Imaginez-vous en train de coder tranquillement dans un open space lumineux de San Francisco, quand soudain votre téléphone vibre : une notification alarmante annonce qu’une infirmière en soins intensifs vient d’être abattue par des agents fédéraux dans les rues de Minneapolis. Votre collègue, votre voisin, peut-être même un membre de votre famille pourrait être la prochaine cible. C’est exactement ce sentiment d’urgence et d’impuissance qui a poussé plus de 450 employés du secteur tech à sortir de l’ombre et à interpeller directement leurs dirigeants les plus puissants.

Nous sommes en janvier 2026, et l’industrie technologique, souvent présentée comme un bastion du progrès et des valeurs humanistes, se retrouve face à un choix moral inédit. Rester silencieux face à une escalade de violence institutionnelle ou enfin utiliser son poids économique et médiatique pour faire entendre une voix dissonante ?

Quand la tech refuse de fermer les yeux

Une initiative baptisée IceOut.Tech a vu le jour dans l’urgence après une série d’événements tragiques. Au cœur de cette mobilisation : la mort d’Alex Pretti, infirmier en soins intensifs au Minneapolis VA Hospital, tué par des agents de la Border Patrol. Quelques semaines plus tôt, c’était Renee Good, citoyenne américaine, qui perdait la vie dans des circonstances similaires lors d’une opération d’ICE dans la même ville.

Ces drames n’ont rien d’isolé. Minneapolis est devenue le symbole d’une politique migratoire extrêmement dure, qualifiée par beaucoup d’occupation militaire déguisée. Les témoignages font état de rues bouclées, d’agents masqués, de gaz lacrymogènes, de balles en caoutchouc et même de canons sonores déployés contre des manifestants pacifiques.

« Des agents armés et masqués sèment la terreur, enlèvent des gens et utilisent une violence disproportionnée sans que cela semble s’arrêter. »

Extrait de la lettre ouverte IceOut.Tech

Face à cette réalité brutale, les initiateurs de la pétition ont décidé de frapper fort : interpeller nommément les PDG des plus grandes entreprises technologiques américaines et leur demander d’appeler directement la Maison Blanche pour exiger le retrait immédiat des forces d’ICE des villes américaines.

Un précédent qui avait fonctionné

Les signataires rappellent un épisode récent qui leur donne espoir. En octobre dernier, lorsque Donald Trump avait menacé d’envoyer la Garde Nationale à San Francisco, plusieurs leaders du secteur avaient décroché leur téléphone pour contacter l’administration. Résultat : le projet avait été abandonné en quelques heures. Preuve, selon eux, que la voix de la tech peut encore faire plier le pouvoir exécutif lorsqu’elle s’exprime à l’unisson.

Mais aujourd’hui, le silence est presque total du côté des suites exécutives. Beaucoup observent avec consternation ce contraste saisissant : les mêmes dirigeants qui n’hésitent pas à prendre position sur des sujets comme la fiscalité, la régulation de l’IA ou les libertés numériques restent étrangement muets sur les opérations policières qui terrorisent des quartiers entiers.

Les voix qui s’élèvent… et celles qui se taisent

Certains noms connus du milieu tech ont toutefois choisi de briser ce silence pesant. Parmi eux :

  • Reid Hoffman, cofondateur de LinkedIn, qui qualifie les méthodes d’ICE de « terribles pour les populations » ;
  • Vinod Khosla, fondateur de Khosla Ventures, qui dénonce des « vigilantes ICE machos livrés à eux-mêmes » ;
  • Jeff Dean, chief scientist chez Google DeepMind, appelant « toute personne, quelle que soit son affiliation politique » à condamner l’escalade de violence ;
  • James Dyett, responsable business mondial chez OpenAI, regrettant publiquement le manque d’indignation face à ces événements ;
  • Meredith Whittaker, présidente de Signal, qui interpelle directement ses pairs sur le courage de leurs convictions ;
  • Dario Amodei, CEO d’Anthropic, insistant sur la nécessité de préserver les valeurs démocratiques « même à domicile ».

Cependant, les figures les plus influentes brillent par leur absence. Sundar Pichai (Google), Tim Cook (Apple), Mark Zuckerberg (Meta) ou encore Jeff Bezos (Amazon) ont tous assisté à l’investiture de Donald Trump et contribué financièrement à hauteur de plusieurs millions de dollars via leurs entreprises ou à titre personnel. Aucun d’entre eux n’a jugé utile de commenter publiquement la situation à Minneapolis.

« Il y a bien plus d’indignation chez les leaders tech pour une taxe sur la fortune que pour des agents masqués qui terrorisent des communautés entières. »

James Dyett, OpenAI

Les contrats juteux avec ICE au cœur du débat

La lettre ouverte va plus loin qu’une simple demande de prise de parole. Elle exige également la rupture immédiate de tous les contrats liant les géants du numérique à ICE et au Département de la Sécurité Intérieure. Une demande qui pourrait représenter des centaines de millions de dollars de pertes potentielles.

