Et si l’énergie du futur n’était plus une utopie ? Pendant des décennies, la fusion nucléaire a été moquée comme une technologie « toujours dans dix ans ». Pourtant, aujourd’hui, des milliards de dollars affluent vers des startups audacieuses qui promettent de dompter la réaction qui alimente les étoiles. Ces entreprises ne se contentent plus de rêves : elles construisent des réacteurs, testent des prototypes et signent déjà des contrats avec des géants comme Google ou Microsoft.
Ce renouveau s’explique par des avancées concrètes : des aimants supraconducteurs ultra-puissants, des simulations boostées à l’IA et des puces informatiques toujours plus performantes. Ajoutez à cela la démonstration historique de 2022 par un laboratoire américain, qui a produit plus d’énergie qu’il n’en a consommé pour déclencher la réaction. Le vent tourne, et les investisseurs l’ont bien compris.
Les Leaders Mondiaux de la Fusion Privée
Plus d’une douzaine de startups ont franchi le cap symbolique des 100 millions de dollars levés. Certaines approchent même les 3 milliards. Voici un tour d’horizon complet de ces pionniers qui pourraient redessiner le paysage énergétique mondial.
Commonwealth Fusion Systems : Le Géant Incontesté
Commonwealth Fusion Systems, ou CFS, domine largement le secteur. Cette entreprise américaine a capté environ un tiers de tous les investissements privés dans la fusion. Son dernier tour de table, bouclé en août, a ajouté 863 millions de dollars, portant son total à près de 3 milliards.
Issue des recherches du MIT, CFS mise sur un design tokamak classique en forme de beignet, mais révolutionné par des aimants supraconducteurs à haute température. Ces bobines magnétiques, développées en collaboration avec le prestigieux institut, permettent de confiner un plasma extrêmement chaud avec une puissance inédite.
Le premier réacteur démonstrateur, nommé Sparc, devrait entrer en service fin 2026 ou début 2027 dans le Massachusetts. Il vise à produire une énergie « commercialement pertinente ». Plus ambitieux encore, le projet Arc prévoit une centrale commerciale de 400 mégawatts près de Richmond, en Virginie. Google s’est déjà engagé à acheter la moitié de sa production.
Si nous réussissons, nous pourrons bouleverser des marchés de plusieurs trillions de dollars.
Bob Mumgaard, CEO de Commonwealth Fusion Systems
Parmi les investisseurs figurent Bill Gates, Breakthrough Energy Ventures et de nombreux fonds de premier plan. CFS incarne aujourd’hui la voie la plus crédible vers une fusion commercialisable.
TAE Technologies : L’Ancienne qui Persévère
Fondée en 1998 sous le nom Tri Alpha Energy, TAE Technologies est la doyenne du secteur privé. Spin-off de l’Université de Californie à Irvine, elle a levé environ 1,79 milliard de dollars avant une opération spectaculaire fin 2025 : une fusion avec Trump Media & Technology Group valorisant l’ensemble à 6 milliards.
Son approche repose sur une configuration à champ inversé originale. Deux plasmas sont accélérés l’un vers l’autre avant d’être stabilisés par des faisceaux de particules. Cette méthode permet une meilleure stabilité et une extraction thermique plus efficace.
Google, Chevron et New Enterprise Associates comptent parmi ses soutiens historiques. Malgré son âge, TAE continue d’innover et pourrait bénéficier de cette cotation indirecte pour accélérer ses développements.
Helion Energy : Le Pari le Plus Audacieux
Helion détient probablement le calendrier le plus agressif : production d’électricité promise pour 2028. Son premier client n’est autre que Microsoft, qui a signé un contrat d’achat historique.
Basée à Everett, Washington, l’entreprise utilise aussi une configuration à champ inversé, mais avec une récupération directe d’électricité. Deux anneaux de plasma sont projetés à plus d’un million de km/h l’un vers l’autre. La fusion renforce leur champ magnétique, induisant un courant directement dans les bobines environnantes.
- Levée totale : plus d’1 milliard de dollars
- Investisseurs notables : Sam Altman, Peter Thiel, Reid Hoffman, BlackRock
- Prototype Polaris activé en 2025
Ce concept élimine le besoin de turbines classiques, promettant une conversion plus efficace. Reste à transformer ces ambitions en réalité concrète.
Pacific Fusion : L’Entrant Spectaculaire
Pacific Fusion a fait une entrée fracassante avec une Série A de 900 millions de dollars – un record absolu pour une première levée significative dans la fusion. Cette approche tranchee par tranche, liée à des jalons techniques, rappelle les pratiques du secteur biotechnologique.
