Imaginez un instant : vous vivez aux États-Unis depuis des années, vous avez une carte verte, une famille américaine, et du jour au lendemain, le gouvernement décide de vous expulser parce que vos recherches dérangent les géants du numérique. C’est exactement ce qui arrive à Imran Ahmed, dirigeant d’une organisation qui étudie la haine en ligne. Cette affaire, survenue fin 2025, soulève des questions brûlantes sur la liberté d’expression à l’ère des réseaux sociaux.
Dans un contexte où les plateformes comme X ou Meta sont accusées de laxisme face à la désinformation, cette tentative d’expulsion apparaît comme une riposte politique. Elle met en lumière les tensions entre régulation, censure et pouvoir des Big Tech.
Une tentative d’expulsion bloquée par la justice
Le 27 décembre 2025, le département d’État américain, dirigé par Marco Rubio, a annoncé que plusieurs chercheurs et régulateurs critiques envers les plateformes sociales étaient désormais persona non grata sur le sol américain. Parmi eux figure Imran Ahmed, PDG du Center for Countering Digital Hate (CCDH).
Né au Royaume-Uni mais détenteur d’une green card, Imran Ahmed réside légalement aux États-Unis. Il est marié à une Américaine et père d’un enfant citoyen américain. Pourtant, l’administration Trump a tenté de le faire arrêter ou expulser.
Heureusement pour lui, un juge fédéral a rapidement émis une injonction temporaire bloquant toute mesure d’arrestation ou d’expulsion. Cette décision judiciaire offre un répit, mais l’affaire est loin d’être terminée.
Qui est vraiment Imran Ahmed ?
Imran Ahmed n’est pas un activiste anonyme. Il dirige le CCDH, une organisation non gouvernementale créée en 2018 pour analyser et contrer la propagation de la haine et de la désinformation sur internet. Le CCDH publie régulièrement des rapports détaillés sur les contenus toxiques qui échappent à la modération des grandes plateformes.
Ses études ont notamment pointé du doigt le manque de réactivité de X (anciennement Twitter) face aux discours haineux, ou encore les algorithmes de Meta qui favoriseraient la viralité de contenus extrêmes. Ces travaux ont souvent été cités par des médias et même par des parlementaires lors d’auditions.
Pour ses défenseurs, Imran Ahmed incarne une voix nécessaire dans le débat public sur la responsabilité des réseaux sociaux. Pour ses détracteurs, il fait partie d’une coalition d’activistes cherchant à imposer une censure idéologique.
Le gouvernement qualifie ces individus de « militants radicaux et ONG militarisées » qui organisent des efforts pour forcer les plateformes américaines à censurer des opinions qu’ils n’aiment pas.
Marco Rubio, Secrétaire d’État
Le rôle controversé du CCDH
Le Center for Countering Digital Hate s’est fait connaître par des enquêtes percutantes. L’organisation utilise des méthodes scientifiques pour mesurer l’ampleur des discours haineux et évaluer l’efficacité des politiques de modération.
- Analyse systématique des contenus signalés mais non supprimés.
- Études sur la monétisation indirecte de la haine via la publicité.
- Rapports sur la désinformation climatique ou sanitaire.
- Collaboration avec des chercheurs universitaires indépendants.
Ces travaux ont eu un impact concret : plusieurs annonceurs ont retiré leurs campagnes publicitaires de plateformes jugées trop permissives. C’est précisément cette influence qui semble déranger.
En 2023, X avait même poursuivi le CCDH en justice, accusant l’ONG de diffamation et de méthodes douteuses. La plainte a été déboutée en première instance, mais un appel est en cours.
Pourquoi cette mesure maintenant ?
Le timing n’est pas anodin. Depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, l’administration républicaine multiplie les signaux en faveur d’une dérégulation accrue des réseaux sociaux. Elon Musk, propriétaire de X et proche du président, a souvent dénoncé les « censeurs » qui limiteraient la liberté d’expression.
Marco Rubio, en qualifiant ces chercheurs d’« activistes radicaux », reprend presque mot pour mot le discours des défenseurs d’une modération minimale. L’objectif semble clair : intimider ceux qui documentent les failles des plateformes.
