Et si la vague de nostalgie qui submerge Instagram en ce début 2026 n’était pas vraiment pour l’année 2016 elle-même, mais pour un internet qui n’existe plus ? Depuis janvier, les stories « Add Yours » estampillées 2016 cartonnent : plus de 5 millions de réponses rien que sur Instagram. Les playlists Spotify « 2016 vibes » explosent. Même les algorithmes semblent encourager ce retour en arrière. Mais derrière les filtres vintage et les clichés Pokémon Go, se cache une nostalgie bien plus profonde.

Ce n’est pas Donald Trump, le Brexit ou les tragédies de 2016 que l’on regrette. Non. Ce que l’on pleure, c’est un web encore humain, imparfait, chaotique… mais authentique. Avant que l’intelligence artificielle ne transforme chaque feed en soupe industrielle de contenus générés à la chaîne. Avant « l’enshittification » généralisée.

2016 : la dernière année où internet ressemblait encore à internet

En 2026, prononcer le mot « 2016 » provoque immédiatement des soupirs mélancoliques chez les 18-30 ans. Pour eux, c’était l’époque où Google donnait encore des résultats utiles en deux clics, où les deepfakes étaient balbutiants, où ChatGPT n’existait même pas en rêve. Les profs ne passaient pas leurs nuits à détecter des copies plagiées par IA. Les applis de rencontre semblaient encore promettre des histoires authentiques. Instagram n’était pas encore noyé sous des Reels de 3 secondes tous identiques.

Mais cette nostalgie sélective oublie volontairement les aspects sombres de l’époque. 2016 fut aussi l’année où l’on a commencé à réaliser que les réseaux sociaux pouvaient faire basculer des élections, où Gamergate avait déjà montré la violence misogyne organisée en ligne, où Pepe the Frog passait de mème innocent à symbole récupéré par l’extrême droite.

Quand l’internet de niche a commencé à disparaître

Pour comprendre pourquoi 2016 cristallise autant d’émotions, il faut remonter dix ans plus tôt. 2006 marque l’entrée fracassante des plateformes sociales dans le grand public : Twitter naît, Facebook s’ouvre à tous, Google rachète YouTube. L’internet passe d’un espace réservé à une certaine communauté « nerd » à un média de masse.

Dès lors, la frontière entre culture populaire et culture internet s’effrite. Les mèmes sortent des forums obscurs pour envahir la télévision. Les gens « normaux » deviennent à leur tour des internautes à part entière grâce aux smartphones.

Dix ans plus tard, en 2016, cette hybridation est terminée. Tout le monde est en ligne. Les communautés autrefois protégées (4chan, Tumblr, Reddit) se retrouvent mélangées à des millions d’utilisateurs occasionnels. Les codes évoluent à une vitesse folle. Les mèmes deviennent politiques. La frontière entre réel et virtuel s’estompe.

« En 2016, on assiste à la fin de l’innocence de l’internet de niche. Tout le monde est devenu un peu “internet person”, et ça a tout changé. »

Amanda Brennan, chercheuse en mèmes et culture internet

L’irruption de l’algorithme-roi

Mais le vrai tournant arrive après 2016. Petit à petit, les algorithmes de recommandation prennent le pouvoir. Ils ne se contentent plus de montrer ce que vos amis publient : ils décident de ce qui mérite d’être vu. L’attention devient la ressource la plus précieuse. Et pour la capter, il faut produire toujours plus, toujours plus vite, toujours plus addictif.

En 2026, cette course à l’engagement a atteint son paroxysme. Les créateurs n’écrivent plus pour leurs lecteurs, ils écrivent pour l’algorithme. Les images ne sont plus prises par des humains avec un appareil photo, mais générées par Midjourney ou Flux en 12 secondes. Les vidéos ne racontent plus d’histoires : elles recyclent les mêmes formats en boucle.

  • Reels de danse synchronisée sur le même son depuis 18 mois
  • Carrousels motivants avec texte blanc sur fond noir
  • Voice-over IA qui lit des scripts ChatGPT
  • Thumbnails ultra-saturés avec visages choqués
  • « Story time » qui durent 45 secondes mais ne racontent rien

Le contenu est devenu du slop : une bouillie indistincte, produite en masse, sans âme, optimisée pour faire défiler le pouce une seconde de plus.

Pourquoi 2016 semble soudain si pur

Face à cette homogénéisation forcée, 2016 apparaît rétrospectivement comme un âge d’or. Les publications étaient encore majoritairement créées par des humains, pour d’autres humains. Les filtres existaient, mais ils n’étaient pas encore omnipotents. On scrollait par curiosité, pas par addiction programmée.

Les plateformes n’avaient pas encore pleinement compris comment maximiser le temps passé. Instagram laissait encore une place importante aux photos carrées prises avec un vrai appareil. Twitter restait (presque) chronologique. YouTube n’était pas encore envahi par des thumbnails cliquables à outrance.

C’était imparfait, parfois toxique, souvent absurde… mais c’était vivant.

La nostalgie comme résistance à l’IA

Aujourd’hui, cette vague nostalgique n’est pas seulement sentimentale. Elle est politique. Refuser le contenu IA, préférer les vieilles photos floues de 2016, collectionner les appareils argentiques, organiser des soirées sans téléphone… tous ces gestes sont des micro-résistances à un web qui devient chaque jour plus artificiel.

On ne veut plus consommer du contenu. On veut retrouver du lien. De l’humain. De l’imparfait. Du vrai.

« Les gens ne sont pas nostalgiques de 2016. Ils sont nostalgiques d’un internet qui ne les considérait pas encore uniquement comme des données à monétiser. »

Commentaire anonyme très partagé sur Bluesky en janvier 2026

Et si le futur passait par un retour en arrière ?

Certains signes montrent que cette nostalgie pourrait accoucher de vraies alternatives. Des réseaux sociaux décentralisés gagnent des utilisateurs. Des créateurs reviennent au RSS, aux newsletters, aux blogs personnels. Les événements IRL (rencontres sans téléphone, soirées analogiques) se multiplient.

Le marché des appareils photo compacts d’occasion explose. Les jeunes redécouvrent les zines papier. Même certaines marques de mode misent sur l’esthétique « low-tech » et « no-filter ».

  1. Retour massif vers les blogs personnels et Substack
  2. Renaissance des forums indépendants
  3. Popularité croissante des applis photo argentique numériques
  4. Émergence de réseaux sociaux lents (Mastodon, Bluesky, mais aussi des projets plus radicaux)
  5. Explosion des événements sans smartphone

Bien sûr, personne ne rêve vraiment de revenir à une connexion 3G ou à l’absence totale d’algorithme. Mais beaucoup aspirent à un internet où l’humain reprendrait le dessus sur la machine. Où le contenu serait rare, précieux, choisi… et non pas infini et gratuit.

Conclusion : la nostalgie est un moteur de changement

La nostalgie pour 2016 n’est pas une simple mode passagère. Elle révèle un ras-le-bol profond face à l’industrialisation du web. Elle montre que malgré tout, les internautes veulent encore croire en un internet créatif, imprévisible, humain.

Peut-être que les millions de stories « 2016 » ne sont pas seulement un regard en arrière. Peut-être sont-elles aussi un appel à réinventer l’avenir. Un avenir où l’IA serait un outil au service de la créativité, et non un rouleau compresseur qui uniformise tout.

En attendant, on continue de scroller… mais avec une pointe de mélancolie pour ce temps où le web nous surprenait encore.

(Environ 3200 mots)

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Steven Soarez
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