Imaginez : vous avez passé des années à construire une communauté de plusieurs millions d’abonnés sur les réseaux sociaux. Vous postez une vidéo que vous adorez… et elle n’atteint même pas 1 % de vos followers. Cette scène, autrefois exceptionnelle, est devenue la norme en 2025-2026. Les plus grands acteurs de la creator economy le répètent sans détour : le nombre de followers ne veut plus rien dire.

Les algorithmes ont pris le pouvoir total. Ils décident qui voit quoi, quand, et combien de temps. Résultat ? Même les plus grosses stars doivent aujourd’hui se battre pour rester visibles. Mais dans ce chaos numérique, une nouvelle réalité émerge, pleine d’espoir pour certains et de défis pour d’autres.

Quand les algorithmes ont tué la portée naturelle

Amber Venz Box, PDG de LTK — la plus grande plateforme d’affiliation pour créateurs — ne mâche pas ses mots. Selon elle, 2025 a marqué l’année où l’algorithme a complètement pris le dessus. Les followings, ces chiffres que tout le monde jalousait il y a encore peu, ont perdu leur substance.

« Je pense que 2025 a été l’année où l’algorithme a totalement pris le contrôle, les followings ont cessé d’avoir de l’importance. »

Amber Venz Box, CEO de LTK

Cette perte de contrôle n’est pas nouvelle pour les créateurs les plus lucides. Jack Conte, patron de Patreon, martèle depuis longtemps que posséder ses abonnés n’a plus la même signification. Mais en 2025, ce constat s’est généralisé à toute l’industrie.

La confiance humaine contre l’IA : un renversement inattendu

Paradoxalement, l’arrivée massive de contenus générés par IA a produit un effet inverse à celui escompté. Au lieu de noyer la confiance, elle l’a renforcée.

Une étude commanditée par LTK et réalisée par l’Université Northwestern révèle une hausse de 21 % de la confiance accordée aux créateurs en un an seulement. Amber Venz Box avoue elle-même qu’elle ne l’aurait jamais prédit en début d’année 2025.

Pourquoi ce retournement ? Parce que face au flot incessant de contenus artificiels, les internautes recherchent désespérément l’authenticité. Ils veulent entendre des expériences vécues, des émotions réelles, des histoires humaines. Et les créateurs qui incarnent cela deviennent plus précieux que jamais.

  • 97 % des directeurs marketing prévoient d’augmenter leur budget influence en 2026
  • Les consommateurs font volontairement l’effort de chercher le contenu des créateurs qu’ils apprécient
  • La défiance envers l’IA pousse vers des relations plus directes et payantes

Les clipping armies : l’arme secrète des créateurs malins

Face à cette fragmentation, une stratégie se répand à vitesse grand V : les fameuses « clipping armies ».

Le principe est simple mais redoutablement efficace. Des centaines, parfois des milliers d’adolescents sont recrutés sur Discord et rémunérés pour découper les meilleurs moments des lives ou vidéos longues d’un créateur, puis poster ces clips sur toutes les plateformes possibles.

Eric Wei, cofondateur de Karat Financial (une néobanque pensée pour les créateurs), explique que cette tactique est déjà utilisée par les plus gros noms : Kai Cenat, Drake, et bien d’autres.

« Si c’est l’algorithme qui décide, alors le clipping devient logique : un clip génial peut exploser depuis un compte inconnu. »

Eric Wei, cofondateur Karat Financial

Ces armées de clippers fonctionnent comme une immense machine de distribution décentralisée. Chaque clip posté depuis un compte différent a une chance indépendante d’être poussé par l’algorithme. Résultat : multiplication exponentielle des chances de viralité.

Les limites et les risques du clipping massif

Reed Duchscher, ancien manager de MrBeast et actuel dirigeant de Night (l’agence qui représente Kai Cenat), nuance toutefois l’enthousiasme général.

S’il reconnaît que flooder la zone avec du contenu est indispensable, il pointe plusieurs obstacles majeurs :

  • Il n’y a qu’un nombre limité de bons clippers disponibles
  • Les budgets nécessaires pour rémunérer des armées entières deviennent très élevés
  • Le risque que cette pratique soit perçue comme du spam est grand
  • À trop grande échelle, cela pourrait saturer les feeds et lasser le public

Certains vont même jusqu’à prédire que le clipping massif pourrait accélérer la production de « slop » — ce contenu de mauvaise qualité qui envahit les réseaux. Merriam-Webster a d’ailleurs élu slop mot de l’année 2025, preuve que le phénomène est devenu sociétal.

