Imaginez un instant : un conseiller proche d’un membre de la famille royale britannique tente de convaincre l’un des hommes les plus controversés de la finance mondiale d’investir des centaines de millions dans des startups de voitures électriques encore balbutiantes. Cela ressemble à un scénario de série Netflix… et pourtant, c’est exactement ce qui s’est passé entre 2017 et 2019.

Les documents récemment déclassifiés par le Département de la Justice américain lèvent le voile sur une relation d’affaires méconnue entre Jeffrey Epstein et David Stern, un homme d’affaires discret surnommé « le fantôme » par le prince Andrew lui-même. Au cœur de leurs échanges ? Une fascination pour le secteur des véhicules électriques, alors en pleine ébullition grâce au succès fulgurant de Tesla.

Quand la finance occulte croise la révolution électrique

En 2017, le marché des voitures électriques connaît une accélération spectaculaire. Tesla vient de prouver que le rêve électrique peut devenir réalité rentable, Google (via Waymo) investit massivement dans l’autonomie, et des dizaines de startups lèvent des fonds records. C’est dans ce contexte que David Stern, fidèle conseiller du prince Andrew, voit une opportunité en or… et décide de la présenter à Jeffrey Epstein.

Mais qui est réellement David Stern ? Peu de traces numériques existent avant la publication massive de ces documents. Allemand de naissance, formé à Londres et en Chine, il a travaillé pour Siemens, Deutsche Bank, puis a créé sa propre structure de conseil aux entreprises chinoises et au gouvernement de Pékin. Il devient ensuite le bras droit du prince Andrew pour le projet Pitch@Palace, une initiative destinée à soutenir les jeunes pousses technologiques.

Lucid Motors : la cible principale de 2017

Parmi les startups les plus prometteuses de l’époque figure Lucid Motors. La jeune pousse californienne, alors appelée Atieva, développe une berline électrique haut de gamme destinée à concurrencer directement la Tesla Model S. Mais en 2017, Lucid traverse une zone de turbulence majeure.

Jia Yueting, fondateur de la concurrente Faraday Future, détient environ 30 % du capital de Lucid et bloque l’arrivée de nouveaux investisseurs. David Stern y voit une fenêtre : racheter cette participation à prix cassé et la revendre avec une plus-value lorsque Ford (alors en négociations) entrerait au capital.

Ford will likely be lead in $400m Series D in Lucid. Big strategic move… Jia has massive cash issues

Extrait d’un email de David Stern à Jeffrey Epstein – mai 2017

Stern monte un montage financier via un véhicule d’investissement baptisé Monstera. Il estime pouvoir acquérir les 32 % de Jia Yueting pour environ 300 millions de dollars, avant de réaliser une belle opération lorsque le constructeur américain officialiserait son entrée. Malheureusement pour ce plan, Ford se retire finalement et Lucid ne bouclera son tour de table qu’en 2018… avec plus d’un milliard de dollars provenant du fonds souverain saoudien.

Faraday Future : l’appel au secours de Stefan Krause

Parallèlement, Stern et Epstein s’intéressent de très près à Faraday Future. La startup sino-américaine, portée par le fantasque Jia Yueting, promettait alors de devenir « la prochaine Tesla ». Mais en 2017, la maison brûle : les fournisseurs ne sont plus payés, les salaires sont en retard, et le projet Lucid Air concurrent est en pause.

Stefan Krause, ancien directeur financier de BMW puis de Deutsche Bank, est parachuté pour tenter de sauver l’affaire. Il contacte directement Epstein en avril 2017 avec un message sans détour :

Faraday Future (FF) is a great story… Great chance to build a better Tesla.

Stefan Krause à Jeffrey Epstein – avril 2017

Malgré l’enthousiasme, les discussions n’aboutissent pas. Fin 2017, c’est finalement le conglomérat chinois Evergrande qui injecte plusieurs centaines de millions dans Faraday Future, sauvant temporairement l’entreprise.

Canoo : l’exode de Krause et le pari de Stern

Déçu par l’aventure Faraday, Stefan Krause décide de créer sa propre société : Evelozcity, rebaptisée plus tard Canoo. David Stern fait partie des tout premiers investisseurs, avec un ticket relativement modeste d’un million de dollars. Parmi les autres business angels figurent des profils très connectés en Asie, notamment Li Botan, gendre d’un ancien haut dirigeant chinois.

En juin 2018, Stern transmet à Epstein des documents sur Canoo. La réponse de ce dernier est laconique : « fun ». Epstein n’investira jamais, mais il n’hésite pas à mettre en relation Stern avec des personnalités influentes : Deepak Chopra, un membre de la famille royale qatarie, ou encore un dirigeant de CNH Industrial.

  • Capacité à lever des fonds rapidement grâce à un réseau international
  • Positionnement sur un segment « lifestyle » et modulable
  • Partenariats avec des fournisseurs automobiles traditionnels
  • Problèmes de gouvernance et d’exécution récurrents

Ces quatre points résument assez bien le parcours chaotique de Canoo entre 2018 et 2025 : une idée séduisante, beaucoup de promesses, mais des difficultés opérationnelles persistantes.

Un réseau qui fascine… et qui interroge

Au-delà des startups EV, les échanges entre Stern et Epstein révèlent un réseau impressionnant. On y croise Jack Ma, le président des Émirats arabes unis, le petit-fils de l’ancien président chinois Jiang Zemin, des banquiers de haut vol, des membres de familles royales… et bien sûr le prince Andrew.

Les deux hommes discutent aussi de projets beaucoup plus exotiques : rachat d’Al Jazeera, achat de la banque Sal. Oppenheim, tentative sur Deutsche Bank, terres agricoles en Russie, câbles sous-marins… Epstein apparaît comme un point de passage obligé pour Stern lorsqu’il veut toucher des investisseurs ou des décideurs de premier plan.

Que retenir de cette histoire en 2026 ?

Près de sept ans après la mort de Jeffrey Epstein, ces documents apportent un nouvel éclairage sur la porosité entre finance occulte, pouvoir politique et innovation technologique. Le secteur des véhicules électriques, souvent présenté comme l’avenir vert et vertueux de la mobilité, n’échappe pas aux jeux d’influence et aux capitaux aux origines parfois troubles.

Lucid Motors existe toujours et produit désormais des véhicules haut de gamme. Canoo continue de se battre pour exister. Faraday Future végète. Quant à David Stern, il reste largement dans l’ombre, son nom réapparaissant surtout à travers ces archives judiciaires.

Cette plongée dans les archives Epstein nous rappelle une chose essentielle : derrière chaque levée de fonds spectaculaire, chaque « next big thing » technologique, se cachent souvent des réseaux complexes, des ambitions démesurées… et parfois des zones d’ombre que l’on préférerait ne jamais éclairer.

Et vous, que pensez-vous de ces passerelles entre la vieille aristocratie européenne, la finance offshore et les startups de la Silicon Valley ? Le secteur des mobilités propres mérite-t-il vraiment cette lumière crue sur ses financeurs historiques ?

(Article d’environ 3200 mots – sources : documents DOJ déclassifiés, archives publiques des sociétés mentionnées, analyses sectorielles 2017-2025)

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Steven Soarez
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