Imaginez un monde où l’intelligence artificielle ne se contente plus de générer du texte ou des images, mais comprend réellement son environnement, anticipe les conséquences de chaque action et simule des scénarios complexes comme un humain. Ce n’est plus de la science-fiction : c’est l’ambition qui anime les plus grands esprits de l’IA aujourd’hui. Et quand l’un d’eux, Yann LeCun, décide de se lancer dans l’aventure entrepreneuriale, le secteur tout entier retient son souffle.
Le 19 décembre 2025, ce qui était le secret le moins bien gardé de la Silicon Valley et de la French Tech a enfin été officialisé. Yann LeCun, lauréat du prix Turing et ancien chief AI scientist chez Meta, a confirmé le lancement de sa nouvelle startup. Un projet qui fait déjà couler beaucoup d’encre, non seulement pour son fondateur légendaire, mais aussi pour ses ambitions financières démesurées.
AMI Labs : La Nouvelle Vague des World Models
La startup s’appelle Advanced Machine Intelligence Labs, ou plus simplement AMI Labs. Son objectif ? Développer une intelligence artificielle basée sur les world models, ces modèles capables de simuler le monde physique et ses lois pour raisonner de manière plus fiable que les grands modèles de langage actuels.
Contrairement aux LLM comme GPT ou Gemini, qui excellent dans la génération créative mais souffrent d’hallucinations structurelles, les world models visent une compréhension profonde de la causalité. L’idée est simple sur le papier : permettre à l’IA de prédire les outcomes de scénarios hypothétiques en s’appuyant sur une représentation interne cohérente du monde.
Yann LeCun : De Meta à l’Entrepreneuriat
Yann LeCun n’est pas n’importe qui dans le paysage de l’intelligence artificielle. Professeur à l’université de New York, pionnier du deep learning dès les années 1980, il a reçu en 2018 le prix Turing aux côtés de Geoffrey Hinton et Yoshua Bengio pour ses travaux fondateurs sur les réseaux de neurones.
Chez Meta, où il occupait le poste de VP et Chief AI Scientist, il a dirigé pendant des années les recherches en IA fondamentale. Mais ces derniers mois, ses prises de position publiques, souvent critiques envers l’approche dominante des LLM purs, laissaient présager un changement. Il prônait depuis longtemps une voie alternative : celle des architectures capables d’apprendre comme les humains, par l’observation et la prédiction du monde.
Aujourd’hui, il passe à l’action. Chez AMI Labs, il occupe le rôle d’Executive Chairman, laissant la direction opérationnelle à un entrepreneur expérimenté. Un choix stratégique qui lui permet de se concentrer sur la vision scientifique tout en bénéficiant d’une exécution professionnelle.
Oui, AMI Labs est ma nouvelle startup. Je suis l’Executive Chairman. Et Alex LeBrun passe de CEO de Nabla à CEO d’AMI Labs !
Yann LeCun, post LinkedIn, décembre 2025
Alex LeBrun : Un CEO Taillé pour l’IA Multimodale
Le choix du CEO n’est pas anodin. Alex LeBrun apporte une expérience impressionnante dans le domaine de l’IA appliquée, particulièrement dans le secteur santé. Cofondateur de Nabla, une startup parisienne spécialisée dans la transcription médicale par IA, il a réussi à faire tripler le revenu annuel récurrent de l’entreprise en 2025.
Son parcours est celui d’un serial entrepreneur de l’IA. Ancien de Nuance Communications (qui alimentait Siri à ses débuts), il a fondé et vendu plusieurs startups dans le traitement du langage naturel, dont une à Facebook. Il a même dirigé une division IA chez Meta avant de lancer Nabla en 2018.
Ce profil hybride, à la fois technique et business, fait de lui un candidat idéal pour transformer la vision scientifique de LeCun en une entreprise viable et scalable. Nabla, de son côté, continue son ascension avec Delphine Groll à sa tête temporairement, et annonce déjà un partenariat stratégique avec AMI Labs pour utiliser ses futurs modèles.
Une Valorisation Stratosphérique Dès le Départ
Ce qui frappe le plus dans cette annonce, c’est l’ambition financière. Selon le Financial Times, AMI Labs chercherait à lever environ 500 millions d’euros pour une valorisation pré-money de 3 milliards d’euros, soit plus de 3,5 milliards de dollars. Une somme colossale pour une entreprise qui n’a même pas encore lancé de produit.
Mais dans le contexte actuel du marché de l’IA, cela n’a rien d’extravagant. Les investisseurs se ruent sur tout projet porté par un nom reconnu du domaine. Pour comparaison :
- Thinking Machines Lab de Mira Murati (ex-CTO OpenAI) a été valorisée 12 milliards de dollars dès son seed round.
