Imaginez deux licornes de la tech, spécialisées dans la gestion des ressources humaines et de la paie à l’international, qui se livrent une guerre sans merci. Des accusations d’espionnage industriel, des transferts bancaires suspects réalisés en quelques secondes, des témoins sous protection, et maintenant une enquête criminelle ouverte par le Département de la Justice américain. Ce n’est pas le scénario d’une série Netflix, mais bien la réalité qui oppose aujourd’hui Rippling et Deel.

Ce conflit, qui a débuté comme une simple bataille commerciale, a rapidement pris des allures de thriller judiciaire. Entre plaintes civiles, contre-plaintes, témoignages sous serment et interventions des autorités fédérales, l’histoire continue de s’épaissir mois après mois. Retour sur l’un des scandales les plus médiatisés du monde des startups en 2025-2026.

Une rivalité qui tourne au drame judiciaire

Dans l’univers ultra-concurrentiel des solutions RH et paie pour les entreprises modernes, deux acteurs se sont rapidement imposés : Rippling et Deel. Tous deux permettent aux sociétés (notamment les startups et scale-ups) de gérer salaires, avantages sociaux, contrats internationaux et conformité dans des dizaines de pays. Mais derrière cette similarité de positionnement se cache une lutte acharnée pour la domination du marché.

Le premier coup est porté en mai 2025, lorsque Rippling assigne Deel en justice. L’accusation est lourde : Deel aurait infiltré l’entreprise californienne en plaçant un espion parmi ses salariés. Selon les documents déposés devant les tribunaux, cet individu aurait transmis des informations stratégiques ultra-sensibles : listes de prospects commerciaux, feuilles de route produit, données clients confidentielles et même noms des meilleurs talents internes.

Le témoignage choc qui change tout

L’affaire bascule réellement lorsque l’employé incriminé accepte de collaborer. Dans une déclaration sous serment remise à un tribunal irlandais, il reconnaît avoir été payé pour espionner Rippling au profit de Deel. Le document, qui ressemble à s’y méprendre au scénario d’un film d’espionnage, détaille les demandes précises qu’il recevait de cadres de Deel.

J’ai transmis tout ce qu’on me demandait : leads commerciaux, roadmap produit, informations sur les comptes clients, noms des employés les plus performants…

Extrait de la déclaration sous serment de l’ancien employé de Rippling

Ce témoignage, s’il est confirmé, constitue un élément accablant. Rippling va même plus loin en invoquant la loi RICO (Racketeer Influenced and Corrupt Organizations Act), normalement utilisée contre les organisations criminelles. Même si l’action reste civile, l’utilisation d’un tel texte donne une idée de la gravité avec laquelle la société perçoit les faits reprochés.

Deel contre-attaque et accuse à son tour

Deel ne reste pas sans réaction. La société dépose rapidement une plainte reconventionnelle dans laquelle elle accuse Rippling d’avoir elle-même eu recours à des méthodes déloyales, notamment en se faisant passer pour un client afin d’obtenir des informations confidentielles. Selon Deel, la campagne médiatique menée par son concurrent ne serait rien d’autre qu’une tentative désespérée de masquer ses propres difficultés commerciales.

La startup dirigée par Alexandre Bouaziz affirme également que les allégations portées contre elle sont exagérées et que la justice tranchera en sa faveur. Elle pointe du doigt ce qu’elle qualifie de « campagne de diffamation » orchestrée par Rippling.

Un témoin sous pression et des filatures suspectes

L’histoire prend une dimension encore plus romanesque lorsque le principal témoin de l’affaire, l’ancien salarié de Rippling, retourne devant les juges. Il explique craindre pour sa sécurité et celle de sa famille, affirmant être suivi par des individus qu’il associe à Deel. Si l’avocat de Deel dément d’abord toute implication, des éléments découverts par la suite confirment que la société a bien mandaté une surveillance.

Cette révélation renforce encore la tension autour du dossier et pose la question de l’intensité des méthodes employées dans cette guerre entre licornes.

Les preuves bancaires qui font tâche

Fin novembre 2025, Rippling obtient un élément potentiellement décisif : des relevés bancaires. Ceux-ci montrent qu’un compte lié à l’épouse du directeur des opérations de Deel a reçu un virement… suivi, 56 secondes plus tard, d’un transfert du même montant vers le compte du témoin présumé. Cette quasi-simultanéité intrigue fortement et alimente les soupçons de paiement dissimulé.

