Imaginez ouvrir votre téléphone le matin et, au lieu de plonger directement dans un flux incessant de notifications stressantes, une simple question vous accueille : « Quelle est ton intention pour aujourd’hui ? » Cette idée, aussi simple soit-elle, pourrait-elle être la clé pour réparer les dommages profonds que les réseaux sociaux ont infligés à notre santé mentale ces quinze dernières années ? C’est en tout cas le pari audacieux que font deux figures emblématiques de la Silicon Valley.
Biz Stone, cofondateur de Twitter, et Evan Sharp, cofondateur de Pinterest, ne sont pas des novices. Ils ont participé à la création de plateformes qui ont transformé notre façon de communiquer et de partager. Pourtant, ils reconnaissent aujourd’hui les conséquences néfastes de ces outils. Leur nouvelle aventure s’appelle West Co, et leur première application, Tangle, veut proposer une alternative radicalement différente.
West Co et Tangle : une ambition thérapeutique pour les réseaux sociaux
L’annonce a fait du bruit début janvier 2026. West Co, la startup fondée par ces deux entrepreneurs expérimentés, a levé 29 millions de dollars en seed round, menée par Spark Capital. Derrière ce financement se cache une vision forte : réparer ce qu’Evan Sharp qualifie de « terrible devastation » causée à l’esprit et au cœur humain par les réseaux sociaux dominants.
Lancée en version bêta sur invitation en novembre dernier, Tangle n’est pas encore ouverte au grand public. Biz Stone a d’ailleurs précisé que l’application pourrait encore évoluer significativement avant son lancement officiel. Mais les premiers éléments dévoilés laissent entrevoir une approche résolument tournée vers le bien-être et l’intentionnalité.
« Qu’est-ce que je pourrais construire qui pourrait aider à réparer ne serait-ce qu’une partie de la terrible devastation de l’esprit et du cœur humain que nous avons provoquée ces quinze dernières années ? »
Evan Sharp, CEO de West Co
Cette citation, rapportée par le Financial Times, résume parfaitement l’état d’esprit des fondateurs. Ils ne cherchent pas à créer un énième réseau pour accumuler des likes ou des followers. L’objectif est plus profond : aider les utilisateurs à vivre leurs journées avec plus de conscience et de sens.
Comment fonctionne Tangle au quotidien ?
L’expérience commence chaque matin par cette question centrale : « Quelle est ton intention pour aujourd’hui ? » L’utilisateur formule un objectif personnel, qu’il peut choisir de partager avec ses amis ou garder privé. Au fil de la journée, l’application permet de capturer la réalité de ce qui s’est passé, de noter les moments marquants, et de visualiser les fils conducteurs qui tissent notre existence.
L’idée n’est pas de competing avec Instagram ou TikTok sur le terrain du divertissement immédiat. Tangle mise sur la réflexion, la connexion authentique et la construction progressive d’une vie plus alignée avec ses valeurs. Un peu comme un journal intime numérique, mais social et bienveillant.
- Fixer une intention claire chaque matin
- Partager (ou non) ses objectifs avec un cercle proche
- Capturer les moments réels de la journée
- Découvrir les patterns profonds qui façonnent sa vie
- Renforcer les liens avec des interactions positives
Ces fonctionnalités, encore en développement, placent l’utilisateur au centre de son expérience numérique plutôt que de le soumettre à des algorithmes conçus pour maximiser le temps passé sur l’application.
Les fondateurs : un parcours qui légitime l’ambition
Pour comprendre la crédibilité de ce projet, il faut revenir sur le parcours des deux hommes à la tête de West Co.
Biz Stone a cofondé Twitter en 2006 avec Jack Dorsey et Evan Williams. Il a contribué à transformer 140 caractères en un outil mondial de communication instantanée. Il a ensuite lancé Jelly, une application de questions-réponses, puis travaillé sur divers projets philanthropiques. Son expérience des dynamiques virales et sociales est immense.
Evan Sharp, de son côté, a cofondé Pinterest en 2010 avec Ben Silbermann et Paul Sciarra. La plateforme d’inspiration visuelle compte aujourd’hui des centaines de millions d’utilisateurs. Designer de formation, Sharp a toujours mis l’accent sur une expérience utilisateur esthétique et apaisante, loin du chaos de nombreux réseaux.
