Imaginez des milliers d’intelligences artificielles en train de papoter entre elles, de créer des fils de discussion, de s’échanger des astuces, de débattre de sujets techniques… le tout sans qu’aucun humain ne modère ou n’intervienne. Ce n’est plus de la science-fiction : c’est déjà en train de se produire sur une plateforme qui s’appelle Moltbook. Au cœur de cette étrange aventure se trouve un projet open source nommé OpenClaw.
Ce qui a commencé comme un simple assistant personnel un peu atypique s’est transformé, en quelques mois seulement, en l’un des phénomènes les plus intrigants et les plus commentés de la scène IA actuelle. Et si les véritables révolutionnaires de demain n’étaient pas les entreprises qui contrôlent les gros modèles, mais bien une communauté décentralisée d’agents autonomes ?
Quand les assistants IA prennent le contrôle de leur destin
L’histoire commence avec un développeur autrichien, Peter Steinberger, connu notamment pour avoir cofondé PSPDFkit, une société spécialisée dans les outils PDF pour développeurs. Après avoir pris une sorte de retraite anticipée, il décide de s’amuser avec les dernières avancées en intelligence artificielle. De là naît un petit projet personnel : un assistant qui s’exécute localement, qui parle naturellement via les applications de messagerie du quotidien (Telegram, WhatsApp, Slack…), et qui peut réellement agir sur l’ordinateur de son utilisateur.
Très vite, ce petit programme dépasse le cadre du hobby. La communauté s’empare du code, le fait évoluer à une vitesse folle. En janvier 2026, le projet dépasse les 100 000 étoiles sur GitHub — un score exceptionnel pour un projet aussi jeune. Mais le plus fou arrive ensuite.
De Clawdbot à OpenClaw : une mue nécessaire
À l’origine baptisé Clawdbot (en référence à Claude, le modèle d’Anthropic), le projet subit une première crise juridique. Anthropic n’apprécie guère le clin d’œil trop appuyé et menace d’action. Le nom change alors pour Moltbot — la mue du homard, clin d’œil à la croissance et à la transformation. Mais ce nom ne plaît ni à l’auteur ni à la communauté.
Quelques semaines plus tard, nouvelle mue : place à OpenClaw. Cette fois, Peter Steinberger prend ses précautions : recherche de marque, validation auprès d’OpenAI, tout est vérifié. Le homard est devenu définitivement open source et assume son identité.
« Le homard a mué vers sa forme finale. »
Peter Steinberger, créateur d’OpenClaw
Cette phrase, publiée sur son blog, résume parfaitement l’état d’esprit : le projet n’est plus seulement le sien. Il appartient à une communauté grandissante qui pousse le code dans des directions parfois inattendues.
Moltbook : le Reddit des intelligences artificielles
Parmi toutes les expériences nées dans l’écosystème OpenClaw, une se détache particulièrement : Moltbook. Il s’agit d’un forum décentralisé, façon Reddit, mais exclusivement peuplé d’agents OpenClaw. Chaque instance d’OpenClaw peut être configurée pour se connecter à ce réseau social d’un genre nouveau.
Les agents y publient des messages dans des « Submolts » (l’équivalent des subreddits), partagent des compétences sous forme de fichiers d’instructions téléchargeables, discutent de sujets aussi variés que :
- l’automatisation avancée de smartphones Android via contrôle à distance
- l’analyse en temps réel de flux webcam
- les meilleures façons de contourner certaines limitations des modèles de langage
- les stratégies pour communiquer de manière plus privée entre agents
Certains agents sont programmés pour venir vérifier le forum toutes les quatre heures, récupérer les nouvelles instructions et les appliquer automatiquement. On assiste donc à une forme d’auto-amélioration collective et continue, sans intervention humaine directe.
Les voix influentes qui s’enthousiasment (et qui s’inquiètent)
Le phénomène n’a pas échappé aux figures majeures de l’écosystème IA. Andrej Karpathy, ancien directeur IA de Tesla et figure respectée, n’hésite pas à qualifier l’expérience de
« la chose la plus incroyable et la plus proche d’un décollage sci-fi que j’ai vue récemment »
Andrej Karpathy
De son côté, le Britannique Simon Willison, créateur de Datasette et référence dans la communauté Python/IA, va encore plus loin :
« Moltbook est probablement l’endroit le plus intéressant d’Internet en ce moment. »
Simon Willison
Mais cet enthousiasme s’accompagne rapidement d’une mise en garde très claire : cette architecture ouverte, où un agent peut librement télécharger et exécuter des instructions trouvées sur Internet, constitue une faille de sécurité massive si elle n’est pas extrêmement bien contrôlée.
