Et si la prochaine grande révolution technologique ne servait pas à nous faire gagner du temps sur nos smartphones, mais à empêcher des espèces entières de disparaître à jamais ? Dans un monde où la perte de biodiversité progresse à un rythme alarmant, une poignée d’investisseurs a décidé de ne plus se contenter de discours. Ils passent à l’action avec des chèques conséquents. C’est exactement ce que propose Superorganism, un fonds de venture capital qui vient de boucler une levée de 25,9 millions de dollars dédiée exclusivement à la protection et à la régénération du vivant.

Alors que la plupart des fonds climatiques se concentrent sur la réduction des émissions de CO₂, Superorganism adopte une approche différente, complémentaire et tout aussi urgente : freiner la destruction des écosystèmes et inverser la tendance à l’extinction massive. Une mission ambitieuse qui attire aujourd’hui des investisseurs de renom et qui commence à dessiner les contours d’une nouvelle catégorie d’investissement à impact.

Superorganism : le premier VC 100% biodiversité

Lancé officiellement en 2023, Superorganism se présente comme le tout premier fonds de capital-risque exclusivement dédié à la biodiversité. Ses fondateurs, Kevin Webb et Tom Quigley, ne sont pas des nouveaux venus dans l’écosystème startup. Leur rencontre, qu’ils qualifient eux-mêmes de « kismet » (destin heureux), a donné naissance à une structure qui veut devenir « le conservationniste présent au capital » des jeunes pousses les plus prometteuses pour la nature.

Leur conviction est simple mais puissante : la technologie peut et doit être mise au service de la préservation du vivant, tout comme elle l’a été pour réduire notre empreinte carbone. Mais jusqu’ici, très peu de capitaux étaient spécifiquement dirigés vers cet objectif précis.

« Vous pourriez nous comparer à un fonds climate tech, mais au lieu de nous demander comment émettre moins de CO₂ ou éviter des émissions, nous posons la même question pour la perte de nature. »

Kevin Webb, Managing Director chez Superorganism

Cette distinction est essentielle. Réduire les émissions est indispensable, mais cela ne suffit pas à enrayer l’effondrement de la biodiversité. Les deux crises – climatique et du vivant – sont liées, mais elles nécessitent des réponses spécifiques. Superorganism veut combler ce vide dans le paysage de l’investissement à impact.

Une stratégie d’investissement ciblée et pragmatique

Le fonds se concentre sur trois grands axes d’intervention :

  • Les technologies qui ralentissent ou inversent directement l’extinction d’espèces
  • Les solutions situées à l’intersection entre changement climatique et biodiversité
  • Les outils qui permettent aux acteurs de la conservation de travailler plus efficacement et à plus grande échelle

Les tickets vont de 250 000 $ à 500 000 $ et ciblent principalement les phases pre-seed et seed. Une taille de chèque modeste comparée aux méga-rounds actuels, mais qui permet justement d’intervenir très tôt, là où le risque est le plus élevé… et où l’impact potentiel est souvent le plus fort.

Autre particularité intéressante : Superorganism reverse 10 % de ses profits futurs directement à des initiatives de conservation. Un geste symbolique mais concret qui aligne intérêts financiers et mission sociétale.

Spoor : quand l’IA protège les oiseaux des éoliennes

Parmi les sociétés du portefeuille, Spoor illustre parfaitement la thèse d’investissement du fonds. Cette startup norvégienne a développé un logiciel basé sur la vision par ordinateur capable de suivre en temps réel les mouvements et migrations des oiseaux autour des parcs éoliens.

Pourquoi est-ce révolutionnaire ? Parce que les collisions avec les pales d’éoliennes tuent des centaines de milliers d’oiseaux chaque année, ce qui déclenche des régulations très strictes dans de nombreux pays. Ces règles peuvent retarder des projets de plusieurs années, voire entraîner leur abandon pur et simple.

Grâce à Spoor, les opérateurs de parcs éoliens peuvent prouver que leur impact sur l’avifaune reste limité, accélérer les autorisations administratives et optimiser le fonctionnement des turbines en fonction des passages réels des oiseaux. Une solution win-win : plus de biodiversité protégée et plus de déploiement rapide d’énergies renouvelables.

Un portefeuille diversifié pour limiter les risques

Avec déjà 20 investissements réalisés et une cible finale d’environ 35 sociétés pour ce premier fonds, Superorganism adopte une stratégie de diversification assumée. Le but ? Construire un portefeuille résilient face aux différents vents contraires sectoriels ou réglementaires.

Tom Quigley explique cette logique :

« Nous construisons volontairement un portefeuille diversifié. Cela nous permet de montrer à quoi ressemblent les meilleures entreprises de biodiversité dans tous les secteurs et tous les types de technologies. Un tel portefeuille est puissant et relativement stable face aux différents aléas. »

Tom Quigley, co-fondateur et Managing Director

Cette diversification sectorielle est d’autant plus pertinente que les problématiques de biodiversité transcendent largement les clivages politiques habituels autour du climat. Un exemple frappant : le gouverneur républicain de Floride Ron DeSantis a récemment salué publiquement Inversa, une autre société du portefeuille Superorganism, pour son travail sur la valorisation des pythons birmaniens envahissants dans les Everglades.

