Imaginez un instant : vous sortez votre vieux téléphone à clapet qui traîne depuis dix ans dans un tiroir, vous appuyez sur un bouton dédié, et une voix chaleureuse en hindi vous demande comment elle peut vous aider aujourd’hui. Pas de science-fiction ici, mais bien une réalité que souhaite concrétiser une startup indienne ambitieuse nommée Sarvam. Alors que l’intelligence artificielle semble réservée aux smartphones dernier cri, cette jeune pousse veut démocratiser l’IA jusqu’aux appareils les plus modestes.

Quand l’IA rencontre le feature phone

Dans un pays où plus de 400 millions de personnes utilisent encore des téléphones dits « basiques » ou feature phones, l’annonce faite par Sarvam lors du India AI Impact Summit résonne comme une petite révolution silencieuse. La startup ne cherche pas à remplacer ces appareils par des modèles haut de gamme, mais bien à leur insuffler une intelligence nouvelle grâce à des modèles d’IA extrêmement légers.

Ces modèles, optimisés pour ne consommer que quelques dizaines voire centaines de mégabytes, peuvent fonctionner directement sur les processeurs déjà présents dans ces téléphones modestes. Pas besoin de connexion internet permanente, pas besoin de cloud coûteux : l’intelligence se trouve sur l’appareil. C’est ce qu’on appelle l’edge AI, et Sarvam en fait son cheval de bataille.

Un partenariat stratégique avec HMD et Nokia

Pour concrétiser cette vision, Sarvam s’est associé à HMD, l’entreprise finlandaise qui a repris la licence Nokia pour les téléphones. Ensemble, ils préparent l’intégration d’un assistant conversationnel directement accessible via un bouton physique dédié sur certains modèles. Les premières démonstrations montrent un utilisateur posant des questions simples en langue locale : comment bénéficier d’une aide gouvernementale ? Quel est le prix actuel des légumes au marché voisin ?

Cette approche pragmatique répond à une réalité indienne : beaucoup d’utilisateurs n’ont ni les moyens, ni le désir de passer à un smartphone. Plutôt que de les laisser sur le bord de la route numérique, Sarvam choisit de venir à eux. Une décision stratégique qui pourrait changer la donne dans l’adoption massive de l’IA dans les marchés émergents.

« À travers l’edge AI, nous voulons apporter de l’intelligence à chaque téléphone, chaque ordinateur portable, chaque voiture, et même à une nouvelle génération d’appareils. »

Tushar Goswamy, responsable Edge AI chez Sarvam

Cette citation résume parfaitement l’ambition démesurée – mais assumée – de l’équipe. Il ne s’agit plus seulement de parler aux élites technologiques urbaines, mais bien de toucher la majorité silencieuse qui utilise encore des téléphones à 30-50 dollars.

L’alliance technologique avec Qualcomm

Pour rendre cela possible techniquement, Sarvam a travaillé main dans la main avec Qualcomm, le géant des processeurs mobiles. Les ingénieurs ont optimisé les modèles pour qu’ils tirent le meilleur parti des puces Snapdragon déjà présentes dans des millions d’appareils, y compris les feature phones récents.

Qualcomm, de son côté, développe actuellement ce qu’il appelle une « Sovereign AI Experience Suite », une suite logicielle destinée à fonctionner sur une vaste gamme d’appareils : téléphones, PC, voitures, objets connectés. Cette collaboration permet à Sarvam de passer plus rapidement du stade de la recherche à celui du déploiement à grande échelle.

Le terme « sovereign » n’est pas anodin. Dans un contexte géopolitique où la souveraineté numérique devient un enjeu majeur, l’Inde veut développer ses propres modèles d’IA, entraînés sur ses langues, sa culture et ses données locales. Sarvam se positionne clairement comme un acteur clé de cette ambition nationale.

Des lunettes intelligentes 100% made in India

Mais l’ambition de Sarvam ne s’arrête pas aux téléphones. La startup a également dévoilé un prototype très prometteur : les Sarvam Kaze, des lunettes intelligentes conçues et fabriquées entièrement en Inde. Présentées comme un « appareil pour les builders », ces lunettes seront disponibles dès le mois de mai selon Pratyush Kumar, co-fondateur de l’entreprise.

Si les détails techniques restent encore discrets, on peut imaginer des usages autour de l’assistance en temps réel, de la traduction instantanée, de la navigation augmentée ou encore de l’aide à la maintenance pour les artisans et techniciens sur le terrain. Un positionnement qui rappelle les premières ambitions de Meta avec ses Ray-Ban Stories, mais avec une approche beaucoup plus locale et pragmatique.

  • Design et fabrication 100% indiens
  • Positionnées comme outil pour les créateurs et makers
  • Lancement commercial prévu pour mai
  • Intégration native des modèles voix de Sarvam

Ces quelques points montrent que Sarvam ne se contente pas d’adapter des technologies existantes : l’entreprise veut construire un écosystème complet, de l’IA jusqu’au hardware.

