Imaginez un ouvrage oublié pendant un quart de siècle, rangé dans les rayons poussiéreux des librairies d’occasion, vendu pour trois euros à peine. Soudain, ses pages redeviennent brûlantes d’actualité. C’est exactement ce qui arrive à Cyberselfish, le livre de Paulina Borsook paru en 2000. Alors que la Silicon Valley s’aligne de plus en plus avec des pouvoirs politiques controversés et que l’intelligence artificielle promet de bouleverser nos vies sans vraiment demander permission, ce texte visionnaire refait surface comme un avertissement longtemps ignoré.

La Renaissance Inattendue D’un Classique Visionnaire

Paulina Borsook n’avait jamais imaginé un tel retour. Après la sortie de son essai, le silence s’était installé. « Personne ne voulait plus m’écouter, que ce soit sur la tech ou sur autre chose », confie-t-elle aujourd’hui. Les exemplaires d’occasion stagnaient à prix dérisoire. Puis, il y a un peu plus d’un an, les cotations ont commencé à grimper. Des universitaires européens l’ont contactée. Des posts inattendus ont fleuri sur les réseaux. Gil Durán, auteur de Nerd Reich, a pris la plume pour déclarer qu’elle avait tout vu venir il y a vingt-cinq ans. Le New York Times a suivi. Et Tin House a décidé de republier l’ouvrage intact, avec seulement une nouvelle introduction.

Ce n’est pas un simple phénomène nostalgique. Le livre agit comme un miroir tendu à une époque où les géants de la tech se présentent encore comme des libérateurs tout en multipliant les pratiques qui interrogent. Borsook le décrit elle-même comme un « carnet de voyage » dans les mentalités de la Valley des années 90. Un regard extérieur, curieux, parfois amusé, souvent alarmé, sur une culture qui se croyait au-dessus des règles.

Les Origines D’une Observation Surprenante

Tout a commencé par hasard. Dans les années 80, Paulina Borsook fréquentait déjà les milieux technologiques de la Bay Area. Venue de Pasadena, elle connaissait la culture STEM des laboratoires Caltech et du JPL, où les ingénieurs gardaient une conscience claire du rôle de l’État. Dans la Valley, elle a découvert autre chose. Des remarques étranges, des postures anti-gouvernementales qui ne collaient pas avec la réalité. « Aucun secteur n’avait autant profité de l’État et aussi peu souffert de ses interventions », note-t-elle. Pourquoi alors ce rejet viscéral de toute régulation ?

Son agent l’a poussée à écrire. Après un MFA à Columbia, elle cherchait un sujet de non-fiction. Cette subculture incompréhensible s’est imposée. Elle a écouté, observé, noté. Le résultat n’est pas un pamphlet agressif, mais une série de clichés précis, à la manière d’un récit de voyage littéraire. Elle se sentait « narcissiquement » la mieux placée pour le faire, parce que personne d’autre ne s’y intéressait vraiment.

C’est une vision du monde de douze ans. Un panier de croyances violemment anti-régulation, qui ignore complètement à quel point le gouvernement a subventionné et rendu possible leur univers.

Paulina Borsook

Ravers Et Gilders : Deux Visages D’Une Même Culture

Borsook distingue deux familles au sein de ce qu’elle appelle le techno-libertarianisme. Les Ravers, héritiers de John Perry Barlow, cultivant la liberté personnelle, les expériences, les festivals type Burning Man. Les Gilders, du nom de George Gilder, plus conservateurs, tournés vers des valeurs traditionnelles et parfois réactionnaires. Cette dualité n’a pas disparu. On la retrouve aujourd’hui dans les dirigeants nationalistes chrétiens ou catholiques conservateurs d’un côté, et dans les communautés expérimentales liées à l’altruisme efficace ou à certaines scènes AI de l’autre.

La péninsule vote encore démocrate. Le congressman local s’appelle Ro Khanna. Pourtant, la culture des élites techniques reste marquée par une méfiance structurelle envers l’État. Borsook insiste : elle parle de mentalités, pas de bulletins de vote. Et elle note que la base des ingénieurs n’adhère pas forcément à toutes ces idées. Beaucoup acceptent simplement le discours dominant parce qu’ils ont besoin de leur poste.

