Imaginez un instant : votre adolescent passe six heures par jour sur son téléphone, le regard fixé sur des snaps qui disparaissent, des streaks qu’il ne veut surtout pas perdre, et des stories qui défilent sans fin. Et si cette habitude n’était pas seulement une perte de temps, mais un véritable piège conçu sciemment par des ingénieurs de la Silicon Valley ? Le 20 janvier 2026, Snap Inc. a préféré payer plutôt que risquer un procès historique devant un jury californien. Ce règlement marque un tournant majeur dans la bataille judiciaire contre l’addiction aux réseaux sociaux.

Un accord surprise à quelques jours du verdict

Quelques jours seulement avant le début du procès très médiatisé, Snap a choisi de transiger. L’affaire opposait l’entreprise à un jeune de 19 ans, désigné dans les documents judiciaires sous les initiales K.G.M. Selon les plaignants, les fonctionnalités phares de Snapchat – messages éphémères, filtres addictifs, streaks quotidiens – auraient été délibérément pensées pour créer une dépendance comparable à celle provoquée par certaines substances.

Le montant exact de l’accord reste confidentiel, mais l’annonce a été faite devant la Cour supérieure de Los Angeles. Snap a simplement déclaré que les parties étaient « heureuses d’avoir résolu ce différend à l’amiable ». Une formule polie qui cache sans doute des millions de dollars et surtout une volonté d’éviter un précédent dangereux.

Pourquoi Snap a-t-il préféré régler plutôt que se défendre ?

Pour la première fois, un dirigeant d’un grand réseau social allait devoir répondre sous serment devant un jury populaire. Evan Spiegel, cofondateur et PDG de Snap, était attendu à la barre. Les avocats des plaignants avaient déjà obtenu des milliers de documents internes montrant que des employés s’inquiétaient depuis près de dix ans des impacts psychologiques sur les adolescents.

« Ces documents ont été sortis de leur contexte et présentés de manière biaisée. »

Porte-parole de Snap

Malgré cette ligne de défense, le risque était énorme. Un jury aurait pu estimer que Snap avait sciemment minimisé les dangers pour maximiser le temps passé sur l’application – et donc les revenus publicitaires. Une condamnation aurait ouvert la voie à des milliers d’autres plaintes similaires aux États-Unis.

Les mécanismes accusés d’être addictifs

Les critiques portent sur plusieurs fonctionnalités devenues emblématiques des réseaux sociaux modernes :

  • Les streaks : ces compteurs de jours consécutifs d’échange qui poussent les utilisateurs à se connecter quotidiennement sous peine de tout perdre.
  • Les messages qui disparaissent : ils créent un sentiment d’urgence et de FOMO (fear of missing out).
  • Le défilement infini et la lecture automatique des snaps/stories.
  • Les algorithmes de recommandation ultra-personnalisés qui maintiennent l’attention le plus longtemps possible.
  • Les notifications push incessantes et calibrées pour provoquer une réponse immédiate.

Ces éléments ne sont pas uniques à Snapchat, mais la combinaison très juvénile de l’application (public majoritairement adolescent) rend les accusations particulièrement sensibles.

Un parallèle assumé avec l’industrie du tabac

Les avocats des familles attaquantes n’hésitent pas à parler de « Big Tech » comme du nouveau « Big Tobacco ». Dans les années 90, les géants du tabac avaient été condamnés après avoir dissimulé pendant des décennies les dangers du tabagisme. Aujourd’hui, les plaignants reprochent aux plateformes d’avoir caché – ou du moins minimisé – les études sur les liens entre usage intensif et troubles anxieux, dépressions, troubles alimentaires, voire comportements auto-destructeurs.

Des documents internes de Snap montrent que des ingénieurs et des chercheurs internes alertaient la direction sur ces risques dès 2017. Certains allaient jusqu’à comparer l’application à une « drogue numérique » dans des échanges privés.

Les autres géants toujours dans le viseur

Snap n’est pas le seul acteur concerné. Le même dossier judiciaire regroupe des plaintes contre Meta (Instagram et Facebook), Alphabet (YouTube) et ByteDance (TikTok). Seul Snap a choisi de transiger avant le procès. Pour les trois autres, le procès doit commencer le 27 janvier 2026 avec la sélection des jurés.

