Imaginez-vous passionnée par le monde de la tech, recrutée par l’un des fonds les plus puissants de la Silicon Valley, puis confrontée à un quotidien où les mots « compétence », « respect » et « équilibre » semblent avoir disparu du vocabulaire de vos supérieurs. C’est exactement le récit qu’une ancienne vice-présidente d’Insight Partners a décidé de porter devant la justice fin 2025.
Le 30 décembre 2025, Kate Lowry a déposé une plainte retentissante contre le célèbre fonds de capital-risque américain. Les accusations ? Discrimination liée au genre, discrimination liée au handicap, harcèlement moral et licenciement abusif. Une affaire qui rappelle furieusement les grands scandales #MeToo du venture capital il y a dix ans… mais dans un contexte 2026 où l’on espérait pourtant avoir progressé.
Quand le rêve VC tourne au cauchemar managérial
Insight Partners fait partie des mastodontes incontestés du venture capital. Avec des milliards sous gestion et un portefeuille impressionnant (Datadog, Wiz, Monday.com, Armis, etc.), le fonds jouit d’une réputation de machine à succès. Pourtant, derrière les annonces triomphales et les valorisations stratosphériques, une autre réalité existerait selon Kate Lowry.
Recrutée en 2022 après un parcours prestigieux (Meta, McKinsey, startup early-stage), elle pensait intégrer une équipe d’élite. Très vite, le tableau change. Dès son arrivée, le manager promis lors des entretiens disparaît et elle se retrouve sous la responsabilité d’une nouvelle superviseuse.
Un management qualifié de « hazing » intensif
Selon la plainte, cette responsable aurait instauré un climat extrêmement exigeant, voire violent sur le plan psychologique. Les attentes décrites sont édifiantes :
- Répondre aux messages entre 6h et 23h, tous les jours
- Rester connectée pendant les vacances, week-ends et congés
- Accepter des remarques humiliantes publiques
- Exécuter des tâches redondantes et dévalorisantes
Les phrases rapportées dans le document judiciaire sont particulièrement dures :
« Tu es incompétente, tais-toi et prends des notes »
Extrait allégué de propos tenus par la superviseuse – plainte de Kate Lowry
« Tu dois m’obéir comme un chien : fais ce que je dis, quand je le dis, sans parler »
La plainte précise également que cette superviseuse aurait ouvertement déclaré pratiquer un hazing (bizutage professionnel) « plus long et plus intense » envers Kate Lowry qu’envers ses collègues masculins moins expérimentés.
Des congés maladie qui n’arrangent personne
Le stress accumulé finit par avoir raison de la santé de Kate Lowry. Son médecin lui prescrit un arrêt longue durée. Elle s’absente de février à juillet 2023. À son retour, nouveau choc : le département RH lui aurait clairement signifié que « si la nouvelle équipe ne l’aimait pas, elle serait licenciée ».
En septembre 2023, un second coup dur : une commotion cérébrale. Nouveau congé médical. Elle revient fin 2024 dans un contexte de réorganisation interne. Malgré plusieurs départs, les conditions de travail ne s’améliorent pas.
Sous-paiement et menace de baisse salariale
Autre grief majeur soulevé dans la plainte : une rémunération jugée 30 % inférieure au marché pour son niveau de séniorité et ses responsabilités en 2024. Pire encore, en avril 2025, on lui annonce une baisse de compensation à venir.
Face à cette accumulation de signaux, Kate Lowry mandate des avocats. Le mai 2025, une mise en demeure est envoyée à Insight Partners. Moins d’une semaine plus tard… licenciement.
« Trop de personnes puissantes et fortunées dans le venture capital pensent qu’il est acceptable de violer la loi, de sous-payer et de maltraiter leurs employés. »
Kate Lowry, ancienne VP Insight Partners
Un schéma qui rappelle les grandes affaires des années 2010
Les observateurs du petit monde du venture ne peuvent s’empêcher de penser à l’affaire Ellen Pao contre Kleiner Perkins en 2012. Même si Ellen Pao avait finalement perdu son procès, cette affaire avait été un électrochoc. Elle avait ouvert la voie à de nombreuses autres plaintes chez Google, Facebook, Uber, Microsoft… et forcé le secteur à regarder en face ses problèmes de diversité et d’inclusion.
Plus de dix ans plus tard, la question reste entière : le venture capital a-t-il vraiment changé ? Ou les belles déclarations DEI (Diversity, Equity, Inclusion) ne sont-elles que des éléments de langage pour les pitchs investisseurs ?
Pourquoi cette plainte pourrait faire jurisprudence
Plusieurs éléments rendent cette affaire potentiellement explosive :
- La combinaison handicap + genre + représailles après mise en demeure
- Les preuves écrites (emails, messages, évaluations) que les avocats affirment posséder
- Le timing : juste après plusieurs années où le secteur a promis plus de transparence et d’inclusion
- Le profil de la plaignante : parcours irréprochable, passage chez Meta et McKinsey
- Le silence (pour l’instant) d’Insight Partners
Si les faits sont prouvés, cette plainte pourrait non seulement coûter plusieurs millions de dollars au fonds, mais surtout déclencher un nouvel effet domino dans le capital-risque.
Le venture capital face à son miroir
Depuis plusieurs années, les grands fonds sont sous pression. Les LPs (Limited Partners – les investisseurs institutionnels) demandent de plus en plus de preuves concrètes en matière de diversité. Les classements de diversité se multiplient. Certains fonds ont même nommé des responsables DEI à temps plein.
Mais entre les annonces et la réalité quotidienne, le fossé reste parfois immense. Les horaires déraisonnables, la glorification du « hustle » permanent, les commentaires sexistes ou infantilisants, les écarts de rémunération… ces phénomènes perdurent selon de nombreux témoignages anonymes sur Blind, Fishbowl ou LinkedIn.
L’affaire Kate Lowry pourrait être le symbole d’un tournant. Ou au contraire, si elle est déboutée, elle pourrait renforcer l’idée que « c’est le prix à payer pour travailler dans le meilleur écosystème du monde ».
Et maintenant ?
Le procès va durer. Les deux parties vont probablement tenter une médiation confidentielle (c’est la norme dans ce genre d’affaires sensibles). Mais si l’affaire va jusqu’au bout, elle offrira une fenêtre rare sur les coulisses d’un des fonds les plus puissants et les plus discrets de la planète VC.
Pour Kate Lowry, c’est déjà une forme de victoire symbolique : elle a brisé le silence. Pour le secteur, c’est un rappel brutal que la culture d’entreprise, même dans l’univers le plus innovant du monde, n’échappe pas aux lois… ni aux comptes à rendre.
Le verdict, quel qu’il soit, marquera durablement les esprits. Et peut-être, enfin, forcera-t-il certains à revoir en profondeur leur façon de manager, de rémunérer et de traiter leurs talents.
À suivre de très près en 2026.
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