Imaginez une startup valorisée plus de 30 milliards de dollars, fondée par le créateur d’Oculus, qui promet de révolutionner la guerre avec des armes entièrement autonomes. Et maintenant, imaginez que ces mêmes armes s’écrasent, coulent ou déclenchent des incendies lors des tests. C’est exactement ce qui arrive à Anduril Industries en cette fin d’année 2025.

Le Wall Street Journal vient de publier une enquête accablante. Et l’histoire fait déjà trembler Silicon Valley et le Pentagone.

Anduril : quand le rêve de la guerre autonome rencontre la réalité

Depuis sa création en 2017, Anduril incarne le nouveau visage de la défense américaine. Palmer Luckey, viré de Facebook après avoir soutenu Donald Trump, décide de mettre sa fortune et son talent au service d’une ambition folle : remplacer les vieux industriels de l’armement par une entreprise 100 % tech, 100 % autonome.

Le pitch est séduisant. Des drones qui décident seuls, des systèmes qui détectent et neutralisent les menaces sans intervention humaine, le tout propulsé par l’intelligence artificielle. En quelques années, Anduril lève des montagnes d’argent : 2,5 milliards de dollars en juin 2025, portée à une valorisation stratosphérique de 30,5 milliards.

Mais aujourd’hui, les masques tombent.

Des tests qui tournent au fiasco

Revenons sur les faits rapportés par le Wall Street Journal. En mai 2025, lors d’un exercice naval au large de la Californie, plus d’une douzaine de drone boats d’Anduril ont tout simplement… cessé de fonctionner. Certains ont coulé, d’autres sont devenus ingérables.

Les marins présents ont parlé de violations graves de sécurité et même de risque de perte de vies humaines. Pas vraiment le genre de retour qu’on souhaite quand on vend des systèmes censés protéger les soldats.

Puis il y a eu l’incident du Fury, le chasseur sans pilote d’Anduril. Lors d’un test au sol cet été, un problème mécanique a purement et simplement détruit le moteur. Un coup dur pour un programme censé concurrencer les géants traditionnels.

Et que dire du test du système Anvil en août ? Un tir de neutralisation de drone qui a mal tourné et provoqué un incendie de 22 acres (près de 9 hectares) dans l’Oregon. Quand votre arme anti-drone met le feu à la forêt, c’est compliqué de garder la tête haute.

L’échec ukrainien : le baptême du feu raté

Mais le plus embarrassant reste l’expérience réelle sur le terrain. En Ukraine, les drones loitering Altius d’Anduril ont été testés par le SBU, le service de sécurité ukrainien.

Résultat ? Crashs à répétition, échecs de ciblage, fiabilité proche de zéro. Les militaires ukrainiens ont fini par ranger les drones au placard dès 2024. Ils ne les utilisent plus du tout.

« Les problèmes étaient si graves que les forces ukrainiennes ont arrêté d’utiliser les drones Altius en 2024 et ne les ont plus déployés depuis. »

Wall Street Journal, novembre 2025

Pour une entreprise qui se vend comme la solution du futur dans un conflit où les drones changent tout, c’est une claque retentissante.

Anduril se défend… mollement

Face à ces révélations, la réponse d’Anduril reste classique dans la Silicon Valley : « c’est normal, on itère vite ».

L’entreprise assure que ces incidents sont « typiques du développement d’armes nouvelles » et que ses équipes font des « progrès significatifs ». Traduction : oui, ça explose, ça coule, ça brûle… mais c’est le prix de l’innovation.

Un discours qui passe peut-être auprès des investisseurs tech, mais beaucoup moins auprès des militaires qui risquent leur vie avec ces matériels.

Une valorisation à 30 milliards… pour quoi ?

Ce qui frappe dans cette affaire, c’est le décalage abyssal entre la valorisation d’Anduril et ses résultats concrets.

  • Juin 2025 : levée de 2,5 milliards à 30,5 milliards de valorisation
  • Investisseurs : Founders Fund (Peter Thiel), Lux Capital, Andreessen Horowitz…
  • Contrats remportés : centaines de millions avec l’US Army, Navy, etc.
  • Résultats opérationnels : échecs en cascade

On est face à un phénomène typique de la bulle tech-défense : on paie cher une promesse, pas une réalité.

Car oui, Anduril a signé de gros contrats. Mais signer un contrat et livrer un produit qui fonctionne sur le terrain, ce n’est pas la même chose.

La guerre autonome : plus compliquée qu’un jeu vidéo

Palmer Luckey aime répéter que la guerre du futur sera gagnée par ceux qui maîtrisent l’IA et les systèmes autonomes. Il n’a pas forcément tort sur le fond.

Mais ces échecs montrent une chose : construire une arme autonome fiable, c’est infiniment plus dur que développer un casque VR ou une application grand public.

En environnement réel, il y a le brouillage électronique, les conditions météo extrêmes, les contre-mesures ennemies, les normes de sécurité draconiennes. Tout ce que les startups tech n’ont pas l’habitude de gérer.

DomaineStartup TechDéfense traditionnelle
Vitesse de développementTrès rapideLente
CoûtFaible (au début)Énorme
Fiabilité terrainFaible (pour l’instant)Élevée
Tolérance à l’échecÉlevée (move fast)Nulle

Le « move fast and break things » de Facebook ne passe plus quand ce qui casse peut tuer des gens.

Et maintenant ?

La grande question est : est-ce que ces échecs sont des accidents de parcours normaux ou les signes d’un problème plus profond ?

Dans la défense, les programmes prennent souvent 10 à 15 ans avant d’être pleinement opérationnels. Anduril veut faire en 5 ans ce que Lockheed Martin met 20 ans à faire. L’ambition est folle. Mais pour l’instant, les résultats ne suivent pas.

Les investisseurs continuent de croire au récit. Peter Thiel, premier soutien de Luckey, a remis au pot. Mais jusqu’à quand ?

Car dans ce secteur, une chose est sûre : quand vos produits ne marchent pas sur le terrain, les contrats finissent par aller ailleurs. Et les armées n’attendent pas.

Ce que cette affaire nous dit sur la « tech-défense »

L’histoire d’Anduril est un cas d’école. Elle montre les limites du modèle startup appliqué à la défense nationale.

Oui, les vieux géants sont lents et chers. Oui, il faut de l’innovation. Mais non, on ne remplace pas 70 ans d’expérience en ingénierie militaire par quelques algorithmes et une culture « fail fast ».

La guerre autonome viendra. Peut-être même plus vite qu’on ne le pense. Mais elle ne viendra pas forcément des startups de Silicon Valley qui brûlent des milliards en marketing et en levées de fonds.

Elle viendra probablement d’un mix : l’agilité des nouveaux acteurs et la rigueur des anciens.

En attendant, Anduril reste un symbole. Celui d’une Amérique qui rêve de disrupter jusqu’à la guerre elle-même.

Mais pour l’instant, le rêve prend l’eau. Littéralement.

À suivre.

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Steven Soarez
Passionné et dévoué, j'explore sans cesse les nouvelles frontières de l'information et de la technologie. Pour explorer les options de sponsoring, contactez-nous.