Pourquoi Le Techno-Libertarianisme Pose Problème

Pour ceux qui voient dans la technologie une force de libération face à la bureaucratie, le diagnostic de Borsook peut surprendre. Elle répond sans détour : cette vision ignore l’histoire. Les infrastructures, la recherche fondamentale, les réseaux, l’éducation scientifique… tout cela a été largement financé par des fonds publics. Les mêmes qui dénoncent l’État profitent de décennies d’investissements collectifs.

Elle prend l’exemple du lac Tahoe. Nombreux dirigeants tech s’installent côté Nevada pour échapper aux impôts californiens. Or la pureté de l’eau du lac résulte d’années de régulation environnementale et de travail scientifique. « Ils sont incapables de relier les points », regrette-t-elle. Même constat sur les plateformes qui ont combattu toute règle locale, comme Airbnb ou Uber. Leur rhétorique d’innovation pure cachait souvent des stratégies purement financières.

La sociopathie comme vertu business. C’est ainsi qu’elle décrit le basculement survenu autour de l’IPO de Netscape. L’arrivée massive de la finance a changé les mentalités. Après le krach des années 2000, l’attitude n’a pas été corrigée. Elle a continué à se propager, « comme du Giardia dans le réseau d’eau ».

Continuité Plutôt Que Rupture Avec L’Aujourd’hui

Face aux alliances actuelles entre certains leaders tech et l’administration Trump, Borsook voit surtout une continuité. Le discours anti-régulation des années 90 a simplement trouvé un terrain plus favorable. Les arguments n’ont guère évolué. On entend encore que le génie privé suffit, que l’État ne peut que freiner le progrès.

L’intelligence artificielle cristallise parfaitement cette posture. « Nous n’avons pas besoin d’être régulés. Nous sommes les plus brillants du monde. » Borsook n’hésite pas à parler de schéma de type Ponzi pour décrire certaines valorisations actuelles. Elle cite aussi la publicité Apple où instruments de musique et outils créatifs sont écrasés dans une presse hydraulique. Une image qui contraste violemment avec l’esprit de la célèbre campagne 1984.

Si l’on adopte uniquement la théorie de la valeur actionnariale, presque tout devient justifiable. Le cours de Bourse prime sur l’utilité réelle ou les conséquences sociales. C’est ce glissement que Borsook observait déjà à la fin des années 90.

Un Livre Intact Comme Artefact Historique

L’éditrice de Tin House a été claire : « Ne changez pas un mot. » Borsook a applaudi. Cyberselfish reste le document d’une époque précise. Tenter de le mettre à jour aurait produit un autre ouvrage. Les lecteurs d’aujourd’hui s’accrochent précisément à ce caractère d’artefact. Ils y trouvent les racines d’un discours qui n’a jamais vraiment été contesté en profondeur.

Gil Durán a joué un rôle décisif. Après un déjeuner où les deux auteurs se sont reconnus comme esprits proches, il a multiplié les prises de parole. Un podcast, un post enflammé sur Bluesky, et soudain les exemplaires d’occasion sont devenus introuvables. La presse a suivi. Le cercle s’est élargi.

Peut-On Réformer La Tech De L’Intérieur ?

C’est la question que posent aujourd’hui beaucoup de jeunes ingénieurs et développeurs. Ils ne partagent pas les visions de Peter Thiel ou d’Elon Musk. Ils veulent travailler dans le numérique sans avaliser un certain cynisme. Borsook avoue ne pas avoir de réponse miracle. L’argent se concentre massivement sur l’IA et, de plus en plus, sur le militaire. Les budgets publics et associatifs sont sous pression. Les petites structures bootstrapées qui permettaient autrefois de construire quelque chose d’indépendant semblent plus rares.

Pourtant elle refuse le fatalisme total. Les grandes entreprises restent amorales avant tout. Si l’alliance avec certains courants politiques cesse d’être rentable, elles changeront de cap. Pour les projets d’« appropriate technology », ceux qui cherchent des solutions réellement adaptées aux besoins humains, elle garde un espoir. Peut-être en dehors des hyperscalers, dans des structures plus légères qui sauront trouver leur voie.

  • Observer sans juger trop vite les cultures internes des entreprises.
  • Documenter les discours anti-régulation dès qu’ils apparaissent.
  • Soutenir les initiatives qui relient innovation et responsabilité collective.
  • Rappeler systématiquement le rôle historique de la recherche publique.
  • Encourager les carrières techniques hors des pure players dominants.

