Imaginez un champ de maïs immense, baigné par le soleil estival, où des petits robots silencieux glissent entre les rangs, distribuant exactement la quantité d’engrais dont chaque plante a besoin, ni plus, ni moins. Fini le gaspillage massif, fini les surdoses polluantes. Cette scène, qui ressemble encore à de la science-fiction pour beaucoup d’agriculteurs, est déjà une réalité quotidienne pour plusieurs exploitations canadiennes grâce à une startup audacieuse : Upside Robotics.

Dans un monde où l’agriculture intensive est à la fois indispensable et critiquée pour son impact environnemental, des entrepreneurs ont décidé de s’attaquer à l’un des plus gros postes de dépense et de pollution : la fertilisation. Leur arme ? Des robots légers, autonomes et alimentés à l’énergie solaire. Leur cible ? Principalement le maïs, cette culture gourmande en azote qui représente un défi majeur pour la planète et pour les portefeuilles des agriculteurs.

Quand deux passionnés décident de changer l’agriculture

Tout commence en 2023. Jana Tian et Sam Dugan ne se connaissent pas encore, mais ils partagent la même envie : créer une entreprise qui ait un impact environnemental positif tout en s’appuyant sur des technologies de pointe. Jana arrive du monde de l’industrie chimique, avec une solide expérience chez Unilever dans le secteur alimentaire. Sam, lui, est un passionné de robotique depuis l’enfance ; il construisait déjà des robots à l’âge de 10 ans.

Leur rencontre se fait au sein de l’accélérateur Entrepreneurs First. Très vite, le courant passe. Ils décident de s’associer pour résoudre un problème qui leur paraît à la fois énorme et sous-traité : le gaspillage massif d’engrais dans les grandes cultures. Après des dizaines de discussions avec des agriculteurs, le verdict tombe : oui, il y a un vrai besoin, et oui, les exploitants sont prêts à payer pour une solution qui fonctionne réellement.

Le terrible gâchis de l’engrais conventionnel

Savez-vous quel pourcentage d’engrais épandu atteint réellement la plante ? À peine 30 % en moyenne pour les grandes cultures comme le maïs. Le reste ? Lessivé dans les nappes phréatiques, transformé en gaz à effet de serre ou simplement perdu. Les agriculteurs appliquent généralement la totalité de la dose au début de la saison, en espérant que cela suffira jusqu’à la récolte. Résultat : surdose au démarrage, carence en fin de cycle, pollution importante et facture salée.

« Traditionnellement, seulement 30 % du fertilisant est absorbé par la culture. Le reste est gaspillé. »

Jana Tian, co-fondatrice et CEO d’Upside Robotics

Face à ce constat, Jana et Sam choisissent de ne pas développer un énième capteur ou logiciel de recommandation. Ils veulent une solution physique, autonome, précise. Ils veulent que la plante reçoive exactement ce dont elle a besoin, au moment où elle en a besoin. C’est ainsi que naît l’idée d’un robot agricole léger qui se déplace dans les rangs et applique des micro-doses d’engrais liquide.

De la caravane au prototype fonctionnel

L’aventure prend rapidement une tournure très concrète… et très nomade. En 2024, les deux fondateurs achètent une caravane et partent s’installer littéralement au bord des champs de maïs canadiens. Ils dorment sur place, se lèvent à l’aube, passent leurs journées dans la terre et les feuilles.

Sam construit en deux semaines un premier prototype : une sorte de petite voiture radiocommandée équipée d’un système de distribution d’engrais. Jana et lui la pilotent manuellement, collectent des données, discutent avec les agriculteurs, ajustent le concept en temps réel. Ils accumulent des milliers d’heures d’observation sur le terrain.

  • Marche dans les champs à toute heure du jour et de la nuit
  • Tests manuels d’application d’engrais
  • Échanges quotidiens avec les producteurs
  • Itérations ultra-rapides sur le matériel et les algorithmes

Cette immersion totale leur permet de comprendre les réalités du terrain : la boue qui colle, les pannes imprévues, les contraintes météo, mais aussi les préoccupations financières et environnementales des agriculteurs. Ils gagnent rapidement la confiance de plusieurs exploitants qui deviennent leurs premiers partenaires.

Une croissance fulgurante : de 70 à plus de 3 000 acres

En 2024, Upside Robotics couvre 70 acres. En 2025, ce chiffre explose à 1 200 acres. Pour la saison 2026, la startup prévoit déjà plus de 3 000 acres sous contrat. Et surtout : 100 % de fidélisation clients depuis le premier jour. Quand les agriculteurs testent la solution, ils ne reviennent pas en arrière.

Le résultat le plus impressionnant reste la réduction de la consommation d’engrais : jusqu’à 70 % de moins selon les données collectées sur les parcelles partenaires. Cela représente environ 150 dollars d’économie par acre et par saison. Dans un contexte où les prix des intrants restent élevés, c’est un argument économique très puissant.

AnnéeAcres couvertsRéduction engrais moyenneÉconomie estimée/acre
202470~60-70%~130-150 $
20251 200~70%~150 $
2026 (prévu)>3 000~70%~150 $

Comment fonctionnent ces robots révolutionnaires ?

