Imaginez un monde où des robots circulent naturellement parmi nous, que ce soit pour vous apporter votre repas préféré en bas de chez vous ou pour transporter des échantillons médicaux urgents dans les couloirs d’un hôpital. Ce futur, qui semblait encore lointain il y a quelques années, prend forme aujourd’hui avec une annonce qui fait beaucoup parler dans l’écosystème de la robotique. En janvier 2026, Serve Robotics, la société californienne spécialisée dans les livraisons autonomes sur trottoir, a officialisé le rachat de Diligent Robotics, créatrice du célèbre robot hospitalier Moxi.

Cette opération, loin d’être anodine, marque un tournant stratégique pour l’entreprise qui, jusqu’ici, concentrait ses efforts sur le secteur de la restauration rapide et de la livraison du dernier kilomètre. Mais pourquoi un tel virage ? Et surtout, quelles opportunités cette union pourrait-elle ouvrir pour l’ensemble de la robotique de service ?

Une acquisition qui dépasse le simple changement de secteur

À première vue, passer des livraisons de burgers sur les trottoirs de Los Angeles aux couloirs aseptisés des hôpitaux américains peut sembler être un virage à 180 degrés. Pourtant, quand on interroge Ali Kashani, cofondateur et PDG de Serve Robotics, la réponse est limpide : il ne s’agit pas d’un pivot, mais d’une extension logique de la mission profonde de l’entreprise.

« Les robots qui évoluent parmi les humains constituent notre véritable champ d’action », explique-t-il. Une fois que l’on maîtrise la navigation autonome en environnement complexe et dense, les applications deviennent multiples : restaurants, commerces, mais aussi établissements de santé, entrepôts ou campus universitaires.

« Une fois que vous avez résolu le problème de faire circuler des robots parmi les gens de manière autonome et fluide, vous pouvez les déployer dans beaucoup d’autres environnements. »

Ali Kashani, PDG de Serve Robotics

Cette vision « prepared mind meets opportunity » (l’esprit préparé rencontre l’opportunité) résume parfaitement la philosophie de l’équipe. Serve n’a pas cherché à tout prix à entrer dans la santé ; l’opportunité s’est présentée au moment où les deux entreprises étaient prêtes à collaborer.

Qui est Diligent Robotics ?

Fondée en 2017 par Andrea Thomaz et Vivian Chu, deux expertes reconnues dans le domaine de l’intelligence artificielle et de la robotique sociale, Diligent Robotics a conçu Moxi, un robot mobile spécifiquement pensé pour assister le personnel soignant dans les établissements hospitaliers.

Contrairement à de nombreux prototypes restés en laboratoire, Moxi est déjà déployé dans plusieurs dizaines d’hôpitaux américains. Ses missions quotidiennes incluent :

  • Le transport d’échantillons biologiques vers les laboratoires
  • La livraison de médicaments et de fournitures médicales
  • L’acheminement de repas aux patients
  • La collecte de matériel souillé ou usagé

Ce qui distingue particulièrement Moxi, c’est sa capacité à interagir de manière naturelle avec le personnel hospitalier : il appelle l’ascenseur, ouvre les portes automatiques, signale sa présence et adapte sa trajectoire en temps réel face aux imprévus (passages de brancards, afflux de visiteurs, etc.).

Avec plus de 75 millions de dollars levés depuis sa création, dont un tour de table de 25 millions en 2023, Diligent avait atteint un stade où la question du passage à l’échelle devenait cruciale. L’arrivée de Serve Robotics offre justement les ressources technologiques et financières nécessaires pour accélérer ce déploiement.

Serve Robotics : un parcours fulgurant

Pour bien comprendre l’ampleur de cette acquisition, il faut revenir sur le parcours impressionnant de Serve Robotics. Lancée en 2017 au sein de Postmates, la start-up a survécu à plusieurs transitions majeures : rachat de Postmates par Uber en 2020, puis spin-off en 2021 pour devenir une entité indépendante.

En avril 2024, Serve entre en Bourse via une fusion inversée, une opération rare pour une entreprise de robotique à ce stade. Soutenue par des investisseurs de poids comme Nvidia et Uber, la société a connu une croissance explosive en 2025 : sa flotte est passée de 100 à plus de 2 000 robots en seulement douze mois.

Le partenariat signé avec DoorDash en octobre 2025 pour réaliser une partie des livraisons à Los Angeles a encore renforcé sa crédibilité et sa visibilité sur le marché américain de la livraison du dernier kilomètre.

AnnéeÉvénement cléTaille de flotte
2021Spin-off d’Uber/Postmates< 50 unités
2024Introduction en Bourse~500 unités
2025Partenariat DoorDash> 2 000 unités

Cette croissance exponentielle n’est pas seulement quantitative. Elle démontre aussi que Serve a réussi à résoudre des problèmes techniques majeurs : détection et prédiction du comportement piéton, navigation en environnement non structuré, gestion de la sécurité à très basse vitesse, optimisation énergétique, etc.

Des synergies technologiques évidentes

Bien que les environnements diffèrent (trottoirs urbains vs couloirs hospitaliers), plusieurs briques technologiques sont communes aux deux entreprises :

  1. Perception multi-sensorielle (caméras, lidars, ultrasons)
  2. Planification de trajectoire en temps réel
  3. Interaction sociale de base (détection du regard, gestes, signaux sonores)
  4. Architecture logicielle modulaire et scalable
  5. Gestion d’une flotte hétérogène à distance

Diligent va ainsi pouvoir bénéficier de l’ensemble de la stack logicielle développée par Serve, notamment les avancées récentes en matière d’apprentissage par renforcement et de simulation massive. De son côté, Serve intègre l’expertise pointue de Diligent sur les environnements intérieurs complexes et sur l’interaction homme-robot dans des contextes sensibles.

