Imaginez un instant : vous avez passé quinze ans de votre vie à bâtir une entreprise qui vaut aujourd’hui plusieurs dizaines de milliards de dollars. Votre nom est associé à l’innovation mondiale, mais votre compte en banque personnel reste étonnamment modeste. Pourquoi ? Parce que la majeure partie de votre richesse est immobilisée dans des actions qui ne rapportent aucun dividende et que vous ne pouvez pas vendre sans tout bouleverser. Et soudain, une proposition de loi menace de taxer non pas ce que vous possédez réellement en valeur liquide… mais le pouvoir que ces actions vous confèrent. C’est exactement la peur qui hante aujourd’hui nombre de fondateurs emblématiques de la Silicon Valley.
Depuis quelques semaines, les discussions dans les cercles privés de la tech californienne tournent presque exclusivement autour d’un même sujet : l’exode potentiel hors de l’État. Pourtant, contrairement à ce que beaucoup croient, ce n’est pas la fameuse taxe de 5 % sur la fortune qui effraie le plus. Le vrai cauchemar porte un nom technique : la taxation des droits de vote attachés aux actions à double classe. Et cette subtilité change absolument tout.
La véritable raison de la panique : les actions à droits de vote multipliés
Pour comprendre pourquoi tant de fondateurs paniquent, il faut plonger dans la mécanique des introductions en bourse modernes. Depuis les années 2000, la quasi-totalité des grandes introductions technologiques américaines s’est faite avec une structure dite dual-class (ou multiclasse). Cela signifie que les actions détenues par les fondateurs et les premiers investisseurs possèdent dix, voire cent voix par action, tandis que les actions vendues au public n’en ont qu’une.
Exemple concret : Larry Page et Sergey Brin ne détiennent aujourd’hui qu’environ 6 % du capital total d’Alphabet (Google), mais ils contrôlent toujours plus de 50 % des droits de vote grâce à cette structure. Résultat ? Ils dirigent l’entreprise comme s’ils en possédaient la majorité écrasante.
Si la proposition passe telle quelle, des fondateurs comme Larry Page pourraient se voir taxés sur 30 à 50 % de la valeur de leur entreprise… alors qu’ils ne possèdent réellement que 3 à 6 % en valeur économique.
Un investisseur anonyme cité dans la presse américaine
La proposition de taxe sur les grandes fortunes portée par le syndicat de la santé californien ne vise pas la valeur économique réelle des actions détenues, mais bien le pourcentage de contrôle qu’elles représentent. Autrement dit : vous êtes taxé sur le pouvoir, pas sur l’argent que vous avez réellement.
Comment fonctionne (ou dysfonctionne) la valorisation des actions privées ?
Pour les entreprises cotées, la valorisation est simple : on multiplie le cours de bourse par le nombre d’actions. Mais pour les startups ou scale-ups encore privées, c’est une toute autre histoire. Les valorisations sont souvent subjectives, réalisées lors des derniers tours de financement, et peuvent varier énormément selon les méthodologies.
Les défenseurs de la mesure affirment que les fondateurs pourront fournir une expertise indépendante pour justifier une valorisation plus basse. Mais plusieurs experts fiscaux mettent en garde :
- La charge de la preuve repose sur le contribuable, pas sur l’État
- En cas de désaccord, l’État peut rejeter l’expertise et imposer des pénalités sévères
- Les valorisations “officielles” des tours de table sont souvent gonflées pour rassurer les investisseurs
- Il n’existe pas de marché liquide pour tester la vraie valeur des actions à droits de vote multiples
Ces incertitudes créent un cocktail explosif : une facture fiscale potentiellement énorme, sur une base taxable floue, avec très peu de marge de négociation.
Les premières réactions concrètes : Miami devient la nouvelle Mecque
Les mouvements ne sont plus seulement des paroles. Plusieurs figures emblématiques ont déjà agi :
- Larry Page a investi plus de 173 millions de dollars en propriétés immobilières à Miami en seulement quelques semaines
- Une des sociétés liées à Peter Thiel a signé un bail de bureau important dans la même ville
- David Sacks, figure influente dans la crypto et proche de l’administration Trump, participe activement à des groupes de résistance
- Chris Larsen, cofondateur de Ripple et grand donateur démocrate, est également impliqué
Ces décisions ne sont pas anodines. Changer de domicile fiscal principal demande du temps et expose à des contrôles renforcés. Le fait que ces personnalités passent à l’action aussi rapidement traduit une réelle inquiétude.