Deel n’a pas encore apporté de réponse technique détaillée à cette découverte, mais l’élément pèse lourd dans le dossier judiciaire.

L’entrée en scène du Département de la Justice

Le tournant le plus spectaculaire intervient en janvier 2026. Selon le Wall Street Journal, le Département de la Justice américain aurait ouvert une enquête criminelle visant Deel pour les faits d’espionnage économique. Il ne s’agit plus d’un simple litige civil entre deux entreprises privées, mais bien d’une procédure pénale potentielle qui pourrait impliquer des sanctions lourdes, voire des peines de prison pour les dirigeants impliqués si les accusations sont retenues.

Deel affirme n’avoir pas été officiellement notifiée de l’ouverture d’une telle enquête, tout en précisant qu’elle coopérerait pleinement avec les autorités si besoin. Une prudence de communication classique dans ce type de situation sensible.

Les avocats stars face à face

Le casting judiciaire n’est pas en reste. Du côté de Rippling, on retrouve Alex Spiro, l’avocat connu pour avoir défendu Elon Musk, Jay-Z et d’autres personnalités de premier plan. Ancien procureur à Manhattan, il est réputé pour son style incisif et sa capacité à mener des dossiers médiatiques.

En face, Deel a recruté William Frentzen, ancien chef de l’unité fraude corporate et valeurs mobilières au bureau du procureur fédéral de Californie du Nord, aujourd’hui associé chez Morrison Foerster. Deux pointures du barreau américain qui promettent un affrontement juridique de haut niveau.

Les investisseurs toujours au rendez-vous

Ce qui frappe dans cette affaire, c’est la résilience financière des deux protagonistes malgré le scandale. En octobre 2025, Deel annonce une levée de 300 millions de dollars à une valorisation de 17,3 milliards, menée par Ribbit Capital et Andreessen Horowitz. Quelques mois plus tôt, en mai 2025, Rippling avait levé 450 millions à 16,8 milliards auprès d’investisseurs comme Elad Gil, Goldman Sachs Alternatives et Y Combinator.

Les marchés financiers semblent donc considérer que le potentiel business reste immense, bien au-dessus des risques judiciaires actuels. Une preuve supplémentaire que le secteur des solutions RH globalisées reste l’un des plus attractifs de la tech.

Quelles leçons pour les startups ?

Cette affaire, au-delà du feuilleton judiciaire, soulève plusieurs questions importantes pour l’écosystème startup :

  • À quel point la concurrence peut-elle devenir agressive sans franchir la ligne rouge ?
  • Comment protéger ses données stratégiques dans un environnement où les talents circulent très rapidement ?
  • Quel impact un tel scandale peut-il avoir sur le recrutement et la confiance des clients ?
  • Les investisseurs restent-ils vraiment indifférents à ces risques juridiques et réputationnels ?

Le secteur des ressources humaines et de la paie internationale est devenu stratégique pour les entreprises qui recrutent à l’étranger. Les données manipulées sont particulièrement sensibles : salaires, informations personnelles des employés, contrats, fiscalité… Toute fuite peut avoir des conséquences graves, tant sur le plan concurrentiel que légal (RGPD en Europe, CCPA en Californie, etc.).

Vers un règlement ou une escalade ?

Pour l’instant, personne ne semble prêt à lâcher prise. Les deux sociétés continuent de se déchirer publiquement tout en poursuivant leur croissance commerciale. L’ouverture d’une enquête criminelle par le DOJ pourrait cependant changer la donne. Si des preuves solides venaient à émerger, les conséquences pourraient devenir existentielles pour l’une ou l’autre des parties.

En attendant, cette affaire rappelle une règle d’or du monde des startups : dans la tech, la compétition est féroce, mais certaines méthodes restent inacceptables… et dangereuses. L’épilogue judiciaire de cette rivalité hors norme promet encore de nombreux rebondissements dans les mois à venir.

Le secteur des RH tech n’a pas fini de nous surprendre. Entre innovation fulgurante et dérapages spectaculaires, l’histoire de Rippling et Deel est peut-être l’illustration la plus extrême de cette dualité qui caractérise la Silicon Valley contemporaine.

Et vous, que pensez-vous de cette affaire ? La guerre économique justifie-t-elle de tels moyens ? La justice permettra-t-elle d’y voir plus clair ? N’hésitez pas à partager votre avis en commentaire.

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Steven Soarez
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