Imaginez un instant : une jeune pousse spécialisée dans la création de démos produit ultra-percutantes disparaît du paysage… pour mieux réapparaître au cœur de la licorne la plus en vue du moment dans le secteur juridique. C’est exactement ce qui vient de se produire avec l’acquisition de Hexus par Harvey, une opération qui fait beaucoup parler dans les cercles tech et legal en ce début 2026.

Le marché de l’IA appliquée au droit est en ébullition. Les valorisations explosent, les levées de fonds s’enchaînent et les grands cabinets d’avocats du monde entier adoptent massivement ces nouveaux outils. Au milieu de cette tempête, Harvey vient de frapper un grand coup stratégique en rachetant Hexus. Mais pourquoi une société d’IA juridique rachèterait-elle une startup experte en vidéos et guides interactifs ? La réponse est bien plus profonde qu’il n’y paraît.

Quand l’IA juridique passe à la vitesse supérieure

Depuis son lancement fulgurant en 2022, Harvey s’est imposée comme la référence incontestée de l’intelligence artificielle dédiée aux avocats et aux directions juridiques des grandes entreprises. Son secret ? Une compréhension extrêmement fine du langage juridique alliée à des modèles entraînés spécifiquement sur des montagnes de contrats, jurisprudences et documents internes.

Aujourd’hui, plus de 1 000 clients dans 60 pays font confiance à la plateforme, dont la majorité des dix plus gros cabinets d’avocats américains. Un chiffre impressionnant quand on sait que l’entreprise n’a que trois ans et demi d’existence.

Un parcours digne des plus belles success stories

Tout commence par un mail envoyé le 4 juillet 2022 à Sam Altman, PDG d’OpenAI. Winston Weinberg, alors jeune associé dans un grand cabinet, et Gabe Pereyra, chercheur passé par DeepMind et Meta, testent GPT-3 sur des cas concrets de droit des baux. Les résultats sidèrent : sur 100 réponses générées, les avocats interrogés estiment que 86 d’entre elles pourraient être envoyées telles quelles.

« C’est là qu’on s’est dit : wow, toute cette industrie peut être transformée par cette technologie. »

Winston Weinberg, co-fondateur et CEO de Harvey

Quelques heures plus tard, ils sont en appel avec Sam Altman. Peu après, le fonds OpenAI Startup Fund devient l’un des premiers investisseurs. Aujourd’hui encore, il reste le deuxième actionnaire le plus important de la société.

Une ascension fulgurante en valorisation

Le parcours financier de Harvey est tout aussi spectaculaire :

  • Début 2025 : valorisation à 3 milliards $ après un tour de 300 M$ mené par Sequoia
  • Fin 2025 : nouveau tour de 760 M$ cumulés sur l’année, valorisation portée à 8 milliards $
  • Dernier round de 160 M$ mené par Andreessen Horowitz avec T. Rowe Price, WndrCo, Sequoia, Kleiner Perkins, Conviction et Elad Gil

Ces chiffres placent Harvey parmi les startups les plus valorisées de la vague IA générative, tous secteurs confondus.

Hexus : l’atout inattendu pour conquérir les directions juridiques

Hexus, fondée il y a seulement deux ans par Sakshi Pratap (ex-Walmart, Oracle, Google), développait une plateforme permettant de créer rapidement des démos produit, vidéos explicatives et guides interactifs à destination des entreprises. Avec seulement 1,6 million $ levés auprès de Pear VC, Liquid 2 Ventures et business angels, la jeune pousse avait déjà séduit plusieurs scale-ups B2B.

Alors pourquoi Harvey s’intéresse-t-il autant à cette compétence ? La réponse tient en trois mots : adoption en interne.

Les grands cabinets d’avocats ont adopté Harvey très rapidement. Mais les directions juridiques des entreprises (General Counsel, Legal Ops) restent plus prudentes. Elles ont besoin de voir concrètement comment l’outil s’intègre dans leurs process quotidiens, comment il accélère la revue de contrats, la due diligence ou la rédaction de politiques internes.