Le contexte politique : une fracture inattendue
Ce qui rend la situation encore plus explosive, c’est le front uni — et inhabituel — contre cette initiative. Même le gouverneur Gavin Newsom, pourtant souvent critiqué par la Silicon Valley, s’oppose publiquement à la mesure :
Cette proposition sera rejetée, j’en suis convaincu. Je travaille sans relâche en coulisses pour protéger l’État.
Gavin Newsom, Gouverneur de Californie
De l’autre côté, le syndicat à l’origine de l’initiative martèle son message : l’argent est nécessaire pour compenser les coupes budgétaires fédérales dans la santé et maintenir les urgences ouvertes.
Et si la Californie perdait vraiment son avantage compétitif ?
La Silicon Valley n’est pas seulement un lieu géographique. C’est un écosystème unique au monde : universités de premier plan, capital-risque abondant, culture du risque, densité de talents, proximité des grandes entreprises technologiques… Mais cet écosystème repose sur une confiance profonde dans la stabilité juridique et fiscale.
Si la mesure passe, plusieurs scénarios catastrophes sont évoqués :
- Les fondateurs vendent leurs parts avant la mise en place de la taxe → chute des valorisations
- Les nouvelles startups choisissent dès le départ d’autres États pour s’incorporer et domicilier leurs fondateurs
- Les investisseurs institutionnels deviennent plus frileux face au risque fiscal additionnel
- Une partie significative du capital-risque migre vers Miami, Austin, Denver ou Raleigh
Certains observateurs estiment déjà que l’avantage compétitif de la Californie s’est érodé ces dernières années. Une telle mesure pourrait accélérer un mouvement déjà enclenché.
Les contre-arguments : une taxe juste et différée ?
David Gamage, professeur de droit fiscal à l’Université du Missouri et l’un des architectes intellectuels de la proposition, défend une vision très différente :
Si votre startup échoue, vous ne payez rien. Mais si elle devient le prochain Google, vous partagez simplement une partie de ce gain exceptionnel avec l’État qui vous a permis de réussir.
David Gamage, professeur de droit fiscal
Il insiste également sur deux mécanismes de protection :
- La possibilité d’ouvrir un compte de report d’imposition (les 5 % ne sont dus qu’à la vente effective)
- L’option de fournir une expertise indépendante pour contester la valorisation par défaut
Mais ces garde-fous rassurent peu les principaux concernés, qui pointent le risque systémique et l’incertitude juridique.
Que retenir pour les entrepreneurs français et européens ?
Même si cette bataille se joue à des milliers de kilomètres, elle nous concerne directement. Plusieurs leçons émergent :
- La structure capitalistique choisie très tôt (notamment les actions de préférence et droits de vote) peut avoir des conséquences fiscales massives des années plus tard
- La localisation du fondateur personne physique devient un paramètre stratégique majeur dès que la valorisation dépasse certains seuils
- Les changements fiscaux brutaux peuvent arriver très vite, surtout via des initiatives populaires
- La diversification géographique (multi-juridiction) devient une assurance-vie pour les entrepreneurs à très fort potentiel
En France, le débat sur l’ISF-PME, la flat tax, le PFU ou encore la taxation des plus-values de cession n’a jamais vraiment disparu. La situation californienne rappelle qu’un changement de paradigme peut survenir à tout moment.
Conclusion : une bataille qui dépasse la simple fiscalité
Ce qui se joue actuellement en Californie va bien au-delà d’une simple discussion sur les taux d’imposition. C’est un affrontement philosophique et politique autour de questions fondamentales :
- Qui doit bénéficier du succès exceptionnel des licornes technologiques ?
- L’État qui fournit l’écosystème (éducation, infrastructures, droit, sécurité) peut-il revendiquer une part significative du fruit ?
- Le pouvoir de contrôle doit-il être taxé comme s’il s’agissait de richesse liquide ?
- Jusqu’où peut-on aller dans la progressivité fiscale sans casser la dynamique d’innovation ?
Quelle que soit l’issue du scrutin de novembre 2026, une chose est déjà sûre : la confiance n’est plus la même. Et quand la confiance s’effrite dans la Silicon Valley, c’est tout l’écosystème mondial de l’innovation qui peut en ressentir les secousses.
Les prochains mois s’annoncent donc décisifs. Non seulement pour la Californie, mais pour l’ensemble de la communauté startup mondiale qui observe, analyse… et parfois, prépare déjà son plan B.