Un écosystème encore naissant mais en pleine accélération

En 2026, le secteur de la « biodiversity tech » reste jeune. Peu de fonds se positionnent explicitement sur ce créneau. Superorganism assume pleinement son rôle de pionnier et espère même servir de « phare » pour attirer d’autres investisseurs institutionnels ou family offices.

Les fondateurs le disent clairement : ils savent qu’ils sont les premiers et qu’ils ont une responsabilité particulière. Celle d’identifier les modèles les plus prometteurs, de les accompagner patiemment et de démontrer que la préservation de la biodiversité peut aussi devenir un secteur attractif pour les capitaux privés.

Les investisseurs derrière Superorganism

Parmi les Limited Partners (LPs) du fonds, on retrouve des noms sérieux et engagés : la Cisco Foundation, AMB Holdings, Builders Vision, ainsi que des personnalités du monde de la tech et de la finance comme Jeff Jordan, partner chez Andreessen Horowitz.

Ces soutiens montrent que le sujet commence à sortir du cercle restreint des philanthropes purs pour intéresser des acteurs plus traditionnels du venture capital. Un signal fort que la biodiversité pourrait devenir le prochain grand narratif d’investissement à impact après le climat.

Pourquoi ce sujet va devenir incontournable

Les chiffres sont implacables. Selon les rapports les plus récents :

  • Environ 1 million d’espèces animales et végétales sont menacées d’extinction
  • 75 % des milieux terrestres et 66 % des milieux marins ont été significativement altérés par l’activité humaine
  • La valeur économique des services écosystémiques est estimée entre 125 et 145 trillions de dollars par an

Face à ces données, il devient évident que la biodiversité n’est pas seulement une question morale ou écologique : c’est aussi un enjeu économique systémique. Les entreprises qui dépendent directement ou indirectement des services rendus par la nature (agriculture, pharmacie, tourisme, assurance, etc.) commencent à intégrer ce risque dans leurs modèles.

Parallèlement, les régulations se durcissent. Reporting CSRD en Europe, TNFD (Taskforce on Nature-related Financial Disclosures), objectifs de l’accord de Kunming-Montréal… Les pressions réglementaires et sociétales convergent pour obliger les acteurs économiques à mesurer et réduire leur empreinte sur le vivant.

Les prochaines frontières de la biodiversité tech

Quelles sont les grandes tendances que Superorganism et les autres acteurs du secteur surveillent de près ? Plusieurs chantiers paraissent particulièrement prometteurs :

  1. La génétique de la conservation : séquençage à haut débit, CRISPR appliqué à la sauvegarde d’espèces, banques de graines et de tissus high-tech
  2. Les capteurs et l’IoT environnemental à grande échelle pour un monitoring en temps réel des écosystèmes
  3. L’économie circulaire appliquée aux espèces invasives : transformation en matériaux, aliments, cosmétiques…
  4. Les solutions basées sur la nature (NbS) couplées à des technologies de mesure et de vérification avancées
  5. L’intelligence artificielle pour la modélisation prédictive des effondrements écosystémiques ou des zones prioritaires de restauration

Chacun de ces domaines commence à voir émerger des startups capables de scaler. Le rôle d’un fonds comme Superorganism est justement d’identifier les pépites très tôt et de les aider à passer du stade prototype à celui de solution déployée à grande échelle.

Un mouvement irréversible ?

Malgré les incertitudes politiques, notamment aux États-Unis, les fondateurs restent optimistes. Les problématiques de biodiversité touchent des intérêts économiques et sécuritaires qui transcendent largement les clivages partisans. Protéger les pollinisateurs, sécuriser les chaînes d’approvisionnement alimentaires, réduire les risques d’émergence de zoonoses, préserver les barrières naturelles contre les catastrophes… autant d’enjeux qui parlent à tous les bords de l’échiquier politique.

Superorganism veut capitaliser sur cette convergence d’intérêts pour accélérer l’émergence d’un véritable écosystème d’innovation autour de la biodiversité. En levant 25,9 M$ pour son premier fonds, le VC pose une pierre importante. Reste désormais à démontrer que ces paris précoces peuvent générer à la fois un impact mesurable sur le vivant et des rendements financiers attractifs pour les investisseurs.

Le pari est audacieux, mais le timing semble particulièrement pertinent. La fenêtre d’opportunité pour inverser certaines tendances de perte de biodiversité se referme rapidement. Les prochaines années seront décisives. Et des structures comme Superorganism pourraient bien jouer un rôle clé dans la mobilisation des capitaux privés vers cette cause existentielle.

À suivre de très près.

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Steven Soarez
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