Ali Kashani insiste d’ailleurs sur le fait que Diligent restera une entité relativement autonome au sein du groupe. L’objectif n’est pas de tout fusionner à marche forcée, mais de créer les conditions d’une collaboration fructueuse et progressive.

La robotique de service à un tournant majeur

Cette acquisition intervient à un moment charnière pour la robotique de service. Après des années de promesses et de prototypes, plusieurs acteurs commencent à démontrer une réelle capacité de déploiement à grande échelle.

Le marché se structure autour de trois grands segments :

  • La livraison du dernier kilomètre (Starship, Kiwibot, Serve, Cartken…)
  • La logistique intérieure (Locus Robotics, Fetch, Diligent…)
  • Les services aux personnes (robots d’accueil, de nettoyage, d’assistance…)

Ce qui change en 2026, c’est la possibilité croissante de réutiliser les mêmes fondations technologiques pour plusieurs cas d’usage. Les coûts de R&D diminuent, les composants deviennent moins chers et plus performants, et surtout, les données collectées sur le terrain deviennent massives.

Une flotte de 2 000 robots qui roulent chaque jour plusieurs heures dans des environnements réels génère un volume de données qui permet d’améliorer très rapidement les algorithmes. C’est précisément cette boucle de rétroaction vertueuse que Serve cherche à exploiter en se diversifiant.

Quels sont les prochains chantiers pour Serve ?

Malgré cette acquisition, Ali Kashani reste très clair : le cœur de métier reste la livraison sur trottoir. C’est ce segment qui finance l’innovation et qui permet de faire grossir la flotte. Les autres applications viendront progressivement, quand elles auront atteint un niveau de maturité suffisant.

Parmi les pistes évoquées (sans engagement ferme) :

  • Campus universitaires et grandes écoles
  • Parcs d’entreprises et sites industriels
  • Centres commerciaux et aéroports
  • Logistique médicale hors hôpital (pharmacies, laboratoires d’analyses…)

Chaque nouveau cas d’usage est abordé avec la même méthodologie : un pilote restreint, des données collectées en conditions réelles, une itération rapide, puis un passage à l’échelle si les métriques sont satisfaisantes.

Un signal fort pour l’écosystème français

Si cette actualité se déroule 100 % aux États-Unis, elle n’envoie pas moins un message fort aux acteurs européens et français de la robotique. La consolidation du secteur s’accélère, les barrières technologiques tombent plus vite que prévu, et les acteurs qui maîtrisent à la fois la navigation en extérieur et en intérieur sont en position de force.

Pour les start-up françaises qui travaillent sur des sujets similaires (livraison urbaine, logistique intérieure, assistance en établissement médico-social…), l’exemple Serve-Diligent montre qu’une spécialisation pointue peut soudain devenir un atout stratégique quand un acteur plus généraliste cherche à diversifier son offre.

La question n’est plus de savoir si la robotique va pénétrer massivement les environnements professionnels et de soin, mais quand et par qui ce marché sera structuré. Serve Robotics, avec cette opération, se positionne clairement comme l’un des prétendants sérieux à ce titre.

Vers une robotique plus humaine ?

Au-delà des aspects technologiques et financiers, ce rapprochement pose aussi une question sociétale essentielle : comment voulons-nous que les robots s’intègrent dans nos vies quotidiennes ?

Les équipes de Diligent ont toujours mis l’accent sur le fait que Moxi n’est pas là pour remplacer les soignants, mais pour leur rendre du temps. Moins de pas inutiles, moins de tâches répétitives, plus de présence auprès des patients. Le discours de Serve va dans le même sens : les robots doivent être des outils au service de l’humain, et non des concurrents.

« Nous construisons en conditions réelles plutôt que dans un laboratoire. C’est cette approche qui nous rapproche. »

Ali Kashani à propos de l’équipe Diligent

Cette culture du « build in real life » pourrait bien devenir la marque de fabrique des futurs leaders de la robotique de service. Plus que la technologie brute, c’est la capacité à s’intégrer discrètement et utilement dans des environnements humains déjà très contraints qui fera la différence.

Conclusion : un futur plus proche que jamais

L’acquisition de Diligent Robotics par Serve Robotics n’est pas seulement une opération financière ou stratégique. C’est le signe que la robotique de service passe du stade expérimental au stade industriel. Les flottes deviennent grandes, les cas d’usage se multiplient, les technologies convergent.

Pour les observateurs du secteur, l’année 2026 pourrait marquer le début d’une consolidation rapide, comparable à ce qui s’est passé dans le véhicule autonome ou la livraison par drone il y a quelques années. Les acteurs qui auront su à la fois scaler leur technologie et comprendre les besoins réels des utilisateurs finaux sortiront clairement gagnants.

Et si le vrai vainqueur, in fine, c’était simplement l’humain ? Celui qui, grâce à ces machines discrètes, pourra se concentrer sur l’essentiel : soigner, créer, partager, vivre.

À suivre de très près.

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Steven Soarez
Passionné et dévoué, j'explore sans cesse les nouvelles frontières de l'information et de la technologie. Pour explorer les options de sponsoring, contactez-nous.