Imaginez un monde où l’énergie propre, abondante et disponible 24h/24 ne dépend plus uniquement du soleil ou du vent. Un monde où des réacteurs nucléaires compacts, produits en série comme des voitures électriques, viendraient remplacer les gigantesques centrales des années 70. Ce rêve, qui semblait appartenir au passé, connaît aujourd’hui un retour fracassant. En cette année 2026, les startups du nucléaire attirent des milliards et font vibrer les investisseurs les plus audacieux. Mais derrière les annonces triomphantes se cachent des défis techniques et industriels d’une ampleur rarement égalée.
Le retour en grâce inattendu du nucléaire
Depuis plusieurs années, le secteur nucléaire semblait condamné à une lente agonie dans les pays occidentaux. Entre catastrophes historiques, coûts exorbitants et opposition publique, peu osaient encore parier sur cette technologie. Pourtant, la crise climatique et la nécessité d’une énergie décarbonée stable ont tout changé. Les vieux réacteurs sont prolongés, de nouveaux projets voient le jour et surtout : les petites startups innovantes se multiplient à une vitesse impressionnante.
Fin 2025, en seulement quelques semaines, ces jeunes pousses ont levé plus de 1,1 milliard de dollars. Un chiffre qui donne le vertige quand on sait que le secteur peinait encore à convaincre il y a moins de dix ans. Les investisseurs parient désormais massivement sur ce qu’on appelle les SMR (Small Modular Reactors) ou réacteurs modulaires de petite taille.
Pourquoi les gros réacteurs traditionnels ont échoué
Pour comprendre l’engouement actuel, il faut d’abord regarder ce qui n’a pas fonctionné auparavant. Les réacteurs de nouvelle génération construits récemment aux États-Unis, notamment les unités 3 et 4 de Vogtle en Géorgie, sont devenus le symbole parfait des dérives du nucléaire classique.
Ces deux réacteurs, chacun capable de produire plus d’un gigawatt, ont accumulé :
- plus de huit années de retard
- un dépassement budgétaire supérieur à 20 milliards de dollars
- des dizaines de milliers de tonnes de béton
- des assemblages de combustible de plus de 4 mètres de haut
Le résultat ? Une facture finale astronomique et un temps de construction incompatible avec l’urgence climatique. Face à ce constat d’échec, les entrepreneurs ont décidé de changer radicalement d’approche.
La promesse séduisante des petits réacteurs modulaires
L’idée centrale des startups actuelles est simple en apparence : réduire drastiquement la taille pour résoudre les problèmes de coûts et de délais. Au lieu de construire un seul monstre de plusieurs gigawatts, on fabrique des unités de 50 à 300 MW, transportables et assemblables sur site.
Les avantages théoriques sont nombreux :
- construction en usine plutôt que sur site
- standardisation poussée des composants
- économies d’échelle grâce à la production en série
- possibilité d’ajouter des modules au fur et à mesure des besoins
- réduction drastique du risque financier par unité
« Plus on construit de réacteurs identiques, moins chaque unité suivante doit coûter cher. C’est l’effet courbe d’apprentissage industriel. »
Milo Werner, associée chez DCVC
Cette logique, inspirée directement de l’industrie automobile ou aéronautique, semble imparable sur le papier. Mais la réalité du terrain se révèle bien plus complexe.
Les défis oubliés de la fabrication nucléaire
Produire en série des composants nucléaires n’a rien à voir avec assembler des smartphones ou des voitures électriques. Le niveau d’exigence en matière de qualité, de traçabilité et de sécurité est sans commune mesure avec les autres secteurs industriels.
Milo Werner, qui a dirigé le lancement de nouveaux produits chez Tesla et Fitbit avant de devenir investisseuse, ne mâche pas ses mots :
« J’ai des amis qui travaillent dans la supply chain nucléaire. Ils peuvent vous citer cinq à dix matériaux que les États-Unis ne produisent plus du tout. Il faut les importer. On a carrément oublié comment les fabriquer. »
Milo Werner
Cette perte de savoir-faire industriel constitue l’un des obstacles les plus sous-estimés par les observateurs extérieurs au secteur.