L’IA dans l’habitacle avec Bosch

Autre axe stratégique majeur : l’automobile. Sarvam a annoncé un partenariat avec Bosch, le géant allemand de l’équipement automobile, pour intégrer des assistants vocaux intelligents directement dans les véhicules. Si peu de détails ont filtré sur les fonctionnalités précises ou les modèles concernés, l’ambition est claire : rendre l’expérience en voiture plus intuitive, plus sûre et plus accessible, notamment via des commandes vocales en langues indiennes.

Dans un pays où la conduite est souvent chaotique et où les systèmes d’aide à la conduite restent rares sur les véhicules d’entrée et de milieu de gamme, un assistant vocal capable de comprendre le contexte local pourrait représenter un vrai bond en avant pour la sécurité routière.

Du B2B au grand public : un pivot stratégique

Jusqu’à récemment, Sarvam se concentrait principalement sur le marché entreprise. Ses modèles vocaux trouvaient preneurs auprès de grandes compagnies pour des usages comme le support client automatisé, la gestion d’appels ou l’assistance vocale en plusieurs langues indiennes.

Ce pivot vers le grand public marque une étape importante. En s’attaquant aux feature phones, aux voitures et aux wearables, la startup cherche à toucher plusieurs centaines de millions d’utilisateurs potentiels. Une stratégie risquée, mais qui pourrait s’avérer payante si l’exécution suit.

Car derrière les annonces enthousiasmantes se posent des questions concrètes : quelle sera la qualité réelle des modèles en conditions réelles ? Comment gérer les mises à jour sur des appareils qui n’ont souvent pas de connexion data régulière ? Quelle sera l’autonomie impactée par ces calculs locaux ? Autant de défis techniques que l’équipe devra relever dans les prochains mois.

Pourquoi ce pari est crucial pour l’Inde

L’Inde représente l’un des marchés les plus intéressants au monde pour l’IA accessible. Avec plus de 1,4 milliard d’habitants, 22 langues officielles et des centaines de dialectes, le pays a besoin de solutions qui parlent sa langue, au sens propre comme au figuré.

Les grands acteurs américains (OpenAI, Google, Anthropic…) développent certes des modèles multilingues, mais souvent avec un biais anglophone très marqué. Les initiatives locales comme Sarvam permettent de créer des IA qui comprennent vraiment les nuances culturelles, les expressions idiomatiques et les problématiques quotidiennes des Indiens.

EnjeuImpact potentiel
Accès à l’information gouvernementaleAmélioration de l’inclusion des populations rurales
Commerce local et agricultureMeilleure connaissance des prix en temps réel
Éducation informelleAccès à des explications simples en langue maternelle
Sécurité routièreRéduction des accidents grâce à des alertes vocales contextuelles

Ce tableau, bien que simplifié, montre l’étendue des usages possibles une fois que l’IA sort des centres urbains et des smartphones premium.

Les prochains défis pour Sarvam

Malgré l’enthousiasme légitime, plusieurs obstacles se dressent sur la route. D’abord la concurrence : d’autres acteurs indiens (Krutrim, CoRover) et internationaux travaillent également sur l’IA légère et multilingue. Ensuite, la question de la monétisation : comment rentabiliser des modèles déployés sur des appareils vendus à bas prix ? Enfin, la scalabilité : produire des millions d’appareils compatibles et assurer leur support technique représente un défi industriel colossal.

Malgré tout, les signaux sont plutôt positifs. Le soutien d’investisseurs de renom (Lightspeed, PeakXV, Khosla Ventures) montre que le potentiel est perçu au plus haut niveau. La qualité des partenariats industriels (Qualcomm, HMD, Bosch) renforce également la crédibilité de l’entreprise.

Vers un futur où l’IA est vraiment pour tous ?

Si Sarvam parvient à tenir ses promesses, nous pourrions assister à l’un des déploiements d’IA les plus démocratiques de l’histoire récente. Une IA qui ne demande ni forfait data illimité, ni smartphone à 800 euros, ni maîtrise parfaite de l’anglais. Juste un petit bouton sur un vieux Nokia, une paire de lunettes fabriquées localement, ou le tableau de bord de sa Maruti Suzuki.

Dans un monde où l’on parle beaucoup d’inclusion numérique, voilà peut-être l’une des réponses les plus concrètes et les plus audacieuses qui soient. Reste maintenant à transformer les annonces en réalité tangible. Et si l’Inde montrait au monde entier comment rendre l’intelligence artificielle véritablement universelle ?

Les prochains mois s’annoncent passionnants pour suivre l’évolution de cette startup qui, mine de rien, pourrait bien redéfinir les contours de l’IA accessible dans les marchés émergents. À surveiller de très près.

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Steven Soarez
Passionné et dévoué, j'explore sans cesse les nouvelles frontières de l'information et de la technologie. Pour explorer les options de sponsoring, contactez-nous.