L’entreprise opte pour la confinement inertiel, mais sans lasers. À la place, 156 générateurs Marx coordonnés délivrent des impulsions électromagnétiques synchronisées au nanoseconde près. La précision exigée est extrême : 2 térawatts pendant 100 nanosecondes, tous convergents simultanément.
Dirigée par Eric Lander (ancien leader du Projet Génome Humain), Pacific Fusion incarne une nouvelle génération d’ambition massive dès le départ.
Les Autres Acteurs Majeurs
Au-delà de ces leaders, plusieurs entreprises ont également franchi le seuil des 100 millions et méritent l’attention.
| Startup | Levée totale (M$) | Approche principale | Particularité |
| Shine Technologies | 778 | Développement progressif | Commercialise déjà isotopes médicaux et recyclage déchets |
| General Fusion | 492 | Fusion à cible magnétisée | Pistons compressant métal liquide |
| Tokamak Energy | 336 | Tokamak sphérique compact | Aimants REBCO, plasma à 100M°C atteint |
| Zap Energy | 327 | Cisaillement de flux (sheared-flow) | Pas d’aimants externes complexes |
| Proxima Fusion | ~200 | Stellarator | Design torsadé pour meilleure stabilité |
| Kyoto Fusioneering | 191 | Balance of plant | Composants périphériques pour réacteurs |
| Marvel Fusion | 162 | Confinement inertiel laser | Cibles nanostructurées en silicium |
| First Light Fusion | 108 | Confinement inertiel projectile | Impact amplifié sans laser |
| Xcimer | 100 | Confinement inertiel laser amélioré | Laser 10 MJ, murs de sel fondu |
Ces montants impressionnants reflètent une confiance croissante des investisseurs. Même des approches moins conventionnelles, comme les stellarators de Proxima Fusion ou le cisaillement de flux de Zap Energy, attirent des centaines de millions.
Pourquoi Tant d’Argent Afflue Maintenant ?
Trois facteurs majeurs expliquent cette ruée vers la fusion privée.
- Les aimants supraconducteurs HTS permettent des champs magnétiques plus intenses dans des volumes plus compacts.
- L’intelligence artificielle optimise les simulations et le contrôle des plasmas instables.
- La démonstration de gain net scientifique en 2022 a levé les derniers doutes sur la faisabilité fondamentale.
À ces avancées techniques s’ajoute une urgence climatique. Les gouvernements peinent à réduire les émissions assez rapidement. La fusion apparaît comme la solution ultime : carbone zéro, combustible abondant (deutérium et tritium), aucune waste longue durée comparable à la fission.
Les Défis qui Subsistent
Malgré l’enthousiasme, le chemin reste semé d’embûches. Le « breakeven commercial » – produire plus d’électricité que l’ensemble de l’installation n’en consomme – demeure lointain. Les matériaux doivent résister à des flux de neutrons intenses. Les coûts de construction explosent souvent.
General Fusion en a fait l’expérience douloureuse en 2025 : crise de trésorerie, licenciements, levées d’urgence. First Light Fusion a même renoncé à construire sa propre centrale pour se concentrer sur des applications militaires et scientifiques.
La concurrence est féroce, et seule une poignée de ces startups survivra probablement. Mais même un unique succès pourrait transformer radicalement notre mix énergétique.
Vers une Révolution Énergétique ?
Les timelines varient énormément : Helion parle de 2028, CFS de fin décennie pour une centrale commerciale. Les experts plus prudents tablent sur les années 2040. Quoi qu’il en soit, le mouvement est lancé.
Ces entreprises ne se contentent plus de recherche fondamentale. Elles construisent des usines, recrutent massivement, signent des partenariats industriels. Kyoto Fusioneering anticipe déjà la nécessité de composants standardisés pour une future industrie.
La fusion nucléaire privée incarne aujourd’hui ce que l’internet ou les smartphones représentaient il y a trente ans : une technologie disruptive dont les implications économiques et sociétales dépassent l’entendement.
La fusion n’est plus une question de science, mais d’ingénierie.
Consensus émergent dans l’industrie
Alors que le monde cherche désespérément des solutions à la crise climatique, ces startups portent l’espoir d’une énergie abondante, propre et sûre. Leur succès ou leur échec déterminera en grande partie le visage énergétique du XXIe siècle. Une chose est certaine : nous vivons un moment historique de l’innovation technologique.
(Article mis à jour régulièrement au fil des annonces majeures dans le secteur de la fusion nucléaire privée.)