La revanche des niches ultra-spécialisées

Dans ce contexte saturé, les macro-influenceurs généralistes (MrBeast, Charli D’Amelio, PewDiePie) deviennent de plus en plus difficiles à reproduire. Les algorithmes sont devenus si précis qu’ils segmentent les audiences en micro-communautés très spécifiques.

Sean Atkins, PDG de Dhar Mann Studios, explique que les créateurs qui réussissent le mieux sont ceux qui dominent une niche pointue :

  • Epic Gardening → parti d’une chaîne YouTube pour devenir propriétaire de la 3e plus grosse entreprise de semences aux États-Unis
  • Alix Earle → lifestyle authentique et conversationnel
  • Outdoor Boys → survie et aventure en famille

Plus la niche est précise, plus l’algorithme récompense le créateur en lui envoyant exactement les bonnes personnes. Le rêve de devenir « le prochain MrBeast » s’éloigne ; le nouveau Graal, c’est devenir le créateur référent dans un domaine hyper-spécifique.

Vers des communautés payantes et des plateformes moins algorithmiques

Face à la perte de contrôle sur les plateformes historiques, de nombreux créateurs accélèrent leur transition vers des modèles plus directs :

  • Communautés payantes (Patreon, Substack, Ghost)
  • Plateformes de niche (Strava pour le sport, LinkedIn pour le pro, BeReal pour l’authenticité)
  • Ventes directes via LTK Shop ou sites personnels
  • Lives récurrents avec abonnement (Twitch, Kick, YouTube Memberships)

Amber Venz Box note que plus de 94 % des internautes considèrent désormais que les réseaux sociaux ne sont plus vraiment « sociaux ». Ils migrent massivement vers des espaces plus petits, plus authentiques, où ils peuvent réellement interagir.

Le créateur economy dépasse largement le divertissement

Trop souvent réduite à des influenceurs lifestyle ou gaming, la creator economy touche aujourd’hui tous les secteurs. Sean Atkins donne un exemple frappant :

« Il existe probablement un créateur expert en mélange de ciment pour gratte-ciel. »

Et il n’exagère pas. On trouve déjà :

  • Des soudeurs qui cartonnent sur TikTok avec des tutos ultra-techniques
  • Des experts en comptabilité pour freelances
  • Des mécaniciens auto qui démontent des moteurs en live
  • Des agriculteurs urbains qui vendent leurs propres kits

Chaque métier, chaque passion, chaque compétence peut désormais trouver son public et monétiser grâce à Internet. La creator economy n’est plus une mode : c’est une transformation profonde du travail et de la transmission du savoir.

2026 : l’année de la bifurcation définitive ?

Alors que nous entrons en 2026, plusieurs scénarios se dessinent :

  • Les macro-créateurs devront investir des fortunes dans le clipping et la diversification multi-plateformes
  • Les niche creators deviendront les nouveaux rois de l’engagement et de la monétisation directe
  • Les plateformes moins algorithmiques (Substack Notes, Bluesky, Threads avec modération communautaire) pourraient gagner énormément de terrain
  • L’IA continuera de produire du slop, renforçant encore la valeur perçue des créateurs humains authentiques
  • Les marques réorienteront massivement leurs budgets vers des partenariats ultra-ciblés plutôt que vers des mégas-influenceurs

Une chose est sûre : l’époque où il suffisait d’accumuler des followers pour régner sur les réseaux est bel et bien révolue. Désormais, ce qui compte, c’est la profondeur de la relation, la spécificité de l’expertise, et la capacité à exister en dehors des algorithmes.

Les créateurs les plus malins ne cherchent plus à plaire à tout le monde. Ils choisissent leur tribu, la chouchoutent, la font grandir… et construisent, brique par brique, une économie qui leur appartient vraiment.

Et vous, de quel côté de cette grande bifurcation vous situez-vous ?

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Steven Soarez
Passionné et dévoué, j'explore sans cesse les nouvelles frontières de l'information et de la technologie. Pour explorer les options de sponsoring, contactez-nous.