Palantir reste le partenaire technologique le plus emblématique d’ICE. En 2025, l’entreprise a décroché un contrat de 30 millions de dollars pour développer ImmigrationOS, une plateforme de surveillance pilotée par l’intelligence artificielle. Clearview AI fournit également sa technologie de reconnaissance faciale à l’agence fédérale.

EntrepriseType de service fourni à ICE/DHSMontant connu ou estimation
PalantirPlateforme AI ImmigrationOS30 M$ (2025)
Clearview AIReconnaissance facialeNon public
Amazon Web ServicesInfrastructure cloudContrats pluriannuels DHS
MicrosoftCloud & services ITContrats pluriannuels DHS
OracleInfrastructure cloudContrats pluriannuels DHS

Ces partenariats stratégiques créent une tension évidente entre les discours officiels sur les valeurs d’inclusion, de diversité et de respect des droits humains affichés par ces entreprises et la réalité de leurs collaborations avec une agence accusée de multiples abus.

Pourquoi tant de silence chez les PDG ?

Plusieurs facteurs expliquent cette discrétion apparente. D’abord, le contexte politique : l’administration Trump bénéficie d’un soutien important dans certains milieux économiques et technologiques, notamment auprès de figures comme Elon Musk, qui a publiquement qualifié les manifestants de « pure evil » et soutenu les opérations d’ICE.

Ensuite, les intérêts économiques sont colossaux. Les contrats avec le gouvernement fédéral, y compris ceux liés à la défense et à la sécurité intérieure, représentent des milliards de dollars annuels pour plusieurs Big Tech. Rompre ces partenariats pourrait avoir des conséquences financières importantes et stratégiques à long terme.

Enfin, certains dirigeants semblent estimer que prendre position publiquement sur des sujets aussi polarisants pourrait aliéner une partie de leur clientèle, de leurs investisseurs ou même de leurs propres employés aux opinions divergentes.

Le courage de l’anonymat

Beaucoup de signataires de la lettre IceOut.Tech ont préféré rester anonymes, par peur de représailles professionnelles. Ce choix illustre à lui seul le climat de tension qui règne actuellement dans le secteur. S’exprimer sur des sujets politiques clivants peut encore coûter cher à sa carrière, même dans une industrie qui se veut progressiste.

Les organisateurs eux-mêmes ont choisi de ne pas révéler leur identité, préférant laisser la lumière sur le message plutôt que sur les messagers. Une décision compréhensible dans un contexte où la moindre prise de position publique peut déclencher des vagues de critiques ou des enquêtes internes.

Et maintenant ? Vers une mobilisation plus large ?

La question que tout le monde se pose désormais est simple : est-ce que cette lettre restera une initiative isolée ou va-t-elle déclencher un mouvement plus large au sein de l’industrie ?

Plusieurs éléments pourraient faire pencher la balance :

  • La multiplication des témoignages et des vidéos choquantes provenant de Minneapolis ;
  • La pression croissante des employés eux-mêmes, notamment dans les entreprises qui ont une culture interne plutôt progressiste ;
  • Le rôle croissant des syndicats tech (comme l’Alphabet Workers Union ou les initiatives chez Amazon et Activision) qui pourraient porter ces revendications ;
  • L’attention médiatique internationale qui commence à se porter sur ces événements ;
  • Le précédent historique des mobilisations internes qui ont déjà forcé des changements (Google et le projet Maven en 2018, Amazon et Rekognition en 2019-2020).

Pour l’instant, aucune réponse officielle n’est venue des entreprises directement visées par la lettre. Mais dans les couloirs virtuels de Slack, Discord et Signal des différentes sociétés, les discussions font rage. Beaucoup d’employés se demandent s’ils seront les prochains à signer, à partager, à organiser.

Une industrie à la croisée des chemins

L’industrie technologique se trouve aujourd’hui face à un moment décisif de son histoire récente. Elle peut choisir de continuer à cultiver une image d’acteur neutre, focalisé uniquement sur l’innovation et le profit. Ou elle peut décider d’assumer pleinement le pouvoir qu’elle détient et de l’utiliser pour défendre des valeurs qu’elle prétend porter : liberté, égalité, respect de la dignité humaine.

Les prochains jours, les prochaines semaines seront déterminants. Les dirigeants tech répondront-ils à l’appel de leurs employés ? Ou continueront-ils à parier sur le silence stratégique ? Une chose est sûre : le regard de toute une génération de travailleurs du numérique est désormais tourné vers leurs leaders. Et ce regard ne se détournera pas facilement.

Dans une époque où la technologie façonne chaque aspect de nos vies, la question n’est plus seulement de savoir ce que la tech peut faire, mais surtout ce qu’elle choisit de ne pas faire.

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Steven Soarez
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