Mark Zuckerberg est attendu à la barre. Ce serait une première historique : le dirigeant d’une des plus grandes entreprises du monde obligé de s’expliquer devant douze citoyens lambda sur les choix de design de ses applications.

PlateformeStatut au 26 janvier 2026PDG attendu
SnapchatRèglement à l’amiableEvan Spiegel (annulé)
Instagram / FacebookProcès en coursMark Zuckerberg
YouTubeProcès en coursNon précisé
TikTokProcès en coursNon précisé

Quelles conséquences possibles pour l’industrie ?

Si les plaignants l’emportent contre Meta, YouTube ou TikTok, les experts anticipent plusieurs scénarios :

  • Des indemnisations pouvant atteindre plusieurs milliards de dollars au total.
  • Des changements forcés dans le design des applications (limitation du temps d’écran par défaut, suppression des streaks, etc.).
  • Une vague de nouvelles plaintes dans d’autres États américains et potentiellement à l’international.
  • Une pression réglementaire accrue de la part du Congrès et de la FTC.
  • Une remise en question du modèle économique basé sur le temps d’écran maximal.

Les entreprises se défendent en invoquant la liberté d’expression protégée par le Premier Amendement. Selon elles, choisir quels contenus mettre en avant revient à une décision éditoriale, comparable à celle d’un journal ou d’une chaîne de télévision.

« Les plateformes ne créent pas l’addiction ; elles répondent à des comportements humains naturels. »

Avocat d’une grande plateforme tech

Et en Europe ? La situation est-elle différente ?

Sur le Vieux Continent, la question de l’addiction est abordée sous l’angle de la protection des données et de la sécurité des mineurs. Le DSA (Digital Services Act) impose déjà aux très grandes plateformes des obligations renforcées en matière de transparence algorithmique et de lutte contre les contenus préjudiciables.

Plusieurs pays (France, Allemagne, Royaume-Uni) ont adopté ou envisagent des lois spécifiques limitant le temps d’écran des mineurs ou interdisant certains mécanismes addictifs pour les moins de 16 ans. Le règlement amiable de Snap pourrait accélérer ces débats.

Que peuvent faire les parents aujourd’hui ?

En attendant d’éventuelles évolutions législatives ou judiciaires, voici quelques pistes concrètes pour accompagner les adolescents :

  1. Instaurer des plages horaires sans téléphone (repas, chambre après 21h, etc.).
  2. Utiliser les outils de contrôle parental intégrés à Snapchat (Family Center) et aux smartphones.
  3. Discuter ouvertement des streaks et du stress qu’ils génèrent.
  4. Proposer des alternatives : sport, musique, lecture, activités manuelles.
  5. Surveiller les signaux d’alerte : irritabilité quand le téléphone est confisqué, baisse des résultats scolaires, troubles du sommeil.

Vers une prise de conscience collective ?

Ce règlement n’est probablement que le début d’un long feuilleton judiciaire et sociétal. Les plateformes sociales ont transformé notre rapport au temps, à l’attention et aux relations humaines. Elles ont aussi créé des fortunes colossales en captant chaque seconde de notre regard.

La question n’est plus seulement de savoir si ces applications sont addictives – la plupart des experts s’accordent à dire qu’elles le sont –, mais de déterminer jusqu’où les entreprises peuvent aller pour maximiser l’engagement sans devenir responsables des dommages collatéraux.

Le cas Snap de janvier 2026 pourrait être le premier domino d’une série qui obligera toute l’industrie à revoir ses priorités : croissance à tout prix ou santé mentale des utilisateurs ? L’avenir nous le dira… mais le procès qui démarre fin janvier contre Meta, TikTok et YouTube constituera sans aucun doute un moment décisif.

En attendant, une chose est sûre : les adolescents d’aujourd’hui grandissent avec des algorithmes qui connaissent leurs moindres désirs et leurs failles. À nous, adultes, parents, régulateurs et citoyens, de décider si nous acceptons que ces algorithmes continuent de sculpter leur cerveau sans contrepartie.

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Steven Soarez
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