Les Leçons Qui Résonnent Encore Fortement

Vingt-cinq ans plus tard, le diagnostic de Borsook éclaire plusieurs débats contemporains. La concentration des investissements dans l’IA, les batailles contre toute forme de régulation des plateformes, la migration de certains dirigeants vers des États à fiscalité plus légère, la rhétorique de la disruption permanente… tout cela s’inscrit dans une lignée cohérente.

Elle ne nie pas les avancées techniques extraordinaires nées dans la Valley. Les héritiers de General Magic et d’autres projets ont produit des outils remarquables. Mais elle distingue soigneusement l’innovation technique de la culture d’entreprise qui l’accompagne. C’est cette culture, avec sa tendance à transformer le cynisme en vertu, qu’elle continue de questionner.

John Markoff, journaliste historique de la tech, parle d’une Silicon Valley « multiculturelle » au sens des mentalités. Contre-culture hippie, libertarianisme économique, ambition scientifique pure coexistent. Borsook a choisi de zoomer sur l’une de ces strates, celle qui lui semblait la moins examinée et la plus influente à long terme.

Un Appel À La Vigilance Collective

La réédition de Cyberselfish arrive à un moment où beaucoup se demandent comment la tech a « perdu son chemin ». Pour Borsook, le chemin n’a jamais vraiment changé. Il s’est simplement élargi et a gagné en puissance financière. Les croyances de base sont restées les mêmes, non corrigées, et se sont diffusées dans de nouveaux secteurs.

Elle reste attentive aux jeunes générations. Elle les trouve souvent plus lucides que leurs aînés. Mais elle s’inquiète du manque de perspectives concrètes hors des grands groupes et des projets militaires ou purement spéculatifs. La question n’est plus seulement de comprendre d’où vient le techno-libertarianisme. Elle est de savoir comment construire des alternatives viables.

En refermant ce livre redevenu accessible, on ressort avec une grille de lecture plus fine. Les discours sur la liberté technologique pure apparaissent moins neutres. Les appels à « laisser évoluer » les systèmes sans contrainte rappellent des postures déjà analysées il y a un quart de siècle. Et l’on se souvient que l’innovation réelle a toujours reposé, plus qu’on ne veut l’admettre, sur un écosystème collectif où l’État a joué un rôle déterminant.

Paulina Borsook n’a jamais prétendu détenir toutes les solutions. Elle a simplement observé, noté, et partagé ce qu’elle voyait. Aujourd’hui, son témoignage revient comme un outil précieux pour quiconque refuse de prendre pour argent comptant les narratifs dominants de la tech. Un outil né à une époque déjà lointaine, et pourtant étrangement familier.

La Silicon Valley continue d’évoluer, de créer, de surprendre. Mais les questions posées dans Cyberselfish n’ont rien perdu de leur pertinence. Elles invitent à regarder derrière les slogans, à relier les points, et à se demander si la promesse de liberté technologique n’a pas parfois servi de paravent à des intérêts bien plus classiques. Dans un monde où l’intelligence artificielle redessine les rapports de force, cette lecture critique retrouve toute sa force. Et elle prouve qu’un livre oublié peut, parfois, revenir juste à temps pour éclairer le présent.

Les discussions autour de la régulation, de la responsabilité des plateformes et du rôle de la puissance publique dans l’innovation ne sont plus des débats de niche. Elles touchent désormais le grand public. Dans ce contexte, le regard de Borsook offre une profondeur historique rare. Il permet de comprendre que certains réflexes actuels ne sont pas nés d’hier. Ils ont germé dans les années 90, se sont solidifiés après le premier krach, et se déploient aujourd’hui à une échelle bien plus vaste.

Pour les entrepreneurs, les ingénieurs, les investisseurs ou simplement les citoyens curieux, Cyberselfish constitue une lecture salutaire. Non pas pour condamner en bloc une industrie qui a transformé le monde, mais pour en saisir les zones d’ombre culturelles. Une culture qui, selon Borsook, a trop longtemps confondu liberté individuelle et refus de toute responsabilité collective.

Alors que la nouvelle édition circule, on peut espérer que de nouvelles générations s’en emparent. Non pour nostalgiser une époque, mais pour mieux orienter la suivante. Parce que comprendre d’où viennent les idées qui structurent encore la tech reste le premier pas pour imaginer d’autres façons de construire l’avenir numérique. Un avenir où l’innovation ne se ferait plus au prix d’un aveuglement volontaire sur ses propres origines et ses propres impacts.