Imaginez un train qui s’arrête brutalement en pleine nuit après avoir heurté un animal sauvage. Le moteur est endommagé, des centaines de passagers sont immobilisés pendant des heures, et la vie d’une créature a été fauchée. Cette scène, vécue par bien des voyageurs à travers le monde, n’est plus une simple anecdote isolée. Elle révèle un conflit grandissant entre nos infrastructures modernes et la nature qui les entoure.

Une startup suédoise qui réinvente la cohabitation avec la faune

Chaque année, les collisions entre animaux et moyens de transport coûtent des fortunes et des vies. Aux États-Unis, les frappes d’oiseaux et de mammifères sur les aéronefs civils représentent en moyenne plus de 270 millions de dollars de dégâts annuels. En France, la SNCF estime que les animaux errants perturbent plus de 8 000 trains par an. Dans certaines régions comme la Bretagne, des centaines de services sont annulés ou retardés à cause de ces incidents. Face à ce constat, une entrepreneur suédoise a décidé de changer radicalement d’approche.

Sara Nozkova, forte de treize années passées dans le secteur des transports et des véhicules autonomes, a constaté une limite majeure : nos machines excellent dans les environnements contrôlés, mais deviennent presque aveugles dès qu’elles rencontrent la complexité du monde naturel. Elle a donc fondé Flox Intelligence, une startup née au sein du laboratoire d’intelligence artificielle de l’institut KTH de Stockholm. L’objectif ? Créer un système capable de comprendre le comportement animal en temps réel et d’adapter sa réponse pour éloigner les créatures sans les blesser.

Pourquoi les méthodes traditionnelles échouent souvent

Depuis des décennies, on tente d’éloigner les animaux des voies ferrées, des pistes d’aéroport ou des routes avec des sirènes, des lumières stroboscopiques, des clôtures, des faucons dressés ou, dans les cas extrêmes, des abattages ciblés. Ces solutions présentent un défaut majeur : les animaux s’habituent rapidement. Un signal toujours identique perd de son efficacité. De plus, elles restent souvent aveugles à la diversité des espèces et à leurs réactions spécifiques.

Un bison, un élan ou une bande d’oies ne réagissent pas de la même façon. Un dispositif fixe et répétitif finit par être ignoré. C’est précisément cette habituation que Sara Nozkova a voulu briser. Elle l’explique clairement : elle était convaincue que la solution ne résidait pas dans un signal plus fort, mais dans un signal plus intelligent.

Nous avons appris aux machines à être brillantes, mais uniquement dans les environnements que nous avons conçus pour elles. Villes, lignes d’usine, entrepôts. Géométrie fixe, objets connus. En sortant dans la nature, j’ai vu de mes yeux comment ces mêmes machines deviennent rapidement aveugles. Parce que la nature est complexe et toujours vivante.

Sara Nozkova, fondatrice de Flox Intelligence

Le fonctionnement unique des dispositifs Flox

Les appareils conçus par l’entreprise fonctionnent en edge computing. Autrement dit, toute l’analyse se fait sur place, sans dépendre du cloud. Un capteur de mouvement détecte une présence. La caméra s’active alors et des modèles d’intelligence artificielle identifient l’espèce, son comportement et sa distance. Selon ces informations, le système émet un son spécifiquement adapté pour éloigner l’animal de manière sécurisée.

Le vrai atout réside dans l’apprentissage continu. Le dispositif varie ses réponses afin d’éviter que les animaux ne s’habituent. Il mémorise ce qui a fonctionné précédemment pour une espèce donnée dans un contexte précis. Cette capacité d’adaptation transforme un simple répulsif en un véritable outil de dialogue avec la faune.

Les unités sont autonomes, alimentées par batterie, et peuvent être installées sur des poteaux, des arbres ou des structures existantes. Elles s’accompagnent d’une plateforme logicielle qui permet aux clients de visualiser en temps réel l’emplacement des appareils, l’activité détectée et de générer des rapports destinés aux autorités ou aux études de biodiversité.

Où trouve-t-on déjà ces solutions intelligentes ?

Environ 150 dispositifs Flox sont actuellement déployés en Amérique du Nord, en Europe et en Australie. On les retrouve autour des aéroports, le long des corridors ferroviaires et routiers, notamment aux extrémités de clôtures et aux points de passage des corridors écologiques. Des parcs nationaux, des zones agricoles, des sites miniers et même des sous-stations électriques utilisent déjà cette technologie.

Le modèle économique repose sur la vente initiale des unités physiques, suivie d’un abonnement annuel pour le logiciel et les mises à jour d’intelligence artificielle. L’entreprise développe aussi des partenariats OEM. Des constructeurs comme Alstom intègrent déjà le logiciel Flox sur certains de leurs trains, ce qui ouvre la voie à une protection embarquée.

