Imaginez des millions de vues accumulées patiemment, des années de travail créatif à poster des vidéos drôles, techniques ou passionnées… et soudain, une entreprise utilise tout cela sans jamais demander la permission ni verser un centime. C’est exactement le sentiment de trahison qu’éprouvent aujourd’hui plusieurs YouTubers face à Snap, la maison-mère de Snapchat. Une nouvelle plainte déposée en janvier 2026 vient de jeter de l’huile sur le feu déjà ardent des litiges autour de l’intelligence artificielle générative.
Quand les créateurs se rebellent contre l’IA des Big Tech
Depuis l’explosion des modèles d’IA capables de générer du texte, des images et maintenant des vidéos, le débat sur les données d’entraînement n’a jamais été aussi brûlant. Les entreprises tech expliquent qu’elles ont besoin de quantités astronomiques de données pour faire progresser leurs algorithmes. Mais pour beaucoup de créateurs, cette soif de données ressemble surtout à du pillage organisé.
Dans ce contexte tendu, Snap vient de rejoindre la liste déjà longue des géants visés par des actions collectives. Nvidia, Meta, ByteDance… et maintenant Snap. La plainte, déposée devant la cour fédérale du district central de Californie, accuse l’entreprise d’avoir utilisé illégalement des vidéos YouTube pour entraîner ses systèmes d’IA, notamment ceux qui alimentent la fonctionnalité Imagine Lens.
Qui sont les plaignants qui osent défier Snap ?
Le fer de lance de cette procédure n’est autre que l’équipe derrière la chaîne h3h3Productions, l’un des piliers de la culture YouTube anglophone avec plus de 5,5 millions d’abonnés. À leurs côtés, deux chaînes plus spécialisées dans le golf : MrShortGame Golf et Golfholics. Ensemble, ces trois chaînes représentent environ 6,2 millions d’abonnés cumulés et des milliers d’heures de contenu original.
Ce qui frappe dans cette sélection, c’est la diversité. On ne parle pas uniquement de créateurs de mèmes ou de réactions : il y a aussi du contenu très spécifique (golf technique, analyses de swing, tutoriels). Cela montre que le problème touche potentiellement tous les créateurs, peu importe leur niche.
« Nos vidéos ne sont pas des données brutes gratuites. Ce sont des années de travail, d’humour, de passion. Les utiliser sans autorisation, c’est du vol pur et simple. »
Un des représentants des plaignants (traduit et paraphrasé)
Le cœur du dossier : les datasets HD-VILA et consorts
L’accusation la plus lourde repose sur l’utilisation présumée du dataset HD-VILA-100M. Ce corpus massif de vidéos sous-titrées a été conçu à l’origine pour la recherche académique. Les conditions d’utilisation interdisaient clairement tout usage commercial. Pourtant, selon les plaignants, Snap aurait contourné ces restrictions, ainsi que les mesures techniques mises en place par YouTube pour empêcher le téléchargement massif.
Parmi les autres datasets cités dans des affaires similaires, on retrouve souvent des collections comme LAION, Common Crawl vidéo ou encore des scrapes massifs de plateformes publiques. Le problème récurrent ? Ces ensembles de données sont parfois constitués en ignorant totalement les licences Creative Commons, les conditions d’utilisation des plateformes et même le droit d’auteur classique.
- Contournement des protections anti-scraping de YouTube
- Violation des termes de service de la plateforme vidéo
- Utilisation commerciale d’un dataset marqué « recherche uniquement »
- Absence totale de licence ou de compensation financière
Imagine Lens : la fonctionnalité qui cristallise les tensions
La star de l’accusation côté Snap, c’est bien Imagine Lens. Cet outil permet aux utilisateurs de Snapchat de transformer n’importe quelle photo grâce à une simple description textuelle. Derrière cette magie se cache évidemment un modèle de vision-langage entraîné sur des millions (voire des milliards) d’exemples vidéo + texte.
Les plaignants affirment que certaines de leurs vidéos ont directement servi à apprendre à l’IA comment associer des mouvements, des objets, des scènes et des descriptions verbales. En clair : votre vidéo de swing de golf parfaite aurait pu aider un algorithme à mieux comprendre « personne jouant au golf avec un swing fluide au coucher du soleil ».
Cette connexion directe entre contenu utilisateur et produit commercial rend l’affaire particulièrement sensible aux yeux des juges américains.
