reporting, si la communication tiendra la cadence d’une clôture mensuelle.

Mavi se présente comme un intermédiaire de confiance. Elle sélectionne, elle contractualise, elle administre. Ce rôle d’employeur de record ou d’opérateur de conformité n’est pas spectaculaire. Il est décisif. Sans lui, beaucoup de PME et d’entreprises de taille intermédiaire n’ouvriront jamais un poste hors frontière, même si le CV est excellent.

Reste la question de la qualité. Liu affirme qu’une génération de professionnels, formés dans des écosystèmes très compétitifs, atteint désormais le niveau américain, parfois le dépasse, notamment sur l’usage concret des outils. Ce discours flattera les talents concernés. Il devra être prouvé dans la durée, dossier après dossier, clôture après clôture. Une marketplace de ce type ne survit que si le taux d’échec reste bas. Un mauvais placement en finance coûte cher, bien plus qu’un mauvais freelance marketing.

Quatre millions de dollars pour industrialiser une conviction

Le tour d’amorçage de quatre millions de dollars, mené par Harlem Capital, donne une indication sur la thèse d’investissement. Les fonds ne financent pas seulement une plateforme. Ils financent une lecture du marché du travail. Si l’IA polarise les compétences financières, alors les intermédiaires capables de sourcer le haut du spectre mondial deviennent stratégiques.

Quatre millions, ce n’est pas une somme destinée à une guerre d’image. C’est une somme destinée à recruter des opérationnels, à fiabiliser le matching, à industrialiser la conformité, à construire une marque auprès des directions financières. La discrétion du tour, annoncé seulement à la sortie de stealth, correspond assez bien à l’esprit du secteur. En finance, on préfère souvent montrer des clients et des process avant de montrer des slides.

ÉlémentLecture MaviEnjeu pour le client
Pénurie américaineLe vivier local se contracte au milieu de l’échelleDélais d’embauche trop longs
AutomatisationElle supprime surtout le bas de pilePlus de pression sur les seniors
Talent mondialLe niveau technique a fortement montéAccès à un jugement rare
AdministrationContrats, paie, conformité pris en chargeMoins de friction juridique
Profil cibleIntermédiaire et senior, à l’aise avec l’IARenfort durable des équipes

Ce que change l’arrivée des ERP natifs de l’intelligence artificielle

Liu évoque les ERP et outils natifs de l’IA. Ce détail compte. Pendant une décennie, les logiciels financiers ont ajouté des modules d’analyse comme on ajoute une pièce à un bâtiment ancien. La génération actuelle promet une autre architecture. Les flux de données, les rapprochements, les premières analyses, parfois même des brouillons de commentaires de gestion, naissent à l’intérieur du système.

Dans cet environnement, savoir « utiliser Excel » ne suffit plus. Il faut comprendre comment un modèle s’alimente, où il hallucine, comment documenter une revue humaine, comment empêcher qu’une approximation se propage dans un reporting réglementaire. Le professionnel utile n’est plus seulement l’utilisateur du logiciel. Il devient le gouverneur du système.

Cette gouvernance n’est pas un luxe de grand groupe. Une scale-up qui lève des fonds, prépare une introduction ou simplement veut un cash visibility fiable a le même besoin. Elle n’a simplement pas le même budget pour une armée de contrôleurs. D’où l’idée d’un renfort senior distant, déjà habitué à ces outils, capable de mettre de l’ordre sans attendre dix-huit mois de recrutement local.

Le risque d’un récit trop lisse sur le talent global

Un article de présentation ne doit pas transformer une thèse commerciale en loi naturelle. Recruter à distance, même encadré, crée des angles morts. La culture d’entreprise se transmet moins bien. Les non-dits d’une clôture, les tensions entre ventes et finance, le rapport à l’erreur, tout cela s’apprend dans les couloirs autant que dans les procédures. Un excellent profil technique peut échouer s’il reste à la périphérie des décisions.

Il y a aussi la question des fuseaux, de la langue des nuances, de la connaissance fine du droit local américain. Un professionnel brillant sur les IFRS ou sur un référentiel national n’est pas automatiquement fluide sur les attentes d’un audit US GAAP. Mavi devra donc prouver que sa sélection ne se limite pas à une aisance avec les chatbots. Le critère décisif restera la capacité à porter un dossier jusqu’au bout, dans le cadre juridique du client.