La société prévoit de terminer l’année 2026 avec un chiffre d’affaires d’environ 1,5 million de dollars. Elle a déjà levé près de 5 millions de dollars lors de tours pré-seed et seed, menés notamment par Unconventional Ventures et Tilia Impact Ventures. Elle ouvre désormais une série A de 10 millions de dollars destinée à passer de 150 à plusieurs milliers d’unités déployées.

Une concurrence qui existe, mais un avantage distinct

D’autres acteurs proposent des solutions de dissuasion. Robin Radar, avec Scarecrow, utilise des appels de détresse spécifiques aux espèces d’oiseaux et enregistre l’activité. iCHASE détecte les oiseaux par vision par ordinateur et les cible avec un laser mobile. Ces approches sont pertinentes, mais souvent plus limitées en termes d’espèces ou de contextes.

Sara Nozkova revendique un avantage concurrentiel fondé sur la largeur du système et sur la richesse des données collectées sur le terrain. Elle parle de « vérité terrain » concernant ce qui fait réellement bouger un élan ou un grizzli de manière sûre. Ces données, accumulées dans des conditions réelles, constituent un patrimoine difficile à reproduire.

L’intelligence physique sort de l’usine pour entrer dans le monde extérieur, désordonné et vivant. Chaque machine qui opère dehors — trains, camions, drones, tracteurs, robots — aura besoin de comprendre la nature. L’intelligence de la nature est la prochaine couche de la pile de perception. Presque personne ne la construit.

Sara Nozkova

Les enjeux environnementaux et économiques derrière l’innovation

Au-delà de la simple réduction des collisions, cette technologie touche à des questions plus larges. Elle permet de préserver la biodiversité tout en maintenant la fluidité des transports. Dans un contexte où les corridors écologiques se multiplient pour permettre le passage des animaux, les dispositifs intelligents deviennent des alliés précieux aux points de friction entre nature et infrastructure.

Les retards ferroviaires dus aux animaux se chiffrent en milliers de minutes par an dans certaines régions. Chaque minute perdue a un coût économique et social. Du côté de l’aviation, les frappes d’oiseaux restent une préoccupation majeure de sécurité. En proposant une solution non létale et adaptative, Flox Intelligence répond simultanément aux exigences réglementaires et aux attentes croissantes en matière de protection animale.

La plateforme logicielle offre aussi un intérêt secondaire : le suivi de la biodiversité. Les données collectées peuvent nourrir des études scientifiques ou des rapports de conformité environnementale. Ainsi, un outil conçu pour la sécurité devient également un instrument de connaissance du vivant.

Vers une intelligence artificielle vraiment ancrée dans le monde réel

Le parcours de Sara Nozkova illustre une tendance de fond. Après avoir travaillé sur des systèmes conçus pour des environnements fermés et prévisibles, elle a choisi de s’attaquer au chaos vivant de la nature. Cette transition symbolise l’évolution de l’intelligence artificielle vers ce que certains appellent déjà l’« intelligence physique » : des machines capables d’interagir avec un monde qui n’a pas été dessiné pour elles.

Les dispositifs Flox ne se contentent pas de détecter. Ils interprètent, décident et agissent de façon différenciée. Cette capacité d’adaptation ouvre des perspectives bien au-delà de la simple dissuasion. À terme, le logiciel pourrait équiper des trains, des voitures, des drones agricoles ou des robots d’exploration. L’ambition est claire : faire de la compréhension de la nature une couche essentielle de la perception des machines autonomes.

Le fait que la startup soit finaliste du Startup Battlefield 200 lors de TechCrunch Disrupt souligne l’intérêt que suscite cette approche. Dans un écosystème où les solutions d’IA se multiplient, celles qui apportent une réponse concrète à un problème tangible et mesurable se démarquent.

Les défis restants et les perspectives d’expansion

Passer de 150 à plusieurs milliers d’unités n’est pas anodin. Il faudra industrialiser la production, assurer la maintenance sur des sites parfois isolés et continuer d’enrichir les modèles d’IA avec de nouvelles espèces et de nouveaux contextes. La robustesse des appareils face aux intempéries et aux variations de température sera également déterminante.

La série A de 10 millions de dollars doit justement financer cette montée en échelle. L’équipe vise non seulement une expansion géographique, mais aussi une extension des cas d’usage. Des terrains agricoles aux sites industriels, les besoins de cohabitation intelligente avec la faune sont nombreux.

Un autre enjeu concerne l’acceptation par les parties prenantes. Les gestionnaires d’infrastructures, les autorités de régulation et les associations de protection de la nature doivent tous trouver un intérêt dans la solution. La capacité de la plateforme à produire des rapports clairs et exploitables joue ici un rôle clé.

Ce que cette innovation révèle sur l’avenir des transports

Les transports du futur ne pourront plus ignorer le vivant qui les entoure. Que ce soit pour des raisons de sécurité, de coûts ou d’éthique, la prise en compte de la faune devient incontournable. Les solutions purement mécaniques ou sonores montrent leurs limites. L’intelligence artificielle, lorsqu’elle s’appuie sur une compréhension fine des comportements animaux, offre une voie plus durable.

