Imaginez pouvoir réduire votre facture d’électricité de près d’un tiers, simplement parce qu’une intelligence artificielle ultra-performante s’occupe de tout à votre place. Alors que les data centers d’IA font exploser la demande et donc les prix de l’électricité partout dans le monde, une jeune pousse londonienne affirme avoir trouvé la parade : utiliser justement l’IA pour rendre les marchés de l’énergie plus intelligents, plus transparents et surtout bien moins chers.
Cette entreprise s’appelle Tem. En février 2026, elle annonce une levée de fonds impressionnante de 75 millions de dollars en Série B. Un signal fort que les investisseurs les plus regardants du monde de la deeptech et du climat croient énormément à sa vision : refonder en profondeur la manière dont l’électricité est achetée et vendue.
Tem : quand l’IA s’attaque aux inefficacités du marché électrique
Derrière ce tour de table sursouscrit se cachent des noms très sérieux : Lightspeed Venture Partners en lead, mais aussi Atomico, AlbionVC, Hitachi Ventures, Allianz, Schroders Capital, Revent et Voyager Ventures. La valorisation dépasse déjà les 300 millions de dollars pour une société qui n’a que quelques années d’existence. Preuve que le sujet est brûlant.
Mais au fait, qu’est-ce qui rend Tem si spéciale ? Pourquoi des investisseurs aussi exigeants misent-ils autant sur cette jeune équipe ?
Un double modèle qui change la donne
Tem ne se contente pas de vendre un logiciel SaaS aux fournisseurs d’énergie existants. La startup a choisi une approche bien plus ambitieuse et intégrée. Elle développe deux entités qui se nourrissent mutuellement :
- Rosso, le moteur de transaction intelligent basé sur l’IA et les grands modèles de langage
- RED, une néo-utility (fournisseur d’électricité nouvelle génération) qui utilise exclusivement Rosso pour prouver sa valeur sur le terrain
Cette stratégie permet à Tem de contrôler toute la chaîne : de la prédiction ultra-précise des prix et de la disponibilité jusqu’à la relation directe avec le client final. Une manière astucieuse de contourner le scepticisme initial des acteurs historiques.
« Quand on a commencé, on a essayé de vendre notre infrastructure aux énergéticiens traditionnels… on n’est allé nulle part. »
Joe McDonald, co-fondateur et CEO de Tem
Face à ce mur, l’équipe a donc décidé de devenir elle-même fournisseur d’électricité au Royaume-Uni. Une décision courageuse qui s’est révélée payante : plus de 2 600 entreprises clientes, parmi lesquelles des noms connus comme Boohoo Group, Fever-Tree ou encore le club de football Newcastle United.
Comment l’IA peut-elle vraiment faire baisser la facture ?
Le marché de l’électricité traditionnel est extrêmement fragmenté et opacifié. Entre le producteur, plusieurs intermédiaires, les traders, les bureaux back-office, les courtiers, les gestionnaires de réseau… de nombreuses couches s’accumulent, chacune prenant sa marge.
Tem affirme pouvoir court-circuiter la plupart de ces intermédiaires grâce à son architecture logicielle unifiée. L’IA prend en charge :
- La prévision fine de la production (surtout renouvelable)
- La prévision de la demande agrégée de ses clients
- L’optimisation en temps réel des achats sur les différents marchés
- La gestion automatique des contrats et des facturations
- L’ajustement permanent face aux variations météo et aux événements imprévus
Résultat annoncé : des économies pouvant atteindre 30 % par rapport aux offres classiques pour les PME et ETI britanniques. Un chiffre qui attire forcément l’attention dans un contexte où l’énergie représente parfois plus de 15-20 % des coûts d’exploitation de certaines activités.
Focus initial sur les renouvelables et la décentralisation
Contrairement à beaucoup d’acteurs qui cherchent d’abord les gros volumes, Tem a volontairement commencé par les producteurs d’énergie décentralisés et renouvelables : éolien, solaire, petite hydro, biomasse…
Pourquoi ce choix ? Parce que ces sources sont intrinsèquement plus difficiles à prédire et à intégrer dans les modèles classiques. Plus il y a de variabilité et de fragmentation, plus l’avantage algorithmique devient important.
