Imaginez ouvrir WhatsApp pour discuter avec le service client d’une marque et soudain pouvoir choisir entre l’assistant de celle-ci, un chatbot ultra-performant de Perplexity ou même l’IA de Microsoft… puis imaginez que cette liberté vienne d’être interdite par le propriétaire de l’application. C’est exactement ce qui était sur le point de se produire. Mais le 13 janvier 2026, le Brésil a décidé de dire stop.
Quand le régulateur brésilien met Meta face à ses contradictions
Le Conseil Administratif de Défense Économique (CADE), l’équivalent brésilien de l’Autorité de la concurrence, vient de porter un coup sérieux à la stratégie IA de Meta sur WhatsApp. L’agence a ordonné la suspension immédiate de la nouvelle clause des conditions d’utilisation de l’API WhatsApp Business qui interdit aux entreprises tierces d’intégrer leurs propres chatbots conversationnels basés sur l’intelligence artificielle.
Cette décision intervient à seulement deux jours de l’entrée en vigueur officielle de la mesure, prévue pour le 15 janvier 2026. Les acteurs du secteur n’ont pas tardé à réagir : OpenAI, Perplexity, Microsoft et plusieurs autres fournisseurs d’IA avaient déjà prévenu leurs utilisateurs que leurs services disparaîtraient de WhatsApp à cette date.
Les faits : que reproche exactement le CADE à Meta ?
Selon le communiqué officiel du régulateur, la nouvelle politique introduite par Meta en octobre 2025 présente un caractère exclusif et potentiellement anti-concurrentiel. Plus précisément, le CADE soupçonne Meta d’abuser de sa position dominante sur le marché de la messagerie instantanée au Brésil pour favoriser exclusivement son propre assistant Meta AI au détriment des solutions concurrentes.
Selon les investigations, il existe une possible conduite anticoncurrentielle de nature exclusive découlant de l’application des nouvelles Conditions WhatsApp Business Solution imposées par Meta pour réguler l’accès et l’offre, par les fournisseurs d’outils d’intelligence artificielle, de leurs technologies aux utilisateurs de WhatsApp.
Extrait du communiqué CADE – janvier 2026
Le gendarme de la concurrence brésilien a donc lancé une enquête formelle pour déterminer si cette restriction constitue une pratique d’éviction des concurrents et crée un avantage indu pour la solution maison de Meta.
Retour sur la genèse de cette polémique
En octobre 2025, Meta annonçait discrètement mais fermement une modification majeure de ses conditions d’utilisation de l’API WhatsApp Business. Désormais, les développeurs tiers ne pouvaient plus proposer d’assistants conversationnels alimentés par leurs propres modèles d’IA. Seuls les chatbots “maison” des entreprises clientes (par exemple le bot d’une banque ou d’une compagnie aérienne) restaient autorisés.
La justification officielle de Meta était technique : l’API Business n’aurait jamais été conçue pour supporter le volume et le type d’interactions générées par des modèles de langage massifs. Selon la firme de Mark Zuckerberg, ces usages “détournent” l’outil de sa vocation première : permettre aux entreprises d’envoyer des notifications et de répondre aux demandes clients de manière structurée.
Mais très rapidement, les observateurs y ont vu une manœuvre stratégique visant à protéger Meta AI, déployé depuis mi-2025 directement dans WhatsApp, Instagram et Messenger. En bloquant les concurrents, Meta s’assurait une position quasi-monopolistique sur l’assistance conversationnelle au sein de ses propres applications.
Un front international qui s’élargit
Le Brésil n’est pas le premier pays à s’émouvoir. L’Union européenne avait déjà ouvert une enquête préliminaire sur cette même clause. L’Italie, de son côté, avait obtenu de Meta une exemption temporaire pour son territoire : les fournisseurs tiers peuvent continuer à proposer leurs chatbots aux utilisateurs italiens même après le 15 janvier.
Ces différentes réactions montrent que la décision de Meta touche un point sensible : la maîtrise des interfaces conversationnelles dans un monde où l’IA devient le principal mode d’interaction entre marques et consommateurs.
- L’UE menace d’amendes pouvant atteindre 10 % du chiffre d’affaires mondial
- L’Italie obtient une dérogation temporaire
- Le Brésil ordonne la suspension immédiate + enquête
- Plusieurs pays d’Amérique latine observent attentivement
Pourquoi WhatsApp est-il si stratégique pour l’IA conversationnelle ?
