Imaginez des champs de coton s’étendant à perte de vue dans l’ouest de l’Inde, où des millions de tonnes de tiges et de feuilles sont traditionnellement brûlées à ciel ouvert chaque année, libérant du CO2 et polluant l’air respiré par des millions de personnes. Et si ces mêmes déchets pouvaient devenir la clé pour capturer durablement le carbone tout en régénérant les sols ? C’est précisément le pari audacieux que vient de faire Microsoft en s’associant à une startup indienne encore peu connue en Occident : Varaha.
Quand Microsoft parie sur l’Inde pour verdir son avenir
En ce début d’année 2026, alors que l’intelligence artificielle consomme toujours plus d’énergie et que les géants du numérique sont scrutés sur leur empreinte carbone, Microsoft accélère sa stratégie de retrait carbone. Le géant de Redmond n’hésite plus à aller chercher des solutions hors des frontières américaines, et l’Inde s’impose progressivement comme un terrain de jeu privilégié.
Le 15 janvier 2026, l’entreprise a officialisé un partenariat stratégique avec Varaha, une jeune pousse fondée seulement en 2022. L’accord porte sur l’achat de plus de 100 000 tonnes de crédits de suppression durable de CO2 d’ici fin 2029. Ce volume peut sembler modeste face aux millions de tonnes d’émissions annuelles de Microsoft, mais il s’inscrit dans une logique de diversification très réfléchie.
Biochar : le charbon végétal qui change la donne
Le procédé au cœur de ce partenariat est simple en apparence, mais techniquement très sophistiqué : transformer les résidus de culture du coton en biochar. Ce matériau, obtenu par pyrolyse (cuisson à haute température en absence d’oxygène), ressemble à du charbon végétal. Une fois incorporé au sol, il peut y rester stable plusieurs siècles, séquestrant ainsi le carbone qui y est piégé.
Contrairement aux crédits dits « temporaires » issus de la reforestation (où le carbone peut repartir dans l’atmosphère en cas d’incendie ou de coupe), le biochar est considéré comme une solution durable, avec des temps de stockage mesurés en centaines voire milliers d’années selon les études scientifiques les plus rigoureuses.
« Nous avons choisi Varaha parce que leur modèle combine durabilité, scalabilité et impact social fort. »
Phil Goodman, directeur du programme CDR chez Microsoft
Le projet se déploie principalement dans l’État du Maharashtra, région majeure de production cotonnière en Inde. Environ 40 000 à 45 000 petits agriculteurs sont déjà impliqués ou le seront prochainement. Pour eux, c’est une double opportunité : valoriser un déchet qui leur coûtait cher en temps et en pollution, et améliorer la fertilité de leurs sols.
Pourquoi l’Inde devient incontournable dans le CDR
L’Inde dispose d’atouts uniques pour les projets de retrait carbone. Chaque année, le pays produit des quantités colossales de résidus agricoles : bagasse de canne à sucre, pailles de riz, tiges de coton… Autant de matières premières disponibles en abondance, souvent brûlées sur place, contribuant fortement aux épisodes de pollution extrêmes de New Delhi et d’autres métropoles du nord.
À cela s’ajoute une main-d’œuvre agricole immense et une volonté politique croissante de valoriser ces biomasses. Plusieurs startups indiennes ont compris très tôt le potentiel économique et écologique de ce gisement. Varaha fait partie de cette nouvelle génération qui allie technologie de pointe et ancrage local très fort.
- Volumes de biomasse agricole disponibles : plusieurs centaines de millions de tonnes par an
- Petits exploitants concernés : plus de 100 millions de foyers agricoles
- Potentiel de séquestration théorique : plusieurs milliards de tonnes de CO2 sur 20-30 ans
- Co-bénéfices : réduction de la pollution de l’air, amélioration des sols, revenus complémentaires pour les agriculteurs
Ces éléments expliquent pourquoi des acteurs comme Microsoft et Google (qui a signé dès janvier 2025 avec Varaha pour 100 000 tonnes) regardent de plus en plus vers le sous-continent indien.
Varaha : l’ascension fulgurante d’une solution made in India
Quand on interroge Madhur Jain, cofondateur et CEO de Varaha, sur les raisons de cette croissance explosive, il répond sans détour : « Plus de 30 % de notre équipe vient du monde agricole. Nous comprenons les réalités du terrain. »
Cette proximité avec les agriculteurs constitue l’un des principaux différenciateurs de la startup. Alors que beaucoup de projets biochar dans d’autres pays reposent sur des usines centralisées traitant des biomasses concentrées, Varaha a dû inventer un modèle décentralisé capable de collecter, transformer et tracer la biomasse chez des dizaines de milliers de petits producteurs.
En 2025, l’entreprise a déjà traité environ 240 000 tonnes de biomasse, produisant entre 55 000 et 56 000 tonnes de biochar et générant environ 115 000 crédits carbone. Pour 2026, Madhur Jain table sur un doublement de ces volumes, avec un objectif de 500 000 tonnes de biomasse transformée.
Les défis techniques et logistiques surmontés
Produire du biochar de qualité n’est que la première étape. Délivrer des crédits certifiés, traçables et conformes aux méthodologies les plus strictes en représente une autre bien plus complexe. Varaha a développé en interne ses propres systèmes de MRV (Monitoring, Reporting & Verification) numériques, capables de suivre chaque lot de biomasse depuis le champ jusqu’au sol amendé.
