Alors que les projecteurs restent braqués sur San Francisco et que les investisseurs se bousculent autour des startups d’intelligence artificielle de la Silicon Valley, un acteur discret mais déterminé change la donne. Endeavor Catalyst vient de clôturer son cinquième fonds avec 320 millions de dollars de engagements. Une somme qui porte ses actifs sous gestion au-delà de 850 millions. Derrière ces chiffres se cache une conviction forte : les meilleurs talents ne se trouvent pas uniquement dans la Bay Area.
Un modèle unique au service des fondateurs « ailleurs »
Endeavor Catalyst n’est pas un fonds de venture capital ordinaire. Il s’agit du bras d’investissement d’Endeavor, une organisation à but non lucratif basée à New York qui accompagne depuis trente ans des entrepreneurs situés loin des grands hubs technologiques. Dans son vocabulaire, ces territoires s’appellent simplement « elsewhere ». Cette approche change complètement la manière de repérer et de soutenir les projets prometteurs.
Le fonds est piloté par Allen Taylor, associé gérant et vétéran de l’organisation depuis vingt ans, aux côtés de Jackie Carmel, directrice générale présente depuis douze ans. Ils s’appuient sur une équipe de seize personnes. Le partenaire général officiel reste toutefois Endeavor lui-même. Linda Rottenberg, cofondatrice d’Endeavor et à l’origine d’Endeavor Catalyst en 2012, explique clairement la logique : la moitié des bénéfices du fonds revient à l’organisation. Chaque investissement finance ainsi la génération suivante de fondateurs qui construisent ailleurs.
La moitié des profits du fonds revient à Endeavor, afin que chaque investissement aide la prochaine génération de fondateurs qui construisent ailleurs.
Linda Rottenberg, cofondatrice d’Endeavor
Un filtre d’entrée extrêmement sélectif
Pour intégrer le réseau Endeavor, le parcours est exigeant. L’année dernière, plus de 10 000 candidats ont été examinés. Seulement 88 ont été retenus. Aujourd’hui, le réseau compte plus de 3 100 entrepreneurs répartis dans plus de 50 pays. Une fois sélectionné, le fondateur bénéficie de mentoring de haut niveau et d’un accès privilégié à un réseau international de mentors et d’investisseurs.
Endeavor Catalyst n’intervient pas au tout premier stade. Il attend qu’une entreprise lève au moins 5 millions de dollars dans un tour mené par un investisseur institutionnel. À ce moment-là, le fonds peut rejoindre le tour aux mêmes conditions. Les tickets se situent généralement entre 1 et 3 millions de dollars, sans jamais dépasser 10 % de la levée. Cette discipline permet de rester sélectif tout en multipliant les opportunités.
Avec ce nouveau fonds, l’équipe prévoit de réaliser 40 à 50 investissements par an. Au total, jusqu’à 150 sociétés pourraient être soutenues. Un rythme soutenu qui s’appuie sur une connaissance fine des marchés locaux grâce aux équipes Endeavor présentes dans de nombreux pays.
Des performances qui parlent d’elles-mêmes
Allen Taylor préfère ne pas communiquer les multiples de retour en cash-on-cash des fonds précédents. En revanche, les indicateurs de portefeuille impressionnent. Sur l’ensemble des cinq fonds, Endeavor Catalyst a soutenu 437 entreprises dans 44 marchés. Parmi elles, 83 affichent aujourd’hui une valorisation d’au moins un milliard de dollars. Le fonds a déjà enregistré 39 sorties et 11 introductions en bourse.
Parmi les participations les plus remarquables figurent plusieurs noms qui ont su s’imposer bien au-delà de leur pays d’origine. ElevenLabs, créée en Pologne il y a quatre ans, développe des outils de voix par intelligence artificielle. Elle a récemment atteint une valorisation de 22 milliards de dollars lors d’une opération secondaire. Bending Spoons, conglomérat italien de treize ans, s’est introduit en bourse en juillet et capitalise aujourd’hui 26 milliards de dollars.
