Imaginez un investisseur qui a repéré très tôt deux des startups les plus en vue de ces dernières années : Discord, aujourd’hui valorisé à plusieurs milliards et toujours en course vers la bourse, et Mercor, cette pépite de l’IA déjà estimée à 10 milliards de dollars. Et si cet investisseur décidait soudain de tout quitter pour écrire sa propre histoire ? C’est exactement ce qui vient de se produire dans le petit monde très fermé du capital-risque américain.
Niko Bonatsos, pendant de longues années figure centrale de la stratégie seed chez General Catalyst, a annoncé son départ du fonds pour lancer sa propre structure d’investissement early-stage. Une décision qui n’est pas anodine dans un écosystème où les grands noms restent souvent très longtemps chez les mêmes maisons. Mais pourquoi partir maintenant ? Et surtout, vers quoi se dirige cet investisseur au flair reconnu ?
Un départ qui marque la fin d’une ère chez General Catalyst
General Catalyst n’est plus vraiment le VC traditionnel que l’on connaissait il y a encore cinq ans. Le fonds a opéré une transformation profonde : création d’une activité de gestion de patrimoine, montée en puissance sur des stratégies de type private equity autour de l’IA, lancement d’un Customer Value Fund qui propose du financement non dilutif aux entreprises en phase tardive… Bref, GC s’est mué en ce qu’il appelle désormais une « investment and transformation company ».
Dans ce contexte d’évolution stratégique, plusieurs partenaires historiques ont choisi de partir ces derniers mois. On pense notamment à Deep Nishar et Kyle Doherty du fonds Endurance (late-stage), ou encore Adam Valkin qui codirigeait l’équipe early-stage avec Bonatsos et Trevor Oelschig. Mais contrairement à certains de ses anciens collègues qui avaient préféré le silence, Niko Bonatsos a accepté de s’exprimer ouvertement auprès de TechCrunch.
« C’était une expérience incroyable chez General Catalyst, j’en ressors avec énormément d’apprentissages. »
Niko Bonatsos
Il décrit son départ comme une décision mutuelle et plutôt positive. Pas de clash apparent, mais clairement une envie de retrouver une agilité et une liberté que les structures très grosses peinent parfois à offrir, surtout quand elles se diversifient autant.
Retour sur le parcours impressionnant de Niko Bonatsos
Avant de rejoindre General Catalyst, Niko Bonatsos a travaillé chez SV Angel puis chez General Catalyst où il est rapidement devenu le fer de lance de la pratique seed. Son nom est associé à certains des paris les plus audacieux et les plus payants de la dernière décennie.
- Discord : investissement très précoce sur une plateforme qui était alors perçue comme un simple outil pour gamers. Aujourd’hui, c’est une communauté de plusieurs centaines de millions d’utilisateurs et un sérieux candidat à l’introduction en bourse.
- Mercor : pari très tôt sur cette plateforme d’IA qui connecte talents et entreprises. À seulement quelques années d’existence, la société affiche déjà une valorisation de 10 milliards de dollars.
- De nombreux autres paris gagnants sur des startups early-stage qui ont depuis levé des tours massifs ou atteint le statut de licorne.
Ce qui frappe quand on regarde son track-record, c’est sa capacité à identifier des tendances bien avant qu’elles ne deviennent évidentes pour tout le monde. Il a par exemple défendu très tôt l’idée que les fondateurs de plus en plus jeunes allaient dominer la nouvelle vague technologique – une thèse qui semblait audacieuse il y a quatre ou cinq ans et qui est aujourd’hui largement partagée.
Les grandes lignes de son futur fonds
Pour l’instant, Niko Bonatsos reste assez discret sur les contours précis de son nouveau véhicule d’investissement. Il n’a pas encore choisi de nom, n’a pas démarré la levée de fonds et ne communique pas la taille de l’équipe qu’il est en train de constituer.
Il parle cependant déjà de « friends » et de personnes « au sommet de leur art », qu’il s’agisse de fondateurs ou d’investisseurs. Cela laisse supposer qu’il veut construire une structure relativement petite, agile, avec des profils très complémentaires.
Deux axes d’investissement se dégagent très clairement de ses premières déclarations :
- Soutenir des fondateurs très jeunes, y compris des étudiants ou des dropouts universitaires. C’est une conviction qu’il défend depuis plusieurs années et qu’il souhaite maintenant porter à 100 %.
- Investir dans des projets consumer ambitieux. Selon lui, ce segment reste sous-estimé dans un marché actuellement saturé de startups B2B et enterprise IA.
Ce deuxième point est particulièrement intéressant. Alors que la quasi-totalité des gros tickets de 2024-2025 se sont concentrés sur l’infrastructure IA, les modèles de fondation, les agents ou les applications verticales B2B, le consumer semble avoir été délaissé par beaucoup de VC. Niko Bonatsos semble convaincu qu’il y a là une opportunité massive pour les dix prochaines années.
