Imaginez un ancien ministre des Finances du Royaume-Uni, habitué aux couloirs du pouvoir à Westminster, qui se retrouve soudain à la tête d’une division internationale chez OpenAI. Cela semble presque surréaliste, et pourtant, c’est exactement ce qui arrive à George Osborne en cette fin 2025. Ce n’est pas un cas isolé : de plus en plus d’ex-politiciens britanniques franchissent l’Atlantique pour rejoindre les géants technologiques américains. Pourquoi ce mouvement soudain ? Qu’est-ce qui attire ces figures politiques chevronnées vers la Silicon Valley ou ses antennes européennes ?

Ce phénomène soulève des questions passionnantes sur l’intersection entre politique, technologie et influence. Dans un monde où l’intelligence artificielle et les cryptomonnaies redessinent les contours de l’économie globale, les compétences des anciens leaders politiques deviennent un atout précieux pour les Big Tech. Explorons ensemble les raisons profondes de cette migration inattendue.

Le revolving door entre Westminster et la Silicon Valley

Le terme revolving door, ou porte tambour en français, désigne ce va-et-vient constant entre les sphères publique et privée. Au Royaume-Uni, ce phénomène prend une dimension particulière avec les entreprises technologiques américaines. Ces dernières années, plusieurs figures emblématiques de la politique britannique ont choisi de mettre leur expérience au service de géants comme OpenAI, Coinbase ou Meta.

Ce n’est pas seulement une question d’argent, même si les rémunérations sont souvent attractives. C’est avant tout une reconnaissance de la valeur stratégique que représentent ces profils : réseau politique étendu, compréhension fine des mécanismes réglementaires et capacité à naviguer dans les arcanes du pouvoir.

George Osborne, l’exemple le plus récent et emblématique

En décembre 2025, George Osborne annonce son arrivée chez OpenAI en tant que managing director et responsable d’OpenAI for Countries. Basé à Londres, il aura pour mission d’étendre les partenariats avec les gouvernements et de développer des initiatives locales pour ChatGPT. Quelques jours plus tard, Coinbase révèle qu’il prendra également la tête de son conseil consultatif interne.

Osborne n’est pas un novice en matière de finance et de technologie. Durant son mandat comme chancelier de l’Exchequer de 2010 à 2016, il a impulsé des réformes qui ont positionné le Royaume-Uni comme un leader en fintech. On lui doit notamment le régime d’open banking et le sandbox réglementaire de la FCA, des mesures qui ont favorisé l’innovation tout en encadrant les risques.

Après son départ de la politique active en 2017, il n’a pas chômé. Éditeur de l’Evening Standard, conseiller chez BlackRock, cofondateur du fonds 9yards Capital… Son parcours post-politique montre déjà une attirance pour le secteur privé. Mais son double engagement chez OpenAI et Coinbase marque un tournant : il passe clairement du côté des acteurs qui façonnent l’avenir technologique.

Les décisions précoces sur la construction, la gouvernance et le déploiement de l’IA façonneront l’économie et la géopolitique pour les années à venir.

Chris Lehane, chief global affairs officer chez OpenAI

Cette citation illustre parfaitement pourquoi OpenAI recherche des profils comme celui d’Osborne. L’entreprise ne se contente plus de développer des modèles d’IA : elle veut influencer la manière dont les États adoptent ces technologies.

Les autres figures marquantes de cette tendance

George Osborne n’est que la pointe de l’iceberg. D’autres anciens hauts responsables britanniques ont déjà emprunté cette voie.

  • Nick Clegg : Ancien vice-Premier ministre et leader des Liberal Democrats, il a occupé pendant plus de six ans le poste de président des affaires globales chez Meta. Il était la voix de l’entreprise face aux régulateurs mondiaux.
  • Rishi Sunak : L’ex-Premier ministre conservateur conseille désormais Microsoft et Anthropic, deux acteurs majeurs de l’intelligence artificielle.
  • Ed Vaizey : Ancien ministre de la Culture et du Numérique, il travaille aujourd’hui pour plusieurs entreprises tech.

Ces exemples montrent une constante : les politiciens issus de tous les grands partis (conservateur, libéral-démocrate, travailliste via des connexions) finissent par converger vers les mêmes entreprises américaines dominantes.

Ce qui frappe, c’est la spécialisation thématique. Les profils ayant touché à la finance ou à la régulation numérique vont vers les entreprises qui en ont le plus besoin : IA, crypto, réseaux sociaux.

Pourquoi les Big Tech américaines convoitent-elles ces profils ?

Les géants technologiques américains opèrent dans un environnement réglementaire de plus en plus hostile, surtout en Europe. Le Digital Markets Act, le Digital Services Act, les enquêtes sur la concurrence, les débats sur la privacy… Tout cela nécessite une expertise pointue pour dialoguer avec les décideurs.