Les robots d’Upside Robotics sont conçus pour être légers, autonomes et surtout très peu intrusifs. Alimentés par des panneaux solaires intégrés, ils n’ont pas besoin de recharge externe. Ils se déplacent entre les rangs de maïs grâce à un système de navigation précis qui évite d’écraser les plantes.

Le cœur de la technologie réside dans les algorithmes propriétaires développés par l’équipe. Ces algorithmes combinent :

  • Données météorologiques en temps réel
  • Mesures de sol (humidité, température, nutriments)
  • Images et capteurs embarqués
  • Modèles de croissance du maïs
  • Historique des parcelles

Grâce à cette fusion de données, le robot sait à quel moment une plante manque d’azote, de phosphore ou de potassium, et peut appliquer une micro-dose liquide directement à la base de la tige. Cette approche « plant-by-plant » ou « zone-by-zone » est bien plus précise que les épandages uniformes traditionnels.

Un marché prêt à basculer ?

Contrairement à ce que beaucoup pensent, les agriculteurs ne sont pas réfractaires à l’innovation. Ils sont même souvent en avance sur les startups. Ce qui les freine, c’est le manque de solutions fiables, rentables et simples à déployer. Upside Robotics semble avoir trouvé le bon équilibre.

« Dans beaucoup de cas, ce ne sont pas nous qui avons vendu la solution aux agriculteurs… ce sont eux qui nous l’ont demandée. »

Jana Tian

Preuve de cet engouement : plus de 200 exploitations figurent actuellement sur la liste d’attente. Le défi pour la jeune pousse est désormais d’industrialiser sa production de robots et d’assurer un support technique irréprochable sur des territoires de plus en plus vastes.

Une levée de fonds pour accélérer

En 2026, Upside Robotics annonce une levée de fonds de 7,5 millions de dollars en seed. Le tour est mené par Plural, avec la participation de Garage Capital et des fondateurs de Clearpath Robotics (une référence dans le monde de la robotique autonome). Cet apport va permettre :

  • D’accélérer la R&D sur la prochaine génération de robots
  • D’augmenter la capacité de production
  • De préparer l’entrée sur le marché américain (Corn Belt)
  • De renforcer l’équipe technique et commerciale

Le choix des investisseurs n’est pas anodin. Plural est connu pour accompagner des startups deeptech à fort impact environnemental, tandis que les fondateurs de Clearpath apportent une expertise précieuse en robotique industrielle autonome.

Et demain ? Vers d’autres cultures ?

Pour l’instant, Upside se concentre sur le maïs, et ce choix stratégique s’explique facilement : c’est l’une des cultures les plus consommatrices d’engrais au monde. Réussir sur ce segment très exigeant donne une crédibilité énorme pour attaquer d’autres cultures par la suite.

Parmi les pistes envisagées : le soja, le blé, le coton, voire certaines cultures maraîchères à plus forte valeur ajoutée. Le modèle économique pourrait également évoluer vers des offres de service (robots en location avec maintenance incluse) ou vers des partenariats avec des coopératives agricoles et des distributeurs d’intrants.

Pourquoi cette startup pourrait changer la donne

Dans un contexte où les réglementations environnementales se durcissent (notamment en Europe et en Amérique du Nord), où les coûts des engrais restent volatils et où la demande mondiale en nourriture continue d’augmenter, les solutions de précision deviennent incontournables.

Upside Robotics n’est pas la seule entreprise sur ce créneau, mais elle se distingue par plusieurs points forts :

  • Des robots légers et peu coûteux à produire
  • Une approche 100 % autonome et solaire
  • Une réduction prouvée de 70 % de la consommation d’engrais
  • Une très forte adhésion des premiers clients
  • Une équipe qui a passé des milliers d’heures dans les champs

Si la startup parvient à scaler sa technologie sans perdre en fiabilité, elle pourrait devenir l’un des acteurs majeurs de l’agriculture de précision de la prochaine décennie.

Un message d’espoir pour l’avenir de l’agriculture

Au-delà des chiffres et des technologies, ce qui frappe quand on s’intéresse à Upside Robotics, c’est l’état d’esprit des fondateurs. Ils ne cherchent pas simplement à créer une licorne. Ils veulent laisser une empreinte positive sur la planète. Réduire la pollution des eaux, limiter les émissions de protoxyde d’azote, permettre aux agriculteurs de gagner plus tout en préservant leurs sols… tous ces objectifs sont alignés.

Dans un secteur souvent perçu comme conservateur, leur succès rapide montre que le changement est possible, et même désiré. Les agriculteurs ne sont pas les ennemis de l’environnement ; ils sont souvent les premiers à souffrir des dérèglements climatiques et des coûts exorbitants des intrants. Leur offrir des outils qui leur rendent la vie plus facile tout en protégeant la planète est sans doute l’une des plus belles promesses de la deeptech actuelle.

Upside Robotics ne fait que commencer. Mais si son développement suit la même trajectoire que ces trois dernières années, le paysage agricole nord-américain pourrait bien se transformer plus vite qu’on ne le pense. Et avec lui, une partie de notre façon de nourrir le monde.

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Steven Soarez
Passionné et dévoué, j'explore sans cesse les nouvelles frontières de l'information et de la technologie. Pour explorer les options de sponsoring, contactez-nous.