On trouve aussi Reflection AI, société new-yorkaise fondée par deux anciens chercheurs de Google DeepMind (dont l’un est d’origine grecque), valorisée 25 milliards de dollars. Checkout.com, dont le fondateur est suisse, a atteint 12 milliards de dollars l’année dernière. Flutterwave, infrastructure de paiements africaine, a été valorisée 3,2 milliards de dollars cet été. Enfin, Replit, plateforme de codage par IA cofondée par Amjad Masad, d’origine palestinienne-jordanienne, a décroché une valorisation de 9 milliards de dollars plus tôt dans l’année.
Un réseau d’influence hors du commun
Endeavor s’entoure de personnalités influentes. Son conseil d’administration compte Reid Hoffman, Nick Beim (investisseur de longue date chez Matrix Partners puis Venrock) et Edgar Bronfman Jr., ancien dirigeant de Warner Music et de Seagram, qui en assure la présidence. Le Premier ministre grec Kyriakos Mitsotakis entretient également des liens anciens avec l’organisation, ayant étudié à Harvard avec Linda Rottenberg. Fin septembre, il s’est rendu à San Francisco à l’invitation d’Endeavor pour rencontrer des fondateurs et des expatriés grecs.
Le cinquième fonds rassemble 400 limited partners. Parmi eux figurent Reid Hoffman, le gérant de hedge fund Bill Ackman et le groupe d’investissement néerlandais Prosus. Environ 30 % de ces investisseurs sont d’anciens fondateurs accompagnés par Endeavor, notamment ceux de Nubank, Revolut et Checkout.com. Ce cercle vertueux renforce la légitimité du modèle.
Où se trouvent réellement les opportunités ?
Environ 90 % des investissements d’Endeavor Catalyst se situent hors des États-Unis. L’Europe apparaît comme la région la plus dynamique. Au premier semestre 2026, douze nouveaux investissements y ont été réalisés, contre quatorze sur l’ensemble de l’année précédente. L’Amérique latine reste toutefois la zone la plus importante en volume.
Les fondateurs expérimentés prennent aussi une place croissante. Dans le quatrième fonds, environ 14 % des engagements ont concerné des deuxièmes entreprises lancées par des entrepreneurs déjà passés par Endeavor, généralement au stade seed ou Series A. Avec le nouveau fonds, cette proportion devrait atteindre 20 %. Un signal clair : le capital d’expérience devient un critère de plus en plus valorisé.
| Indicateur | Chiffre clé |
| Montant du 5e fonds | 320 millions de dollars |
| Actifs sous gestion totaux | Plus de 850 millions de dollars |
| Entreprises soutenues | 437 dans 44 marchés |
| Valorisations ≥ 1 milliard $ | 83 sociétés |
| Sorties et IPO | 39 sorties et 11 introductions en bourse |
| Part des investissements hors USA | Environ 90 % |
Pourquoi ce modèle séduit aujourd’hui
La concentration des capitaux autour de San Francisco crée un angle mort. De nombreux projets solides, portés par des équipes talentueuses, évoluent loin des radars habituels. Endeavor Catalyst dispose d’un avantage structurel : des équipes locales et un réseau de mentors présents dans des dizaines de pays. Cette proximité permet de repérer des opportunités que d’autres investisseurs ne voient tout simplement pas.
Le fait que la moitié des profits revienne à l’organisation non lucrative change aussi la nature de l’investissement. Il ne s’agit pas uniquement de maximiser les retours pour les limited partners, mais de nourrir un écosystème plus large. Chaque succès renforce la capacité à accompagner de nouveaux entrepreneurs. Ce cercle vertueux explique en partie la fidélité des anciens fondateurs qui réinvestissent dans le fonds.
Les exemples concrets parlent d’eux-mêmes. Une startup polonaise de voix IA qui atteint 22 milliards de dollars. Un conglomérat italien valorisé 26 milliards. Une infrastructure de paiements africaine à 3,2 milliards. Ces trajectoires prouvent que l’innovation de rupture n’est pas l’apanage d’une seule région du monde.