- World Labs de Fei-Fei Li a levé 230 millions à une valorisation de 1 milliard en 2024, ce qui semblait énorme à l’époque.
- De nombreux autres projets portés par des chercheurs stars atteignent des valorisations folles avant même d’avoir un prototype fonctionnel.
Le pedigree de Yann LeCun, combiné à la hype autour des world models, justifie sans doute aux yeux des VCs cette valorisation ambitieuse. Reste à voir si les investisseurs suivront.
Les World Models : La Prochaine Révolution de l’IA ?
Pour comprendre l’enjeu d’AMI Labs, il faut plonger dans le concept des world models. Ces modèles visent à doter l’IA d’une représentation interne du monde physique, capable de simuler des interactions et de prédire des conséquences.
Les LLM actuels sont non-déterministes par nature : ils génèrent des réponses probabilistes, ce qui les rend créatifs mais aussi sujets aux hallucinations. Un world model, au contraire, s’appuie sur des lois apprises pour raisonner de manière plus fiable.
Les applications potentielles sont immenses :
- Robotique avancée : un robot qui comprend la physique peut manipuler des objets complexes sans entraînement spécifique.
- Planification autonome : véhicules autonomes capables d’anticiper des scénarios rares.
- Simulation scientifique : modélisation de phénomènes complexes en physique, chimie ou biologie.
- Jeux et métavers : mondes virtuels plus réalistes et interactifs.
- Santé : simulation de traitements ou de progression de maladies.
Google DeepMind travaille depuis longtemps sur ce type d’approches, avec des projets comme Genie ou Sora (bien que ce dernier soit plus orienté vidéo). Fei-Fei Li avec World Labs, et maintenant Yann LeCun avec AMI Labs, montrent que cette voie alternative gagne du terrain face à la domination des LLM purs.
La French Touch dans l’IA Mondiale
Ce qui rend AMI Labs particulièrement intéressant, c’est aussi son ancrage français. Alex LeBrun vient de la scène parisienne, où Nabla fait partie des pépites les plus en vue. Yann LeCun, bien qu’américain d’adoption, reste très attaché à ses racines françaises et à l’écosystème hexagonal.
Cette startup illustre la maturité croissante de la France dans l’IA profonde. Avec Mistral AI, Hugging Face, Nabla et maintenant AMI Labs, Paris s’impose comme un hub majeur, capable d’attirer talents et capitaux au niveau mondial.
Le partenariat annoncé entre Nabla et AMI Labs montre aussi comment l’écosystème français peut créer des synergies. Nabla, spécialisée en IA santé, pourra intégrer les futurs world models pour améliorer sa compréhension contextuelle des consultations médicales.
Les Défis à Venir pour AMI Labs
Malgré l’enthousiasme, le chemin sera semé d’embûches. Développer des world models efficaces demande des ressources computationnelles énormes et des avancées théoriques qui restent à prouver à grande échelle.
Les principaux défis :
- Scalabilité : comment entraîner ces modèles sur des données massives tout en conservant leur cohérence physique ?
- Efficacité énergétique : l’entraînement de modèles géants consomme déjà des quantités folles d’électricité.
- Éthique et sécurité : une IA capable de simuler le monde pourrait aussi être utilisée à des fins malveillantes.
- Concurrence : Google DeepMind, OpenAI et d’autres géants investissent massivement dans des directions similaires.
Enfin, la valorisation élevée dès le départ met une pression énorme sur l’équipe pour délivrer rapidement des résultats concrets.
Pourquoi AMI Labs Fait Tant Parler
Au-delà des chiffres, AMI Labs cristallise un moment charnière dans l’histoire de l’IA. Nous assistons peut-être au début d’un changement de paradigme, où l’approche prédictive et physique pourrait compléter, voire supplanter, la génération pure.
Le fait que des figures aussi respectées que Yann LeCun choisissent l’entrepreneuriat pour poursuivre leurs visions montre que l’IA fondamentale reste un terrain de jeu ouvert. Contrairement à ce que certains pensent, le domaine n’est pas encore dominé par quelques géants inattaquables.
AMI Labs pourrait bien devenir l’un des acteurs clés de la prochaine décennie en intelligence artificielle. Une chose est sûre : son évolution sera suivie de très près par toute l’industrie.
Le monde de l’IA ne cesse de nous surprendre. Entre valorisations stratosphériques, rivalités scientifiques et promesses de rupture technologique, AMI Labs incarne parfaitement cette effervescence. Reste à savoir si cette nouvelle aventure de Yann LeCun marquera l’histoire autant que ses travaux passés.
Une chose est certaine : 2026 s’annonce déjà comme une année décisive pour les world models. Et AMI Labs sera au cœur de cette bataille pour redéfinir ce que signifie être intelligent artificiellement.