Joe McDonald l’explique très clairement : plus le système est distribué, plus les algorithmes de Tem trouvent d’opportunités d’arbitrage et d’optimisation que les méthodes traditionnelles ne voient pas.
Des ambitions internationales très affirmées
Avec ces 75 millions en poche, Tem ne compte pas s’arrêter au Royaume-Uni. L’entreprise annonce clairement deux marchés prioritaires pour les prochains mois :
- L’Australie, où le solaire et l’éolien représentent déjà une part très importante de la production
- Les États-Unis, et plus précisément le Texas (ERCOT), marché très libéralisé, très volatil et très favorable aux innovations technologiques
Deux zones où les renouvelables progressent très vite, où les prix peuvent varier énormément en quelques heures, et où la régulation laisse une vraie place aux nouveaux entrants disruptifs.
Un modèle infrastructure à la AWS ou Stripe… pour l’énergie
À moyen et long terme, Tem ne souhaite pas rester propriétaire de la relation client finale. L’objectif affiché est de devenir l’infrastructure de référence, celle que les utilities traditionnelles et les nouveaux acteurs utiliseront pour gérer leurs transactions.
« À long terme, peu importe qui possède le client ou la production, tant que notre infrastructure est utilisée. C’est exactement comme AWS ou Stripe. »
Joe McDonald
Une ambition assumée : capter une fraction (même mince) de la valeur de chaque transaction énergétique dans les pays où elle sera présente. Quand on sait que le marché mondial de l’électricité représente plusieurs milliers de milliards de dollars chaque année, même 0,1 % devient très intéressant.
Les défis qui attendent Tem
Malgré ce tableau très prometteur, plusieurs obstacles se dressent sur la route :
- La complexité réglementaire très différente d’un pays à l’autre
- La nécessité de nouer des partenariats avec les gestionnaires de réseau
- La concurrence croissante d’autres startups (et de certains incumbents qui digitalisent)
- La volatilité extrême des marchés de l’énergie en période de transition
- La confiance à construire auprès de grands comptes industriels
Tem devra également gérer une croissance très rapide de RED tout en préparant l’ouverture de Rosso à d’autres utilities. Un équilibre délicat.
Pourquoi cette levée est symptomatique d’un changement profond
Au-delà du cas Tem, cette opération illustre plusieurs tendances lourdes en 2026 :
- L’explosion de la demande électrique liée à l’IA rend le sujet énergie absolument stratégique
- Les investisseurs comprennent que les gains d’efficacité sur l’énergie existante peuvent être aussi importants que de nouveaux GW de production
- Les marchés de l’électricité libéralisés deviennent des terrains de jeu parfaits pour les technologies d’optimisation temps réel
- Les acteurs qui contrôlent l’intelligence au cœur du système (prédiction, appariement, exécution) captent une part disproportionnée de la valeur
- Les néo-utilities soutenues par des technologies différenciantes peuvent croître très vite
Nous sommes probablement au tout début d’une vague de consolidation et d’innovation massive sur la couche logicielle et intelligence des systèmes électriques.
Vers un futur où l’électricité devient vraiment intelligente ?
Tem fait partie de cette nouvelle génération de startups qui ne se contentent pas d’ajouter une couche d’IA sur des processus existants, mais qui repensent complètement l’architecture économique et opérationnelle d’un secteur stratégique.
Si la promesse de 30 % d’économies se confirme à grande échelle, et si Rosso devient effectivement l’infrastructure de référence que vise Joe McDonald et son équipe, alors nous pourrions assister à une transformation aussi profonde que celle qu’ont connue les marchés financiers avec l’arrivée du trading haute-fréquence et des dark pools… mais appliquée à l’électricité.
Et dans un monde qui doit simultanément électrifier massivement les usages, intégrer toujours plus de renouvelables et absorber la consommation exponentielle des data centers, cette transformation n’est pas un luxe : elle devient une nécessité.
Reste maintenant à voir si Tem saura transformer cet excellent départ en domination durable de la couche intelligence des marchés électriques modernes. L’aventure ne fait que commencer.
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