Pourquoi ce départ intervient-il précisément maintenant ?
Plusieurs facteurs peuvent expliquer le timing de cette décision :
- L’évolution stratégique de General Catalyst vers des activités très diversifiées (wealth management, roll-ups IA, financement non dilutif) dilue peut-être le focus purement early-stage qui passionne Bonatsos.
- Le marché 2025-2026 montre des signes très nets de reprise sur la tranche seed et série A, après deux années très difficiles. C’est le moment idéal pour lancer un nouveau fonds si l’on veut capter les meilleures opportunités.
- La vague IA grand public continue de produire des fondateurs extrêmement jeunes et audacieux. Beaucoup d’entre eux préfèrent travailler avec des investisseurs eux-mêmes agiles et proches du terrain.
- Enfin, après plus d’une décennie chez le même fonds, il est fréquent que des investisseurs seniors ressentent le besoin de « repartir de zéro » et de construire quelque chose qui leur ressemble à 100 %.
Bien sûr, quitter une institution comme General Catalyst comporte des risques : moindre visibilité immédiate, absence de track-record institutionnel récent, nécessité de reconstruire un réseau de co-investissement… Mais avec le palmarès de Niko Bonatsos, il y a fort à parier que les LP historiques et les nouveaux investisseurs seront au rendez-vous.
Quel impact pour l’écosystème français et européen ?
Même si Niko Bonatsos est basé aux États-Unis et investit principalement là-bas, son influence dépasse largement les frontières américaines. Beaucoup de fondateurs européens regardent attentivement les paris des grands VC US car ils servent souvent de boussole pour les tendances à venir.
Son intérêt proclamé pour les fondateurs très jeunes et pour le consumer pourrait donner des idées à toute une génération d’entrepreneurs européens qui hésitaient encore à se lancer sur ces segments. On sait que le marché européen est structurellement plus compliqué pour les applications grand public, mais un signal fort venant d’un investisseur du calibre de Bonatsos peut changer la perception du risque.
« Le consumer est sous-apprecié dans un monde obsédé par l’enterprise AI. »
Niko Bonatsos (synthèse de ses propos)
Si son fonds décide un jour d’ouvrir une poche internationale ou de faire quelques paris européens, cela pourrait créer un appel d’air intéressant pour les talents hexagonaux ou continentaux qui correspondent à sa thèse (jeunes, ambitieux, orientés consumer ou expérience utilisateur).
Que retenir pour les fondateurs qui cherchent à lever en 2026 ?
Le message envoyé par Niko Bonatsos est assez clair pour quiconque prépare une levée seed ou pre-seed dans les prochains mois :
- Si vous avez moins de 25 ans, que vous avez quitté (ou jamais intégré) une grande école ou une université prestigieuse, ne vous auto-censurez pas. Certains des meilleurs investisseurs valorisent justement ce parcours atypique.
- Si vous construisez une application ou un service grand public, même dans un marché qui paraît encombré, il existe encore des investisseurs prêts à parier gros sur le consumer de nouvelle génération.
- L’agilité, la proximité et la conviction profonde comptent plus que jamais. Les structures trop grosses, trop diversifiées, perdent parfois en réactivité. Les nouveaux fonds créés par des investisseurs seniors expérimentés pourraient redevenir des partenaires très attractifs.
Évidemment, il faudra attendre les premières annonces officielles (nom du fonds, taille du véhicule, premiers associés, premier closing) pour mesurer l’ampleur réelle de ce projet. Mais le simple fait qu’un investisseur du niveau de Niko Bonatsos choisisse de repartir à zéro en 2026 en dit long sur le potentiel qu’il perçoit dans la prochaine vague d’innovation.
Vers un retour en force du consumer tech ?
Pendant presque deux ans, le narratif dominant dans la tech a été : « tout est IA, tout est enterprise, tout est infrastructure ». Les valorisations les plus folles sont allées aux sociétés qui vendent des shovels pendant la ruée vers l’or de l’intelligence artificielle.
Mais les cycles ont la mémoire courte. Dès que les premiers produits grand public véritablement disruptifs propulsés par l’IA commenceront à émerger (agents personnels ultra-intelligents, expériences sociales réinventées, outils créatifs démocratisés…), le pendule pourrait revenir très vite vers le consumer.
Niko Bonatsos semble anticiper ce mouvement. En choisissant de se positionner très tôt sur cette thèse, il espère reproduire le même type de multiples qu’il a déjà réalisés sur Discord il y a dix ans. Et si l’histoire se répète, les prochains mois pourraient bien nous réserver quelques surprises côté applications grand public.
En attendant, une chose est sûre : le départ de Niko Bonatsos de General Catalyst et la création de son propre fonds marquent un tournant intéressant dans le paysage du venture capital mondial. À suivre de très près.
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