Un paysage judiciaire déjà très encombré
La plainte contre Snap n’arrive pas dans un désert juridique. Depuis 2023, plus de 70 procès pour violation de copyright liés à l’IA ont été déposés rien qu’aux États-Unis. Parmi les cas les plus médiatisés :
- Les auteurs contre Meta (Llama) → victoire partielle de Meta en 2025
- Les auteurs contre Anthropic → règlement à l’amiable avec paiement
- Les artistes contre Stability AI et Midjourney → toujours en cours
- Les médias contre OpenAI → plusieurs accords confidentiels
Ce qui change avec les YouTubers, c’est le passage d’un monde « professionnel » (auteurs publiés, journaux, maisons de disques) à un monde de créateurs indépendants. Le verdict dans cette affaire pourrait donc créer un précédent majeur pour toute la creator economy.
Quels sont les recours demandés ?
Les demandes sont classiques dans ce type de contentieux :
- Dommages et intérêts statutaires (jusqu’à 150 000 $ par œuvre violée aux USA)
- Injonction permanente interdisant à Snap d’utiliser ou de distribuer les modèles entraînés sur ces contenus sans licence
- Destruction ou neutralisation des poids de modèles illégalement entraînés
- Remboursement des frais d’avocat
La partie la plus intéressante reste l’injonction. Si les juges l’accordent, Snap pourrait être forcé de repartir de zéro sur certains modèles ou de négocier des licences rétroactives avec des milliers de créateurs. Un cauchemar logistique et financier.
Et Snap dans tout ça ?
L’entreprise a simplement répondu « no comment » à TechCrunch. Silence radio également sur les réseaux. Pourtant, Snap a déjà connu plusieurs vagues de procès liés à la vie privée et à la sécurité des mineurs. Cette nouvelle affaire pourrait ternir un peu plus son image auprès des créateurs, une communauté stratégique pour la plateforme.
Rappelons que Snapchat mise énormément sur l’IA ces dernières années : My AI, Bitmoji Studio, Lenses génératives… Chaque nouvelle fonctionnalité repose sur des modèles de plus en plus puissants, donc sur des données de plus en plus massives.
Les arguments que Snap pourrait avancer
Même si l’entreprise n’a pas encore communiqué sa défense, on peut anticiper plusieurs lignes classiques :
- Fair use / usage loyal (transformative use)
- Les datasets proviennent de sources tierces (pas de scraping direct par Snap)
- Les vidéos étaient publiquement accessibles
- Absence de préjudice commercial démontré pour les plaignants
- Les modèles n’ont pas régurgité les vidéos à l’identique
Ces arguments ont déjà fonctionné partiellement pour Meta et Google dans certains cas. Reste à savoir si un juge les acceptera quand les plaignants sont des créateurs indépendants et non des maisons d’édition.
Quelles conséquences pour l’écosystème IA grand public ?
Si les créateurs gagnent, plusieurs scénarios deviennent possibles :
- Explosion des licences collectives de contenu (type ASCAP pour la musique)
- Création de nouveaux datasets 100 % licenciés (très coûteux)
- Ralentissement temporaire de l’innovation sur les modèles multimodaux
- Montée en puissance des outils d’opt-out centralisés
- Retour vers des données synthétiques ou propriétaires
À l’inverse, une victoire de Snap renforcerait la position des entreprises qui estiment que l’entraînement sur du contenu public relève du fair use. Cela ouvrirait potentiellement la voie à une accélération encore plus forte des capacités IA grand public.
Et en Europe ?
Le vieux continent observe très attentivement. Le règlement IA (AI Act) impose déjà des obligations de transparence sur les données d’entraînement pour les modèles à haut risque. Plusieurs eurodéputés ont déjà appelé à une directive spécifique sur le text & data mining commercial. Une condamnation lourde aux États-Unis pourrait accélérer ces débats.
Conclusion : le début de la fin du Far West des données ?
Cette plainte n’est qu’un épisode parmi des dizaines d’autres, mais elle est symbolique. Pour la première fois, ce sont des YouTubers très suivis qui passent à l’attaque contre une entreprise grand public. Le rapport de force change. Les créateurs ne sont plus seulement des fournisseurs passifs de contenu : ils deviennent des acteurs juridiques déterminés à faire valoir leurs droits.
Dans les mois qui viennent, l’issue de ce procès (et des autres similaires) pourrait redessiner complètement la façon dont les intelligences artificielles multimodales sont construites. En attendant, une chose est sûre : l’époque où l’on pouvait aspirer des milliards de vidéos YouTube sans poser de questions semble toucher à sa fin.
Et vous, que pensez-vous de cette affaire ? Les créateurs doivent-ils être rémunérés pour l’entraînement des IA ? Ou l’innovation doit-elle primer ? Le débat ne fait que commencer.