Le projet prévoit la construction de 18 réacteurs industriels d’une durée de vie de 15 ans. À terme, le programme complet devrait permettre de retirer plus de 2 millions de tonnes de CO2 sur la durée de vie des installations. Premier réacteur en date : il est installé juste à côté de la ferme expérimentale de 52 acres que Varaha exploite dans le Maharashtra pour tester en conditions réelles l’impact du biochar sur les rendements et la santé des sols.
| Année | Biomasse traitée (tonnes) | Biochar produit (tonnes) | Crédits générés (approx.) |
| 2024 | non communiqué | non communiqué | 15 000 – 18 000 |
| 2025 | ~240 000 | 55 000 – 56 000 | ~115 000 |
| 2026 (objectif) | ~500 000 | ~125 000 | ~250 000 |
Ces chiffres témoignent d’une montée en puissance impressionnante pour une entreprise qui n’a que quatre ans d’existence.
Un modèle qui dépasse le seul carbone
Au-delà de la séquestration, le projet Varaha génère plusieurs externalités positives très concrètes :
- Réduction drastique des feux agricoles de résidus → moins de pollution atmosphérique saisonnière
- Amélioration de la rétention d’eau et de nutriments dans les sols → moins de dépendance aux engrais chimiques
- Augmentation potentielle des rendements agricoles sur le moyen terme
- Création de revenus additionnels pour les petits agriculteurs via la vente des résidus
- Renforcement de la résilience climatique des exploitations
Ces co-bénéfices expliquent pourquoi des investisseurs de renom continuent de parier sur Varaha. En novembre 2025, Mirova (filiale de Natixis dédiée à la finance durable) a injecté 30,5 millions de dollars pour accélérer le déploiement des programmes d’agriculture régénérative. Au total, la startup a levé environ 50 millions de dollars depuis sa création auprès de fonds reconnus comme RTP Global, Omnivore, Orios Venture Partners ou encore le fonds Octave Well-being Economy.
Microsoft et la course à la neutralité carbone
Pour Microsoft, cet accord s’inscrit dans un contexte beaucoup plus large. L’entreprise vise le statut carbon-negative dès 2030. Pourtant, ses émissions ont augmenté de 23,4 % entre 2020 et 2024, principalement en raison de l’explosion des besoins énergétiques liés au cloud et à l’IA générative.
Face à cette réalité, la firme diversifie ses approches : biochar en Inde, captage direct dans l’air aux États-Unis, bioénergies avec captage en Louisiane… L’objectif est de construire un portefeuille varié, robuste et capable de monter en volume très rapidement dans les prochaines années.
« La diversité des approches est essentielle pour atteindre nos objectifs climatiques ambitieux. »
Porte-parole Microsoft (contexte récent)
Le volume contracté avec Varaha reste relativement modeste comparé aux 22 millions de tonnes de retraits carbone déjà sécurisés par Microsoft en 2024. Mais il montre une volonté claire de soutenir des solutions issues des pays du Sud, souvent plus compétitives en coût et à fort impact social.
Et demain ? Le potentiel d’une filière indienne de classe mondiale
Varaha ne se limite pas au biochar. La startup développe également des projets en agroforesterie, en agriculture régénérative et en altération accélérée de roches. Au total, elle revendique une pipeline de plus de 1 milliard de tonnes de CO2 de potentiel de séquestration sur 15 à 40 ans, réparti entre l’Inde, le Népal et le Bangladesh.
Si ce chiffre peut paraître ambitieux, il reflète le potentiel réel d’une zone géographique où l’agriculture occupe une place centrale et où les biomasses agricoles sont très abondantes. À condition que les financements suivent, que les méthodologies de certification continuent d’évoluer favorablement et que les acheteurs institutionnels maintiennent leur engagement, l’Inde pourrait devenir l’un des principaux fournisseurs mondiaux de crédits carbone durables d’ici 2035-2040.
Pour Microsoft, Google, et tous les acteurs qui cherchent à compenser les émissions résiduelles de l’explosion de l’IA, des partenariats comme celui signé avec Varaha pourraient devenir la norme plutôt que l’exception.
Conclusion : une lueur d’espoir dans un ciel chargé
Dans un monde où les annonces climatiques se suivent sans toujours être suivies d’effets, l’accord Microsoft-Varaha apporte une note concrète et tangible. Des agriculteurs indiens qui gagnent un revenu supplémentaire, des sols qui redeviennent plus fertiles, de l’air moins pollué et du carbone qui reste capturé pendant des siècles : voilà un modèle qui réconcilie écologie, économie et justice sociale.
Il reste bien sûr énormément de travail : scaler les infrastructures, maintenir la qualité des crédits, sécuriser les financements à long terme, mesurer réellement les impacts sur le terrain… Mais une chose est sûre : en choisissant Varaha, Microsoft ne se contente pas d’acheter des crédits. Il investit dans une filière qui pourrait transformer profondément l’agriculture indienne tout en contribuant à la lutte globale contre le réchauffement climatique.
Et ça, c’est peut-être la plus belle promesse de ce partenariat.