« Ce que nous apportons à Harvey, c’est une profonde expérience dans la construction d’outils IA enterprise dans des domaines adjacents. Cela aide Harvey à avancer plus vite sur un marché de plus en plus compétitif. »

Sakshi Pratap, fondatrice de Hexus

En intégrant l’équipe de Hexus, Harvey met la main sur des compétences rares : storytelling visuel, UX orientée conversion, création de contenu pédagogique rapide et efficace. Autant d’atouts cruciaux pour convaincre les directions juridiques des grands groupes de franchir le pas.

La course à l’adoption enterprise s’intensifie

Le marché de l’IA juridique n’a jamais été aussi concurrentiel. Parmi les principaux acteurs on retrouve :

  • Casetext (racheté par Thomson Reuters)
  • EvenUp
  • Even
  • Spellbook
  • Robin AI
  • Legora
  • CoCounsel (Casetext/Thomson Reuters)
  • et bien d’autres startups ambitieuses

Dans cette bataille, la capacité à démontrer rapidement la valeur ajoutée devient décisive. Les démos interactives, les vidéos de cas d’usage, les guides pas-à-pas personnalisés selon la taille et le secteur de l’entreprise deviennent des armes majeures.

Que va changer cette acquisition concrètement ?

L’intégration de l’équipe Hexus devrait se traduire par plusieurs évolutions majeures dans l’offre Harvey :

  1. Création accélérée de démos sur mesure pour chaque prospect enterprise
  2. Vidéos de cas d’usage ultra-ciblées (banque, tech, pharma, énergie…)
  3. Guides interactifs montrant pas à pas comment Harvey s’intègre dans les outils existants (iManage, SharePoint, Teams, etc.)
  4. Amélioration spectaculaire du onboarding client
  5. Contenus de formation interne plus engageants pour les juristes utilisateurs

Sakshi Pratap va prendre la tête d’une nouvelle équipe d’ingénierie dédiée à l’accélération de l’offre pour les directions juridiques internes. L’équipe de San Francisco a déjà rejoint Harvey, tandis que les ingénieurs basés en Inde attendent l’ouverture prochaine d’un bureau à Bangalore.

Le signal envoyé au marché

Au-delà des aspects techniques, cette acquisition envoie un message fort : Harvey ne compte pas se reposer sur ses lauriers. Alors même qu’elle affiche une valorisation de 8 milliards de dollars, la société continue d’acheter des briques stratégiques pour consolider sa position de leader.

Elle montre aussi une maturité rare : plutôt que de réinventer la roue en interne, Harvey préfère racheter des équipes déjà excellentes dans des domaines adjacents et les intégrer rapidement.

Vers une plateforme tout-en-un pour le juridique ?

Certains observateurs voient dans ce mouvement le début d’une transformation plus profonde : Harvey pourrait progressivement devenir la plateforme centrale du département juridique moderne, combinant :

  • Analyse et rédaction assistée par IA
  • Gestion de connaissance juridique interne
  • Automatisation des workflows
  • Formation et onboarding visuel des équipes
  • Démos et adoption facilitée

Une sorte de « Salesforce du droit », mais propulsé par l’IA générative de pointe.

Quel avenir pour la legaltech en 2026 et au-delà ?

2026 s’annonce comme l’année de la consolidation dans la legaltech IA. Les acteurs les plus faibles risquent d’être absorbés ou de disparaître. Ceux qui auront su construire la meilleure expérience utilisateur, la meilleure démonstration de ROI et la meilleure intégration dans les flux de travail existeront encore dans trois ans.

Harvey semble avoir compris cette équation plus vite que beaucoup d’autres. En s’offrant Hexus, elle ne se contente pas d’acheter du code ou des clients : elle achète de la vitesse d’exécution et de l’expertise dans ce qui devient le principal goulet d’étranglement : l’adoption massive par les directions juridiques des grands groupes.

La bataille ne fait que commencer. Et elle se jouera autant sur la puissance brute des modèles que sur la qualité de l’expérience délivrée aux utilisateurs finaux.

À suivre de très près.

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Steven Soarez
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