Cette affaire s’inscrit dans une série d’actions similaires observées dans d’autres pays, où des gouvernements autoritaires ciblent les observateurs indépendants du numérique.
Les implications pour la liberté d’expression
À première vue, expulser un chercheur critique pourrait passer pour une défense de la liberté d’expression. Pourtant, de nombreux experts y voient l’inverse : une tentative d’étouffer les voix qui documentent les abus.
La liberté d’expression ne protège pas seulement les opinions populaires. Elle inclut aussi le droit de critiquer les puissants, qu’il s’agisse de gouvernements ou d’entreprises privées contrôlant l’espace public numérique.
En ciblant des chercheurs, l’administration envoie un message clair : toute analyse critique des plateformes pourrait être considérée comme une menace à la sécurité nationale.
C’est un nouvel exemple de ces entreprises qui tentent d’échapper à leurs responsabilités en utilisant leur argent pour influencer la politique.
Imran Ahmed, dans une interview à PBS News
Le précédent judiciaire de X contre CCDH
L’histoire entre X et le CCDH ne date pas d’hier. En 2023, la plateforme d’Elon Musk avait déposé une plainte accusant l’ONG d’avoir manipulé des données pour nuire à sa réputation. Le juge avait rejeté l’essentiel des arguments, estimant que les rapports du CCDH relevaient de la liberté d’expression protégée par le Premier Amendement.
Cette décision avait été saluée comme une victoire pour la recherche indépendante. L’appel en cours pourrait toutefois changer la donne.
Mais aujourd’hui, c’est l’État lui-même qui prend le relais, utilisant des outils administratifs bien plus puissants qu’une simple plainte civile.
Les autres personnes ciblées
Imran Ahmed n’est pas seul. Quatre autres chercheurs et régulateurs ont été visés par la même mesure. Bien que leurs noms n’aient pas tous été révélés publiquement, il s’agit de personnes ayant contribué à des enquêtes sur la désinformation ou la modération de contenu.
- Des universitaires spécialisés dans l’analyse des algorithmes.
- D’anciens responsables de régulation européenne.
- Des journalistes d’investigation sur les réseaux sociaux.
- Des membres d’autres ONG similaires.
Cette liste noire soulève des questions sur la coordination entre le gouvernement américain et certaines plateformes privées.
Vers une régulation à deux vitesses ?
Depuis plusieurs années, le débat sur la régulation des réseaux sociaux oppose deux visions. D’un côté, ceux qui réclament plus de responsabilité face à la haine et à la désinformation. De l’autre, ceux qui craignent une censure excessive.
L’Europe a choisi la première voie avec le Digital Services Act. Les États-Unis, traditionnellement attachés au Premier Amendement, penchent plutôt vers la seconde.
Cette affaire montre que le balancier pourrait basculer encore plus loin : non seulement refuser de réguler, mais sanctionner ceux qui appellent à la régulation.
| Approche | Europe (DSA) | USA (2026) |
| Régulation | Fortes obligations de transparence | Dérégulation et protection des plateformes |
| Recherche indépendante | Encouragée et protégée | Potentiellement ciblée |
| Modération | Obligatoire et auditable | Volontaire et minimale |
Quelles conséquences pour l’avenir ?
Cette tentative d’expulsion pourrait avoir un effet dissuasif majeur sur la recherche indépendante. Déjà, certains universitaires hésitent à publier des études critiques par peur de représailles.
À long terme, cela risque d’appauvrir le débat public. Sans données fiables sur la propagation de la haine ou de la désinformation, il devient impossible d’avoir une discussion informée.
Les plateformes, elles, pourraient se retrouver dans une position encore plus dominante : libres de modérer (ou non) comme elles l’entendent, sans contre-pouvoir scientifique crédible.
Enfin, cette affaire pose une question fondamentale : qui décide de ce qui est acceptable en ligne ? Les algorithmes privés ? Les gouvernements ? Ou un débat public ouvert et documenté ?
Pour l’instant, la justice a tranché en faveur de la seconde option. Mais l’issue finale de cette saga pourrait redéfinir les contours de la démocratie numérique pour les années à venir.
En attendant, Imran Ahmed continue son travail. Et nous, nous continuons à observer, avec une vigilance accrue, l’évolution de cet espace qui façonne nos opinions et notre société.