Vous êtes à 11 000 mètres d’altitude, ceinture attachée, film démarré… et soudain l’avion plonge de plusieurs centaines de mètres en quelques secondes. Panique à bord ? Non, pire : un rayon cosmique venu du Soleil vient de « retourner » un bit dans la mémoire d’un ordinateur de vol. Ce scénario, digne d’un film de science-fiction, est devenu réalité le 30 octobre dernier sur un vol JetBlue.

Quand le Soleil pirate les Airbus A320

Le 29 novembre 2025, Airbus a déclenché une procédure rarissime : immobiliser immédiatement plusieurs milliers d’appareils de la famille A320 (A319, A320, A321 néo inclus) pour y installer un correctif logiciel urgent. La cause ? Une vulnérabilité aux rayons cosmiques et aux éruptions solaires intenses capable de corrompre les données critiques des calculateurs de commandes de vol.

Concrètement, un seul particule à haute énergie peut provoquer ce que l’on appelle un Single Event Upset (SEU), plus communément un bit flip : un 0 devient 1 (ou l’inverse) dans une zone mémoire. Quand cela arrive dans le calculateur qui gère les lois de pilotage… les conséquences peuvent être dramatiques.

L’incident qui a tout déclenché

Le vol B6-1461 de JetBlue décolle de Cancún direction Newark. Tout se passe normalement jusqu’à ce que, en croisière, l’avion perde brutalement 800 pieds en moins de dix secondes. Les pilotes reprennent la main manuellement et détournent l’appareil vers Tampa pour un atterrissage d’urgence.

« Les alarmes se sont mises à hurler, les commandes sont devenues molles, puis l’avion a littéralement basculé en avant. J’ai cru à une défaillance mécanique majeure. »

Un pilote présent sur le vol (anonymisé)

L’enquête a révélé qu’aucune pièce mécanique n’était en cause. Le coupable ? Une tempête solaire modérée qui a bombardé l’avion de particules à haute énergie au moment exact où il survolait une zone à forte latitude (plus exposée).

Pourquoi maintenant ? L’avionique toujours plus sensible

Les avions des années 80-90 utilisaient des composants beaucoup plus gros (gravure 1 µm ou plus). Aujourd’hui, les processeurs des A320neo tournent avec des gravures de 10 nm voire 7 nm. Plus les transistors rapetissent, plus ils deviennent sensibles aux rayonnements ionisants.

  • Années 1990 : un bit flip toutes les 10 000 heures de vol en moyenne
  • Années 2010 : un bit flip toutes les 1 000 heures
  • 2025 : un bit flip toutes les 100 heures sur certains calculateurs

Le phénomène n’est pas nouveau – Boeing a connu des cas similaires sur 787 – mais Airbus pensait avoir suffisamment blindé ses systèmes avec triple redondance et ECC mémoire. Raté : le bug se situe dans une zone non protégée du logiciel de gestion des lois de commande (ELAC et SEC).

Les solutions techniques déployées en urgence

Airbus a publié deux directives simultanées :

  1. Rétrograder immédiatement vers la version logiciel R1.4 (datée de 2022) qui contenait un algorithme de détection plus conservateur des erreurs de calcul
  2. Pour 1 200 appareils équipés de la toute dernière révision matérielle, remplacement physique des modules FCU concernés (opération de 48h par avion)
ModèleAvions concernésAction requise
A320ceo3 200Simple mise à jour logiciel
A320neo2 400Mise à jour + inspection
A321neo1 100Remplacement matériel partiel

Coût estimé pour les compagnies ? Plusieurs centaines de millions d’euros en immobilisation et maintenance, sans compter les perturbations passagers.

Et demain ? Vers une avionique « radiation-hardened » de série ?

Le secteur spatial utilise depuis cinquante ans des composants durcis (Rad-Hard) capables de résister à 1 000 fois plus de radiations. Problème : ils sont énormes, gourmands en énergie et coûtent une fortune. Impensable en aviation commerciale… jusqu’à présent.

Plusieurs pistes émergent :

  • Intégration systématique de mémoires MRAM ou ReRAM (immunisées aux SEU
  • Utilisation de processeurs RISC-V open-source avec triple lockstep dès la conception
  • Algorithmes d’intelligence artificielle capables de détecter en temps réel une incohérence physique (ex : « l’avion ne peut pas descendre à -6 000 ft/min sans commande pilote »)
  • Blindage actif par champs magnétiques miniatures autour des zones critiques

« Nous entrons dans une ère où l’espace et l’aviation commerciale ne peuvent plus être pensés séparément. Le Soleil est désormais un acteur de la sécurité aérienne. »

Docteur Claire Moreau, astrophysicienne au CNES

Ce que cela nous dit sur notre dépendance technologique

Cet incident rappelle cruellement que plus nos systèmes deviennent miniaturisés et complexes, plus ils deviennent fragiles face à des phénomènes physiques que nous ne maîtrisons pas totalement. Les voitures autonomes, les satellites Starlink, les data centers en altitude… tous sont exposés au même risque.

En 2024, une éruption solaire de classe X28 (la plus forte jamais enregistrée) a mis hors service 42 satellites Starlink en une seule journée. Demain, une tempête de niveau Carrington (1859) pourrait purement et simplement paralyser l’aviation mondiale pendant plusieurs semaines.

Le paradoxe est saisissant : nous volons plus haut, plus vite, avec des technologies toujours plus avancées… mais nous redevenons vulnérables à des phénomènes que les marins du XIXe siècle connaissaient déjà sous le nom d’« aurores boréales qui rendent fous les compas ».

Conclusion : un réveil nécessaire

L’affaire des Airbus A320 n’est probablement que la partie visible de l’iceberg. Elle nous oblige à repenser la résilience de tous les systèmes critiques face à l’environnement spatial. Car si un simple photon peut faire vaciller un avion de 70 tonnes, imaginez ce qu’une véritable tempête solaire pourrait faire à notre société hyper-connectée.

Le ciel n’a jamais été aussi technologique… ni aussi exposé aux caprices du Soleil.

Prochain vol prévu ? Peut-être vaut-il mieux vérifier l’indice KP et l’activité solaire avant d’embarquer. On n’est jamais trop prudent.

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Steven Soarez
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