Imaginez un entrepreneur qui a bouleversé le transport urbain mondial avec Uber, qui a connu les sommets et les abysses médiatiques, puis qui disparaît presque des radars pendant plusieurs années. Et soudain, en mars 2026, il réapparaît avec un projet qui pourrait bien redéfinir des secteurs entiers : la robotique industrielle spécialisée. Cet homme, c’est Travis Kalanick, et sa nouvelle société s’appelle Atoms.

Le simple nom « Atoms » évoque déjà quelque chose de fondamental, de basique, presque originel. Et c’est précisément l’ambition affichée : construire les briques de base qui permettront à la robotique d’envahir les environnements industriels les plus exigeants. Mais derrière cette annonce qui a fait vibrer la techosphère, se cache une stratégie bien plus vaste et audacieuse que ce que l’on pouvait imaginer.

Le retour inattendu d’un serial entrepreneur controversé

Depuis son départ forcé d’Uber en 2017, Travis Kalanick avait pris ses distances avec les projecteurs. Après avoir fondé CloudKitchens, une entreprise de cuisines fantômes qui a connu un développement fulgurant pendant la pandémie, beaucoup pensaient qu’il s’était recentré sur la restauration livrée. Erreur. L’homme n’a jamais vraiment abandonné son rêve de maîtriser le mouvement dans le monde physique.

En mars 2025 déjà, lors d’une rare interview, il confiait regretter amèrement qu’Uber ait abandonné le développement de ses voitures autonomes. Cette déclaration n’était pas anodine. Elle annonçait clairement la couleur : Kalanick n’en avait pas fini avec l’autonomie et la robotique.

« Une fois que vous maîtrisez le mouvement dans le monde physique, beaucoup de gens veulent y avoir accès. »

Travis Kalanick – Interview TBPN, mars 2026

Cette phrase résume parfaitement l’ambition d’Atoms : ne pas se contenter de créer des robots humanoïdes généralistes, mais développer une plateforme technique capable de résoudre des problèmes industriels concrets, à très grande échelle.

Atoms : bien plus qu’une simple startup de robotique

Sur le site officiel d’Atoms, le message est clair et concis : la société se positionne sur trois secteurs verticaux majeurs – la nourriture (food), l’extraction minière (mining) et le transport. Trois domaines qui, à première vue, semblent très éloignés les uns des autres. Pourtant, un fil rouge les relie : le besoin de déplacer des charges lourdes, de manière répétitive, précise et autonome dans des environnements hostiles ou très structurés.

Le concept central autour duquel tout pivote s’appelle le wheelbase. En français, on pourrait le traduire par « base roulante » ou « châssis mobile ». Il s’agit d’une plateforme modulaire sur roues qui sert de fondation commune à différents types de robots spécialisés. Plutôt que de concevoir des humanoïdes polyvalents (à la Figure ou Optimus), Atoms mise sur la spécialisation extrême et l’efficacité industrielle.

Kalanick l’explique sans détour :

« Les humanoïdes ont leur place, mais il y a énormément de place pour des robots spécialisés qui font les choses de manière efficace, à l’échelle industrielle. C’est là que nous jouons. »

Travis Kalanick – mars 2026

CloudKitchens devient le premier terrain d’expérimentation

La première brique concrète déjà en place, c’est l’intégration complète de CloudKitchens dans Atoms. Les cuisines fantômes, qui préparent des milliers de repas chaque jour pour les plateformes de livraison, constituent un environnement idéal pour déployer des robots mobiles spécialisés : transport de plateaux, gestion des stocks, nettoyage automatisé, préparation de certains ingrédients simples.

Contrairement aux restaurants traditionnels, les dark kitchens sont des espaces optimisés à l’extrême, sans clients, sans décoration, avec des flux très prévisibles. C’est le laboratoire parfait pour tester et itérer rapidement sur des robots qui doivent être rentables dès le premier jour.

  • Environnements intérieurs structurés
  • Flux logistiques répétitifs
  • Fortes contraintes de coût et de vitesse
  • Besoin de collaboration homme-machine
  • Données massives sur les mouvements

Ces caractéristiques font de CloudKitchens un cas d’usage en or pour valider le wheelbase avant de l’exporter vers des secteurs encore plus exigeants.

Le mining : le prochain grand chantier d’Atoms

Si l’intégration de CloudKitchens semblait logique, l’annonce d’un virage vers le secteur minier a surpris beaucoup d’observateurs. Pourtant, quand on y réfléchit, cela fait sens. Les mines modernes cherchent désespérément à réduire la présence humaine dans les zones les plus dangereuses tout en augmentant la productivité.