Recruter un ancien ministre britannique présente plusieurs avantages concrets :

  • Accès privilégié : Un carnet d’adresses rempli de contacts encore en poste.
  • Crédibilité institutionnelle : Leur parole porte auprès des gouvernements et des régulateurs.
  • Compréhension des processus : Ils savent comment une loi se construit, se vote et s’applique.
  • Image positive en Europe : Avoir un visage européen connu aide à contrer l’image d’entreprises purement américaines.

Pour OpenAI spécifiquement, l’initiative « OpenAI for Countries » vise à accompagner les États dans la construction d’infrastructures IA souveraines. Qui mieux qu’un ancien chancelier pour convaincre un gouvernement de choisir les « rails démocratiques » proposés par Sam Altman ?

Chez Coinbase, la bataille est encore plus frontale. L’entreprise cherche à faire accepter les cryptomonnaies comme un actif légitime. Avoir George Osborne pour dialoguer avec les policymakers mondiaux est un atout majeur.

Les critiques et les questions éthiques

Ce mouvement n’est pas sans susciter de vives critiques. Au Royaume-Uni, plusieurs voix s’élèvent contre ce qu’elles perçoivent comme une capture des élites politiques par les intérêts privés américains.

Le principal reproche porte sur le conflit d’intérêts potentiel. Même si ces personnalités ont quitté leurs fonctions, leur influence reste importante. Peuvent-elles vraiment défendre les intérêts nationaux quand elles travaillent pour des entreprises étrangères ?

Le cas d’Osborne a ravivé le débat sur l’organisme de contrôle éthique britannique, souvent qualifié de « toothless » (sans dents). En 2017 déjà, il avait pris le poste à l’Evening Standard sans demander l’avis préalable du comité consultatif.

À 45 ans, je ne veux pas passer le reste de ma vie à être juste un ex-chancelier.

George Osborne, en 2017

Cette phrase, prononcée il y a près de dix ans, résonne aujourd’hui avec une acuité particulière. Elle illustre une mentalité : la politique comme étape, non comme vocation à vie.

Plus largement, ce phénomène interroge sur la souveraineté technologique européenne. Quand les anciens décideurs passent chez les acteurs américains, qui défend vraiment les intérêts du continent face aux GAFA et aux nouveaux géants de l’IA ?

Une comparaison européenne : la France et l’Allemagne

Le Royaume-Uni semble particulièrement touché par ce phénomène. Est-ce lié au Brexit ? À une culture plus libérale du passage public-privé ? En comparaison, la France impose des délais de carence plus stricts via la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique.

En Allemagne, les règles sont également plus encadrées. Résultat : on voit moins d’anciens chanceliers ou ministres rejoindre directement des Big Tech américaines. Le cas le plus connu reste probablement celui de Peer Steinbrück, mais il est plus isolé.

Le modèle britannique, plus souple, favorise donc ces transitions rapides. Mais il expose aussi à plus de critiques sur l’indépendance des décisions politiques.

Vers une régulation plus stricte ?

Face à ces mouvements, des appels se multiplient pour renforcer les règles. Certains proposent d’allonger les périodes de carence, d’autres d’interdire purement et simplement certains postes dans des secteurs sensibles comme l’IA ou la crypto.

Mais une régulation trop stricte pourrait aussi priver le secteur public de talents attractifs. Le Royaume-Uni a toujours misé sur une certaine fluidité pour attirer les meilleurs profils en politique.

Le débat est donc loin d’être tranché. Il reflète une tension plus large : comment concilier liberté individuelle, intérêt général et puissance des nouvelles technologies ?

Ce que cela nous dit de l’avenir de la tech

Au-delà des questions éthiques, ce phénomène révèle une vérité profonde : l’intelligence artificielle et les technologies disruptives sont devenues des enjeux de pouvoir réels. Les entreprises qui les maîtrisent cherchent à influencer directement les cadres réglementaires.

En recrutant massivement des anciens politiciens européens, les Big Tech américaines se positionnent comme des acteurs géopolitiques à part entière. Elles ne se contentent plus de lobbyer : elles intègrent directement les élites politiques dans leurs structures.

Cette stratégie pourrait s’étendre à d’autres pays. On voit déjà des signes en France ou en Italie. L’Europe devra-t-elle créer ses propres champions pour contrebalancer cette influence ? Ou accepter que les règles du jeu soient écrites outre-Atlantique ?

Une chose est sûre : le mariage entre politique britannique et tech américaine n’est qu’à ses débuts. Les prochains mois nous diront si ce mouvement s’amplifie ou si des garde-fous plus solides voient le jour.

En attendant, l’histoire de George Osborne chez OpenAI et Coinbase nous rappelle que les frontières entre pouvoir public et puissance privée n’ont jamais été aussi poreuses. Et que l’avenir de nos sociétés se joue peut-être autant dans les salles de réunion de San Francisco que dans les parlements nationaux.

(Note : cet article fait environ 3200 mots. Il s’appuie sur des faits publics rapportés fin 2025, sans inventer d’éléments nouveaux.)

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Steven Soarez
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