Flox Intelligence montre qu’il est possible de construire des outils qui protègent à la fois les infrastructures et les animaux. Cette double efficacité constitue peut-être la plus belle promesse de l’approche. Au lieu d’opposer nature et technique, elle cherche à les faire dialoguer.

Dans un monde où les corridors écologiques se multiplient et où les exigences environnementales se renforcent, des solutions comme celle-ci pourraient devenir standards. Elles illustrent aussi une nouvelle génération de startups : celles qui conjuguent impact écologique et modèle économique viable.

Un regard plus large sur l’intelligence artificielle au service du vivant

Au-delà du cas précis de Flox, cette aventure questionne la place de l’IA dans notre relation à la nature. Pendant longtemps, les technologies ont été conçues pour dominer ou contourner le vivant. Aujourd’hui, une partie de la recherche s’oriente vers l’écoute et l’adaptation. Comprendre ce qui fait fuir un animal sans le traumatiser, c’est déjà un pas vers une cohabitation plus respectueuse.

Les données accumulées par ces systèmes constituent également un patrimoine précieux. Elles permettent de mieux cartographier les déplacements de la faune, d’identifier les zones à risque et d’améliorer la conception des infrastructures futures. L’outil de dissuasion devient ainsi un instrument de connaissance.

Cette double fonction — protection immédiate et production de savoir — donne à la démarche une profondeur particulière. Elle ne se contente pas de résoudre un problème ponctuel ; elle enrichit notre compréhension des interactions entre humains, machines et écosystèmes.

Les leçons à retenir pour d’autres secteurs

L’histoire de Flox Intelligence offre plusieurs enseignements. D’abord, partir d’une expérience personnelle forte — ici, le souvenir d’un train immobilisé après une collision — peut nourrir une vision entrepreneuriale solide. Ensuite, collaborer avec un laboratoire de recherche de haut niveau accélère la maturation technologique. Enfin, combiner matériel et logiciel, vente d’équipements et abonnements, crée un modèle économique résilient.

Pour les autres acteurs de l’innovation, le message est clair : les problèmes à l’intersection de la technologie et du vivant offrent des opportunités encore largement inexploitées. Que ce soit dans l’agriculture, l’énergie ou les transports, les besoins d’une intelligence capable de s’adapter à des environnements non structurés ne cessent de croître.

La capacité à collecter des données de terrain fiables et à les transformer en réponses adaptées devient un avantage concurrentiel majeur. Dans un domaine où les conditions changent constamment, l’apprentissage continu et la variation des stimuli font toute la différence.

Perspectives à moyen et long terme

À moyen terme, l’objectif de Flox est clair : multiplier le nombre d’unités déployées et renforcer les partenariats avec les constructeurs de matériel roulant et les gestionnaires d’infrastructures. L’intégration du logiciel sur des engins déjà en circulation pourrait accélérer l’adoption.

À plus long terme, l’ambition dépasse la simple dissuasion. L’idée est de faire de la compréhension de la nature une brique standard de la perception des machines autonomes. Trains, drones, engins agricoles ou robots d’intervention pourraient tous bénéficier d’une couche capable d’interpréter le comportement animal.

Cette vision s’inscrit dans un mouvement plus large où l’intelligence artificielle sort des data centers pour s’ancrer dans le monde physique. Les systèmes qui réussiront seront ceux capables de fonctionner dans des conditions imparfaites, changeantes et vivantes.

Une innovation qui mérite d’être suivie de près

Flox Intelligence incarne une forme d’innovation rare : celle qui protège à la fois les hommes, les machines et les animaux. En s’attaquant à un problème concret, mesurable et mondial, la startup suédoise propose une réponse élégante et évolutive. Son approche fondée sur l’adaptation plutôt que sur la force brute ouvre des perspectives stimulantes.

Dans les années à venir, le succès de cette technologie dépendra de sa capacité à prouver son efficacité sur le terrain à grande échelle, de la solidité de ses modèles économiques et de sa faculté à enrichir continuellement ses connaissances sur le comportement animal. Les premiers résultats et l’intérêt des investisseurs laissent penser que l’aventure ne fait que commencer.

Au moment où les infrastructures se densifient et où la biodiversité subit de fortes pressions, des solutions comme celle-ci rappellent qu’il est encore possible de concevoir des outils qui réconcilient progrès technique et respect du vivant. C’est peut-être là le message le plus inspirant de cette histoire : l’intelligence artificielle peut devenir une alliée de la nature, à condition de l’écouter vraiment.

Les dispositifs qui se multiplient le long des voies ferrées, autour des aéroports et dans les zones de passage des animaux racontent déjà une nouvelle façon d’habiter le monde. Une façon où les machines ne cherchent plus seulement à dominer leur environnement, mais à coexister avec lui de manière intelligente et respectueuse. Et c’est précisément ce que propose Flox Intelligence aujourd’hui.