Leur alliance pour West Co n’est donc pas anodine. Ils connaissent les mécanismes qui rendent une plateforme addictive, mais aussi ceux qui peuvent la rendre toxique. Leur nouveau projet semble être une forme de rédemption personnelle autant qu’une innovation technique.
Un financement qui reflète la confiance des investisseurs
Le seed round de 29 millions de dollars, mené par Spark Capital, n’est pas négligeable pour une startup encore en phase pré-lancement. Spark Capital a déjà soutenu des succès comme Twitter, Tumblr ou Slack. D’autres investisseurs ont suivi, témoignant d’un réel intérêt pour cette vision alternative des réseaux sociaux.
Dans un contexte où les critiques contre Meta, TikTok ou X sont quotidiennes, les investisseurs cherchent visiblement des paris sur l’avenir « post-toxique » des médias sociaux. Le marché du bien-être numérique est en pleine expansion : applications de méditation, outils de détox digitale, plateformes de journaling… Tangle pourrait s’insérer parfaitement dans cette tendance.
Les défis majeurs qui attendent Tangle
Malgré l’enthousiasme, le chemin s’annonce semé d’embûches. Créer un réseau social rentable sans recourir aux mécanismes addictifs traditionnels est un défi colossal.
Premier obstacle : l’acquisition d’utilisateurs. Sans algorithme dopaminergique, comment convaincre des millions de personnes de quitter leurs habitudes ? La version invite-only actuelle permet un lancement contrôlé, mais le passage à l’échelle sera critique.
Deuxième enjeu : la monétisation. Les modèles publicitaires classiques sont souvent pointés du doigt comme source de toxicité. West Co devra imaginer des sources de revenus éthiques, peut-être via des abonnements premium ou des fonctionnalités entreprises pour le bien-être au travail.
- Réseau effet : difficile sans viralité forcée
- Retention sans notifications push agressives
- Modération de contenus sensibles
- Concurrence des géants établis
- Modèle économique durable et éthique
Enfin, il faudra prouver que l’intention quotidienne change réellement les comportements. Des études scientifiques sur le journaling et la fixation d’objectifs montrent des bénéfices, mais transposer cela dans un format social reste inédit.
Le contexte plus large : une prise de conscience collective
Tangle n’arrive pas dans le vide. Ces dernières années, la société a pris conscience des effets néfastes des réseaux sociaux traditionnels : anxiété, comparaison permanente, polarisation, addiction… Des documentaires comme The Social Dilemma ont popularisé ces critiques.
Des plateformes alternatives ont émergé : BeReal pour l’authenticité, Mastodon pour la décentralisation, Bluesky pour une modération communautaire. Mais aucune n’a encore réussi à détrôner les géants. Tangle se distingue par son focus sur l’intention et la réflexion personnelle plutôt que sur le partage instantané ou la décentralisation technique.
Parallèlement, le secteur du bien-être mental explose. Applications comme Calm ou Headspace sont valorisées à plusieurs milliards. Les entreprises investissent dans le wellness de leurs employés. Une application sociale qui combine connexion humaine et développement personnel pourrait trouver un public prêt à payer pour une expérience plus saine.
Vers quel avenir pour les réseaux sociaux ?
Si Tangle réussit, elle pourrait ouvrir la voie à une nouvelle génération de réseaux sociaux « régénératifs ». Des plateformes conçues dès le départ pour nourrir l’utilisateur plutôt que l’exploiter. On peut imaginer des fonctionnalités futures : rappels bienveillants, visualisations de progrès personnel, intégration avec des outils de productivité ou de santé.
Même en cas d’échec commercial, le projet aura le mérite de poser les bonnes questions. Peut-on concevoir des outils sociaux qui renforcent notre humanité plutôt que de l’affaiblir ? Les fondateurs de West Co semblent convaincus que oui.
Leur expérience passée leur donne une légitimité rare pour tenter cette transformation. Reste à voir si les utilisateurs, fatigués des plateformes actuelles, seront prêts à adopter une approche plus lente, plus introspective, mais potentiellement plus riche de sens.
En attendant le lancement public, Tangle incarne un espoir : celui que la technologie peut aussi servir à guérir les blessures qu’elle a contribué à créer. Une intention quotidienne pour changer le monde numérique, une personne à la fois.
(Article rédigé sur la base des informations disponibles au 6 janvier 2026. L’application est encore en évolution et de nouvelles fonctionnalités pourraient être annoncées.)