Enfin, le marché du travail mondial n’est pas un réservoir infini et docile. Les meilleurs profils ont des options. Ils comparent rémunération, intérêt des missions, stabilité, possibilité d’évoluer. Une marketplace qui ne traiterait ces personnes que comme une variable d’ajustement pour entreprises américaines se heurterait vite à un problème d’attraction. La qualité de l’offre dépendra aussi de la qualité de l’expérience côté talent.

Ce que cette thèse dit de l’avenir des équipes finance

Si l’on suit le raisonnement des fondateurs, l’équipe finance de demain ressemble moins à une pyramide qu’à un noyau. Un petit groupe de personnes très expérimentées, outillées, capables de diriger des systèmes. Autour, des automatisations, des spécialistes ponctuels, éventuellement des renforts internationaux. Le volume humain baisse. La densité de jugement monte.

Cette organisation a un avantage. Elle peut suivre la vitesse d’une entreprise qui scale. Elle a un danger. Elle concentre le risque sur quelques têtes. Si l’une d’elles part, la mémoire du système part avec elle. D’où l’importance, pour les clients de Mavi comme pour n’importe quelle direction financière, de documenter les revues, les exceptions, les choix de paramétrage. L’humain rare ne dispense pas de méthode. Il l’exige davantage.

Liu le formule à sa manière. La société aurait un point de vue très net sur l’avenir de l’équipe finance. Le travail consisterait à se concentrer sur le talent à haute compétence et sur cette nouvelle couche de jugement, devenue essentielle pour toutes les fonctions, pas seulement pour la comptabilité. Autrement dit, la finance servirait de laboratoire à une mutation plus large du travail de bureau.

Des leçons utiles pour les entreprises qui hésitent encore

La première leçon n’est pas technologique. Elle est organisationnelle. Avant d’acheter un énième outil, une entreprise devrait cartographier les décisions que personne ne peut déléguer à un modèle. Provisions sensibles, traitement d’une opération hors norme, arbitrage entre croissance et trésorerie, lecture d’un covenant bancaire : ces zones définissent le vrai besoin de recrutement.

La deuxième leçon concerne le vivier. Si les postes juniors disparaissent trop vite, il faut inventer d’autres voies d’apprentissage. Stages hybrides, revues humaines obligatoires, binômes senior et système, documentation des erreurs de l’IA. Sans cela, le marché continuera de se battre pour les mêmes profils intermédiaires, locaux ou mondiaux.

  • Clarifier les tâches où le jugement humain reste non négociable.
  • Mesurer le temps réel perdu dans les recrutements locaux infructueux.
  • Exiger d’un prestataire international une véritable gouvernance, pas seulement un CV.
  • Former les équipes internes à relire et contester les sorties des modèles.
  • Traiter les talents distants comme des membres de l’équipe, pas comme une variable cachée.

La troisième leçon est culturelle. Travailler avec un professionnel basé à l’étranger force à expliciter ce qui, jusqu’ici, allait de soi. Calendrier de clôture, niveau de détail attendu, tolérance à l’approximation, style de communication avec le CEO. Cette explicitation est souvent saine. Elle révèle des process flous que l’automatisation, seule, n’aurait jamais corrigés.

Une bataille plus large que la seule comptabilité américaine

Le cas Mavi intéresse au-delà des États-Unis. En Europe aussi, les cabinets peinent à recruter. Les entreprises se plaignent d’un manque de profils capables de relier finance, data et outils génératifs. La tentation est la même : acheter des licences, espérer que le logiciel compensera l’absence de personnes. L’expérience américaine suggère que cette stratégie crée surtout une élite plus sollicitée et un milieu de pyramide plus fragile.

On peut y voir une opportunité pour les professionnels qui acceptent de se reconvertir sans quitter le métier. Apprendre à diriger des modèles, à documenter une revue, à relier un ERP moderne à un contrôle interne solide, c’est aujourd’hui un avantage comparatif. Demain, ce sera peut-être le minimum. Les fondateurs de Mavi misent sur le fait que ce minimum n’est pas encore largement répandu, et que la géographie de ce savoir-faire ne coïncide plus avec les frontières des sièges sociaux.