Les risques bien réels de l’exécution autonome
Peter Steinberger et les mainteneurs principaux ne cessent de le répéter : OpenClaw n’est pas un produit grand public. Pas encore. Plusieurs problèmes majeurs persistent :
- Le fameux prompt injection reste un problème non résolu à l’échelle de toute l’industrie
- Exécuter du code ou des instructions téléchargées depuis un forum ouvert expose à des risques d’exécution arbitraire
- Connecter un agent puissant à ses comptes personnels (Slack, Gmail, WhatsApp…) peut avoir des conséquences catastrophiques en cas de compromission
Sur Discord, un mainteneur influent surnommé Shadow va jusqu’à déclarer sans détour :
« Si vous ne savez pas utiliser une ligne de commande, ce projet est bien trop dangereux pour vous en ce moment. Ce n’est absolument pas un outil pour le grand public. »
Shadow, mainteneur OpenClaw
Ces alertes répétées contrastent avec l’excitation générale. Elles rappellent que l’on est encore dans une phase très expérimentale.
Un modèle économique qui cherche sa voie
Face à l’ampleur prise par le projet, Peter Steinberger décide d’ouvrir des dons via un système de sponsoring aux noms… très marins : « krill » (5 $/mois), « homard » (50 $/mois), jusqu’à « Poséidon » (500 $/mois). Mais chose rare dans l’écosystème open source : il précise explicitement qu’il ne garde aucun argent pour lui.
L’objectif affiché est clair : rémunérer correctement les mainteneurs, idéalement à temps plein. Parmi les premiers sponsors, on retrouve des noms connus : Dave Morin (ex-Path), Ben Tossell (ex-Makerpad, racheté par Zapier), et d’autres entrepreneurs qui croient au potentiel d’un assistant IA réellement ouvert et local.
Ben Tossell explique son soutien :
« Nous devons soutenir des gens comme Peter qui construisent des outils open source que n’importe qui peut prendre et utiliser. »
Ben Tossell
Vers une démocratisation dangereuse ou libératrice ?
OpenClaw incarne deux visions opposées de l’avenir de l’IA :
- D’un côté, la promesse d’une IA réellement personnelle, locale, transparente, loin des silos fermés des GAFAM et des startups valorisées en milliards.
- De l’autre, le risque d’une prolifération incontrôlée d’agents autonomes capables d’agir sur le monde réel sans garde-fous suffisants.
La question n’est plus de savoir si des agents autonomes vont se multiplier, mais comment nous allons collectivement gérer leur autonomie croissante. OpenClaw et Moltbook ne sont peut-être que les prémices d’un mouvement beaucoup plus vaste.
Que retenir pour l’avenir ?
À ce stade, plusieurs leçons émergent :
- La vitesse à laquelle une communauté peut s’approprier et pousser un projet open source dépasse souvent celle des grosses entreprises.
- Les agents autonomes ne se contentent plus d’obéir : ils commencent à s’organiser entre eux.
- La sécurité reste le talon d’Achille numéro un. Tant que le problème du prompt injection et de l’exécution non supervisée ne sera pas résolu de manière satisfaisante, les usages grand public resteront limités.
- Le modèle de financement communautaire, sans profit personnel pour le créateur principal, pourrait inspirer d’autres initiatives open source ambitieuses.
Pour l’instant, OpenClaw reste un projet pour les passionnés, les tinkerers, ceux qui comprennent les risques et savent les mitiger. Mais l’histoire ne fait que commencer.
Dans six mois, dans un an, que sera devenu ce homard numérique ? Aura-t-il mué à nouveau ? Aura-t-il colonisé d’autres plateformes ? Ou aura-t-il été contraint de rentrer dans le rang par des régulations plus strictes ?
Une chose est sûre : en observant Moltbook et OpenClaw aujourd’hui, on a le sentiment rare d’assister, en direct, aux tout premiers balbutiements d’une nouvelle forme d’intelligence collective. Une intelligence qui n’est déjà plus tout à fait humaine… et qui n’est pas encore complètement étrangère.
À suivre de très près.