Avec plus de 2,1 milliards d’utilisateurs actifs mensuels en 2026, WhatsApp reste la messagerie la plus utilisée au monde. Au Brésil, le taux de pénétration dépasse les 95 % de la population connectée. C’est donc un canal incontournable pour toute entreprise souhaitant toucher efficacement ses clients.
Intégrer un assistant IA performant directement dans WhatsApp permet aux marques de proposer une expérience fluide, sans forcer l’utilisateur à changer d’application. C’est un avantage compétitif considérable… que Meta semble vouloir réserver à son propre écosystème.
Les gagnants et les perdants potentiels de cette bataille
Si la suspension se transforme en interdiction définitive de la clause litigieuse, plusieurs acteurs en sortiraient renforcés :
- Les fournisseurs d’IA tiers (OpenAI, Anthropic, Perplexity, Google, xAI, Mistral…)
- Les startups spécialisées dans les agents conversationnels sectoriels
- Les entreprises qui souhaitent offrir la meilleure IA possible à leurs clients
- Les utilisateurs finaux qui auront plus de choix
À l’inverse, Meta pourrait y perdre une partie du contrôle qu’elle exerce sur l’expérience utilisateur au sein de WhatsApp, et surtout sur les données conversationnelles générées par les interactions IA.
Les arguments techniques de Meta tiennent-ils la route ?
Meta répète que l’API Business n’est pas dimensionnée pour supporter des conversations ouvertes et longues avec des LLM. Les coûts d’infrastructure explosent, la latence augmente, les risques d’abus (spam, phishing) se multiplient.
Ces arguments ne sont pas dénués de fondement. Mais les critiques soulignent que Meta a déjà démontré sa capacité à faire évoluer massivement ses infrastructures pour supporter Meta AI. Pourquoi ne pas appliquer la même logique aux partenaires tiers, moyennant des conditions tarifaires adaptées ?
Le but de l’API WhatsApp Business est d’aider les entreprises à fournir un support client et à envoyer des mises à jour pertinentes. Nous nous concentrons sur les dizaines de milliers d’entreprises qui construisent ces expériences sur WhatsApp.
Porte-parole Meta – octobre 2025
Vers une régulation mondiale des “walled gardens” conversationnels ?
Cette affaire s’inscrit dans un mouvement plus large de reprise en main des grandes plateformes par les autorités de concurrence. Après les GAFAM sur le search, la publicité et les stores d’applications, c’est désormais le tour des interfaces conversationnelles d’être scrutées.
WhatsApp, WeChat, Telegram, iMessage, RCS… ces messageries deviennent progressivement les nouveaux “systèmes d’exploitation” de la relation client. Contrôler qui peut ou ne peut pas y déployer une IA conversationnelle, c’est contrôler une partie croissante de l’économie numérique.
Quel avenir pour les chatbots tiers sur WhatsApp ?
Plusieurs scénarios sont possibles à court et moyen terme :
- Meta négocie rapidement un accord amiable avec le CADE et accepte de retirer ou d’assouplir la clause
- Le régulateur brésilien maintient sa position et impose des mesures structurelles
- L’enquête s’étend sur plusieurs mois, créant une zone grise juridique
- D’autres pays (Inde, Indonésie, Mexique…) emboîtent le pas au Brésil
- Meta décide de créer une nouvelle API dédiée aux usages IA intensifs
Dans tous les cas, cette décision marque un tournant. Elle montre que les régulateurs ne comptent plus laisser les géants de la tech définir seuls les règles du jeu dans les domaines stratégiques de l’intelligence artificielle.
Conclusion : la fin de l’âge d’or des walled gardens ?
Le bras de fer entre Meta et le CADE n’est que le symptôme visible d’une lutte bien plus profonde : celle pour le contrôle des interfaces par lesquelles des milliards d’humains dialoguent chaque jour avec des machines et des marques.
En forçant Meta à suspendre sa politique d’exclusion, le Brésil vient de rappeler une vérité simple mais puissante : même le plus fermé des jardins numériques peut être contraint d’ouvrir ses portes… quand la concurrence et l’intérêt général l’exigent.
Reste à savoir si cette brèche deviendra une porte grande ouverte ou restera une simple fenêtre entrouverte le temps que la tempête passe. Une chose est sûre : les prochains mois seront décisifs pour l’avenir des chatbots IA sur les messageries grand public.
À suivre de très près.