Un muscle industriel atrophié depuis 40 ans
Les États-Unis n’ont pratiquement plus construit de grandes installations industrielles lourdes depuis les années 1980. Résultat : toute une génération de compétences a disparu. On ne parle pas seulement d’ouvriers qualifiés, mais aussi d’ingénieurs seniors, de chefs de projet, de responsables qualité et même de directeurs financiers spécialisés dans ce type d’activités.
Werner utilise une métaphore parlante :
« C’est comme si on avait passé quarante ans assis sur le canapé à regarder la télévision, et qu’on se levait demain pour courir un marathon. Ce n’est pas une bonne idée. »
Milo Werner
Ce déficit de « mémoire musculaire industrielle » représente un frein majeur. Même avec des milliards disponibles, on ne recrute pas l’expérience en quelques mois.
Capital abondant, mais compétences rares
Heureusement, le nerf de la guerre — l’argent — ne manque pas. Les fonds d’investissement, les géants technologiques en quête de data centers décarbonés et même certains États débloquent des sommes considérables pour soutenir ces projets.
Mais comme le rappelle l’ancienne cadre de Tesla :
« Le capital n’est plus le principal goulot d’étranglement. Le vrai problème aujourd’hui, c’est le capital humain spécialisé. »
La stratégie des pionniers : proximité et itération
Face à ces contraintes, plusieurs startups adoptent une approche pragmatique : elles démarrent avec des prototypes ou des petites séries fabriqués à proximité immédiate de leurs équipes d’ingénieurs. Cette proximité permet d’itérer rapidement, de corriger les défauts de conception et d’améliorer les processus de fabrication en temps réel.
Cette stratégie, bien connue dans le monde de la tech hardware, commence à porter ses fruits dans le nucléaire. Elle permet aussi de relocaliser progressivement certaines étapes critiques de production sur le sol américain.
Modularité : l’alpha et l’oméga de la réussite
Pour les investisseurs avertis, la modularité est devenue un critère incontournable. Plus un design est modulaire, plus il est susceptible d’être produit en série et donc d’atteindre les fameuses économies d’échelle.
- Conception modulaire dès l’origine
- Production de petites séries initiales
- Collecte massive de données de fabrication
- Amélioration continue des processus
- Passage progressif à la production de masse
- Réduction significative des coûts unitaires
Cette séquence, qui semble linéaire, prend en réalité des années — parfois plus d’une décennie — avant de produire tous ses effets.
Les courbes d’apprentissage : patience requise
Les prévisions les plus optimistes tablent sur des baisses de coûts de 20 à 40 % après quelques dizaines d’unités produites. Mais l’histoire industrielle montre que ces gains demandent du temps.
« Souvent, il faut des années, parfois une décennie complète, pour vraiment observer l’effet complet de la courbe d’apprentissage », prévient Milo Werner.
Un avenir énergétique à haut risque, haut rendement
Le pari des startups nucléaires actuelles est donc colossal. Elles jouent à la fois sur l’innovation technologique, la reconstruction d’une filière industrielle entière et la reconquête de compétences oubliées depuis plusieurs générations.
Si elles réussissent, elles pourraient déclencher une nouvelle ère énergétique, avec une électricité abondante, décarbonée et disponible en continu. Si elles échouent, des milliards seront perdus et la confiance dans le nucléaire innovant risque d’être durablement entachée.
Entre ces deux extrêmes se dessine probablement le scénario le plus réaliste : quelques succès emblématiques qui ouvriront la voie, accompagnés de nombreux échecs coûteux. Une chose est sûre : l’année 2026 marque un tournant historique pour cette industrie que beaucoup croyaient moribonde.
Le nucléaire nouvelle génération n’est plus une utopie lointaine. Il est devenu un terrain de jeu ultra-compétitif où se joue une partie essentielle de notre futur énergétique.
À suivre de très près.