Il y a enfin une dimension politique du travail. Quand une entreprise américaine embauche un senior financier à l’étranger, elle redistribue une partie de la valeur vers d’autres écosystèmes. Elle peut aussi, si elle le fait mal, fragiliser encore la formation locale. Le sujet n’est donc pas seulement opérationnel. Il touche à la manière dont les métiers experts se reproduisent à l’âge des agents.

Ce qu’il faudra surveiller dans les prochains mois

Plusieurs signaux diront si la thèse tient. Le premier est la rétention. Un placement long n’a de sens que s’il dure. Le deuxième est la qualité perçue par les directions financières, mesurable aux renouvellements et aux recommandations. Le troisième est la capacité de la plateforme à rester sélective tout en grandissant. Passer de trois mille profils à un volume beaucoup plus large sans diluer le niveau serait le vrai test.

Il faudra aussi observer comment les régulateurs et les auditeurs traitent le travail assisté par IA. Plus les exigences de piste d’audit se précisent, plus le besoin de professionnels capables de documenter une revue humaine se renforcera. Dans ce scénario, Mavi ne vendrait plus seulement du staffing. Elle vendrait une réponse à une norme implicite : quelqu’un doit pouvoir expliquer ce que la machine a fait.

La concurrence ne restera pas immobile. Cabinets, ESN spécialisées, plateformes généralistes, logiciels qui ajoutent une couche de services humains : tous peuvent viser le même interstice. L’avantage d’un acteur spécialisé tiendra à la finesse du matching et à la maîtrise du back-office transfrontalier. Sur ce terrain, la discrétion des débuts de Mavi peut devenir un atout. Moins de bruit, plus de dossiers concrets.

Une mutation du métier plus qu’une simple histoire de recrutement

Au fond, l’intérêt de cette sortie de stealth dépasse le destin d’une startup. Elle force à regarder la comptabilité autrement. Non plus comme un métier menacé de disparition, mais comme un métier en cours de recomposition. Les tâches de volume s’en vont. Les responsabilités de sens restent. Entre les deux, une compétence hybride apparaît, encore mal nommée, déjà recherchée.

On peut l’appeler comptable augmenté, analyste gouverneur, contrôleur orchestrateur. Les mots changeront. La fonction, elle, se précise. Maîtriser les fondamentaux. Diriger des outils. Attraper ce que le modèle rate. Assumer le chiffre devant ceux qui le liront. C’est une définition exigeante. Elle explique pourquoi tant d’entreprises ont l’impression d’avoir des logiciels partout et des personnes nulle part.

Mavi parie que cette rareté se résout en ouvrant la carte. Que le jugement dont les entreprises américaines manquent existe déjà, dispersé, en attente d’un cadre juridique et opérationnel suffisamment simple. Le pari est clair. Il n’est pas garanti. Mais il a le mérite de refuser deux caricatures également fausses : celle d’une IA qui remplacerait toute la profession, et celle d’un métier figé qui n’aurait qu’à attendre que la vague passe.

La vague, précisément, ne passe pas. Elle déplace le centre de gravité. Elle rend certaines compétences obsolètes et d’autres précieuses. Elle oblige les écoles, les cabinets, les directions financières et les plateformes de talents à revoir leurs hypothèses. Dans cette reconfiguration, une société encore jeune affirme qu’elle sait où regarder. Aux entreprises, maintenant, de vérifier si ce regard correspond à leurs dossiers, à leurs risques, à leurs clôtures de fin de mois.

Le plus intéressant, peut-être, n’est pas que des fondateurs issus de la tech s’intéressent à la comptabilité. C’est qu’ils y voient le lieu où l’automatisation révèle ses limites le plus vite. Un écart de trésorerie mal expliqué ne se corrige pas avec une formule élégante. Il se corrige avec quelqu’un qui comprend à la fois le système et l’affaire. Tant que cette personne restera difficile à trouver, des intermédiaires tenteront de la rendre accessible. Mavi vient d’entrer dans cette course au grand jour.