Les défis et les perspectives pour la suite
Malgré ces résultats, le défi reste de taille. Dans un environnement où l’attention médiatique et les flux de capital se concentrent massivement sur l’intelligence artificielle en Californie, convaincre les investisseurs de regarder ailleurs demande de la constance. Endeavor Catalyst mise sur sa track record et sur la qualité de son sourcing local pour continuer à attirer des limited partners de premier plan.
L’augmentation de la part des fondateurs serial (jusqu’à 20 % du nouveau fonds) constitue une évolution intéressante. Ces entrepreneurs connaissent déjà les codes, disposent de réseaux et ont souvent appris de leurs premiers échecs ou succès. Investir à leurs côtés peut réduire certains risques tout en maintenant un potentiel de croissance élevé.
La présence d’investisseurs de renom comme Reid Hoffman ou Bill Ackman apporte également une validation forte. Leur engagement envoie un signal clair : le talent entrepreneurial est distribué géographiquement de manière bien plus large que ce que le consensus actuel laisse penser.
Ce que cela change pour l’écosystème startup mondial
Le succès d’Endeavor Catalyst pose une question simple mais essentielle : et si une partie significative de la valeur future se créait loin des centres traditionnels ? Les données du fonds suggèrent que oui. Avec 83 sociétés valorisées à plus d’un milliard de dollars et une présence dans 44 marchés, le modèle a prouvé sa pertinence.
Pour les fondateurs situés en Europe, en Amérique latine, en Afrique ou ailleurs, ce type de structure offre une alternative crédible. Ils n’ont plus nécessairement besoin de déménager à San Francisco pour accéder à des capitaux sophistiqués et à un réseau international. Le mentoring et les connexions fournis par Endeavor complètent l’investissement financier.
Les limited partners, de leur côté, bénéficient d’une exposition diversifiée. Au lieu de se concentrer uniquement sur un marché saturé, ils participent à des histoires de croissance qui se déroulent sur plusieurs continents. Cette diversification géographique peut s’avérer précieuse dans un contexte économique incertain.
- Un sourcing unique grâce à un réseau de plus de 3 100 entrepreneurs dans 50 pays
- Une discipline d’investissement claire : tickets de 1 à 3 millions de dollars après une levée d’au moins 5 millions
- Un modèle hybride qui combine retour financier et impact sur l’écosystème
- Une trajectoire déjà prouvée avec 39 sorties et 11 introductions en bourse
Regarder au-delà de la Silicon Valley
La levée de 320 millions de dollars d’Endeavor Catalyst arrive à un moment particulier. Alors que beaucoup d’investisseurs se focalisent sur un nombre restreint de thématiques et de géographies, ce fonds rappelle qu’il existe encore de larges espaces d’opportunité. Les fondateurs qui construisent en Pologne, en Italie, au Nigeria ou au Brésil méritent la même attention que ceux de la Bay Area.
Linda Rottenberg et son équipe ont mis en place un système qui allie exigence de sélection, expertise locale et capital patient. Les résultats obtenus jusqu’ici montrent que cette approche fonctionne. Avec un nouveau fonds de 320 millions et l’ambition de soutenir jusqu’à 150 nouvelles entreprises, Endeavor Catalyst confirme son rôle de passeur entre les talents mondiaux et les capitaux internationaux.
Dans les années à venir, il sera intéressant d’observer comment cette stratégie évolue. L’augmentation de la part des serial entrepreneurs, la dynamique européenne et le maintien d’une présence forte en Amérique latine seront des indicateurs à suivre de près. Une chose est déjà certaine : le monde de la tech ne se résume pas à San Francisco. Et Endeavor Catalyst compte bien continuer à le prouver.
Les prochaines levées et sorties du portefeuille diront si le cinquième fonds réussit à maintenir le rythme des précédents. Pour l’instant, les fondateurs « ailleurs » disposent d’un allié de poids, doté de moyens renforcés et d’un réseau unique. Dans un secteur où l’attention se concentre souvent sur les mêmes endroits, cette diversification volontaire constitue une bonne nouvelle pour l’écosystème entrepreneurial mondial.