Des camions autonomes géants, des foreuses robotisées, des systèmes de tri automatisés : le secteur minier est déjà l’un des plus avancés en matière de véhicules autonomes industriels. Et c’est précisément ici qu’intervient une acquisition stratégique qui pourrait changer la donne.

Pronto : la pépite d’Anthony Levandowski dans le viseur

Anthony Levandowski. Ce nom résonne encore dans la Silicon Valley comme l’un des personnages les plus controversés de l’histoire de la voiture autonome. Ancien ingénieur star de Google, recruté par Kalanick chez Uber, impliqué dans le scandale Waymo vs Uber, condamné puis finalement gracié… son parcours est digne d’un thriller.

Depuis sa sortie de prison, Levandowski a fondé Pronto, une startup spécialisée dans les véhicules autonomes pour sites industriels et miniers. Moins médiatique que les projets grand public, Pronto développait pourtant des technologies très pointues pour des environnements extrêmes.

En mars 2026, Travis Kalanick révèle être déjà le principal investisseur de Pronto et annonce être sur le point de finaliser son acquisition par Atoms. Un retour en fanfare pour les deux hommes, et un signal fort envoyé au marché : Atoms ne compte pas faire de la figuration dans la robotique industrielle.

Uber dans l’ombre ? Les rumeurs de financement

Autre élément intrigant révélé par The Information : Uber serait impliqué dans le financement d’Atoms, avec un soutien « majeur ». La firme de Dara Khosrowshahi, qui avait pourtant vendu la division autonomous trucking à Aurora en 2020, reviendrait-elle indirectement dans la course à l’autonomie via son ancien CEO ?

Kalanick reste très évasif sur le sujet, mais il lâche une phrase lourde de sous-entendus :

« L’industriel, c’est probablement notre cœur de métier. »

Travis Kalanick

Traduction : pas de robotaxis grand public dans l’immédiat, mais une stratégie très agressive sur les applications B2B où la concurrence est moins visible… et les marges potentiellement bien plus élevées.

Pourquoi les robots spécialisés plutôt que les humanoïdes ?

Face à l’engouement actuel pour les robots humanoïdes (Tesla Optimus, Figure, 1X, Agility Robotics…), le choix d’Atoms peut sembler contre-intuitif. Pourtant, plusieurs arguments industriels plaident en faveur de cette approche :

  • Coût de développement et de maintenance bien inférieur
  • Optimisation poussée pour une tâche précise = meilleure productivité
  • Moins de problèmes de sécurité liés à la polyvalence
  • Déploiement plus rapide dans des environnements contrôlés
  • Possibilité de fabriquer en très grande série

Dans une mine ou une usine, on n’a pas besoin d’un robot qui sait faire 50 choses moyennement. On a besoin d’une machine qui en fait une seule, mais parfaitement, 24h/24.

Les défis qui attendent Atoms

Malgré l’expérience de Kalanick et les atouts accumulés, le chemin sera semé d’embûches :

  • Concurrence déjà installée (Caterpillar, Komatsu, Sandvik dans le mining autonome)
  • Réglementations très strictes sur les sites industriels
  • Besoin de financements massifs pour passer du prototype à l’échelle
  • Intégration complexe avec les systèmes existants
  • Image publique encore polarisante de Kalanick

Mais l’entrepreneur a déjà prouvé par le passé qu’il savait mobiliser des capitaux énormes et attirer des talents de premier plan, même dans la controverse.

Vers une nouvelle ère de la robotique utilitaire ?

Si Atoms parvient à exécuter sa vision, nous pourrions assister à une accélération majeure de l’automatisation dans des secteurs traditionnellement très peu robotisés. Des cuisines industrielles aux mines souterraines en passant par les entrepôts logistiques géants, le wheelbase d’Atoms pourrait devenir l’équivalent du « châssis Android » pour la robotique mobile industrielle.

Le pari est risqué, ambitieux, presque mégalomane. Mais c’est exactement le genre de pari que Travis Kalanick a toujours aimé prendre. Et quand on regarde le chemin parcouru depuis les débuts d’Uber, on se dit qu’il ne faut jamais sous-estimer cet entrepreneur hors normes.

Reste désormais à suivre les prochaines annonces : finalisation de l’acquisition de Pronto, premiers déploiements pilotes dans les dark kitchens, levée de fonds… 2026 pourrait bien marquer le début d’un nouveau chapitre dans la saga Kalanick, et peut-être dans l’histoire de la robotique industrielle mondiale.

À suivre de très près.

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Steven Soarez
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