Imaginez une entreprise tech où, du jour au lendemain, le PDG annonce que vendredi sera un jour sans travail obligatoire… pour permettre à chacun de descendre dans la rue. Pas pour un team-building original, non. Pour manifester. Contre l’une des agences fédérales les plus controversées des États-Unis : l’ICE. C’est exactement ce qui s’est produit chez Medium début 2026.

Dans un climat politique tendu, où les raids migratoires s’intensifient et où la Silicon Valley oscille entre compromission et résistance, ce choix d’une plateforme d’écriture et de réflexion longue a surpris beaucoup d’observateurs. Mais il révèle aussi une évolution profonde dans la manière dont certaines entreprises tech positionnent leur responsabilité sociétale.

Quand une plateforme d’idées choisit le camp de l’action

Medium n’est pas une entreprise comme les autres. Depuis ses débuts, elle se présente comme un espace où les idées circulent librement, où chacun peut publier sans barrière algorithmique trop pesante, où la réflexion prime sur le buzz immédiat. Alors quand son PDG, Tony Stubblebine, décide d’autoriser – et même d’encourager – ses équipes à participer à une grève nationale, le symbole est puissant.

Le 29 janvier 2026, un message interne Slack fait le tour des channels de l’entreprise. Le ton est clair : pas d’obligation, pas de jugement, mais une liberté totale. Vous pouvez prendre votre journée entière, travailler à mi-temps, ou même réorienter vos tâches vers des sujets en lien avec les revendications de la grève. Le message précise surtout que Medium ne dicte pas la politique de ses employés, mais qu’elle assume pleinement le droit de chacun à s’exprimer.

« Que vous souhaitiez prendre entièrement votre journée, faire une journée partielle ou réorienter votre travail vers quelque chose qui correspond aux objectifs de la grève, c’est à vous de décider. »

Tony Stubblebine, CEO de Medium

Cette formulation souple contraste avec la radicalité du geste. Car derrière cette apparente neutralité se cache un positionnement très net : Medium considère que rester silencieux face à l’escalade des actions de l’ICE serait incompatible avec sa mission.

Le contexte explosif de la grève de février 2026

La grève en question n’est pas un simple rassemblement local. Les organisateurs appellent à une mobilisation générale : pas de travail, pas d’école, pas de consommation. L’objectif affiché est clair : pousser à la défiance totale contre l’ICE, accusée d’avoir multiplié les opérations violentes dans les grandes villes américaines.

Quelques semaines plus tôt, deux citoyens américains avaient perdu la vie lors d’un raid à Minneapolis. Une infirmière en soins intensifs avait également été tuée par des agents fédéraux dans des circonstances jugées particulièrement choquantes par les manifestants. Ces drames ont servi de détonateur à un mouvement qui dépasse largement les cercles habituels de l’activisme migratoire.

  • Des milliers d’appels à la grève circulent sur les réseaux sociaux alternatifs
  • Plus de 500 employés tech signent une pétition ouverte demandant le retrait de l’ICE et du CBP des villes
  • Plusieurs syndicats de la fonction publique annoncent leur soutien symbolique
  • Des collectifs étudiants bloquent déjà plusieurs campus majeurs

Dans ce contexte, la décision de Medium prend une dimension particulière. Il ne s’agit pas seulement d’un jour de congé exceptionnel : c’est une prise de position publique dans un environnement où beaucoup préfèrent le silence ou la diplomatie.

La Silicon Valley face à un choix cornélien

Depuis l’investiture de la nouvelle administration en janvier 2025, la relation entre Big Tech et Washington est devenue un sujet brûlant. D’un côté, les géants du numérique courtisent ouvertement le pouvoir en place : invitations à des projections privées, dons de campagne records, partenariats technologiques accélérés. De l’autre, une partie croissante des salariés refuse cette realpolitik.

Les exemples sont nombreux. Plusieurs cadres dirigeants ont été aperçus à des événements perçus comme des signes d’allégeance. Pendant ce temps, des collectifs internes multiplient les pétitions, les fuites et les prises de parole publiques. Medium, avec ses quelques centaines de salariés, n’a pas le poids d’un Google ou d’un Meta, mais son choix résonne différemment.

Pourquoi ? Parce que Medium n’est pas seulement une entreprise. C’est aussi une tribune. Des milliers d’auteurs y publient chaque jour sur les droits humains, les politiques migratoires, le racisme systémique. Autoriser ses propres employés à manifester contre l’ICE, c’est aligner les actes sur le discours.

« Notre produit existe pour élever la vérité et les voix diverses, pas pour diffuser la haine ou le racisme. »

Tony Stubblebine

Le rôle central du DEI dans le positionnement de Medium

Un autre élément frappe dans le message interne : l’insistance sur le soutien aux politiques de Diversité, Équité et Inclusion (DEI). Alors que l’administration fédérale lance une offensive tous azimuts contre ces programmes (suppression de postes dédiés, interdictions dans les contrats publics, attaques judiciaires), Medium réaffirme son engagement.

Ce n’est pas anodin. Beaucoup d’entreprises tech ont déjà réduit leurs équipes DEI ou renommé leurs programmes pour éviter les frictions politiques. Medium, au contraire, choisit de les défendre publiquement, au moment même où elles sont les plus menacées.

  1. Réaffirmation claire du soutien au DEI dans le message Slack
  2. Critique implicite des entreprises qui financent la campagne adverse
  3. Volonté affichée de « représenter » une vision progressiste du business
  4. Engagement à maintenir la continuité opérationnelle malgré l’absence

Cette posture contraste fortement avec le silence – ou les compromis – observés chez certains mastodontes de la tech. Elle pose aussi une question plus large : jusqu’où une entreprise peut-elle aller dans l’engagement politique sans risquer sa propre survie économique ?

Quelles conséquences pour Medium à moyen terme ?

Accorder un jour off pour manifester n’est pas neutre sur le plan business. Medium doit assurer la continuité de service : modération de contenus, publication des articles payants, maintenance technique, relation avec les auteurs partenaires. Le PDG l’a d’ailleurs anticipé en demandant aux équipes concernées d’organiser un plan de continuité.

Mais au-delà de la logistique, ce choix peut avoir des répercussions sur plusieurs fronts :

  • Image de marque : renforcement auprès d’une communauté progressiste et créative
  • Recrutement : attractivité accrue pour les talents qui recherchent du sens
  • Financement : possible refroidissement de certains investisseurs conservateurs
  • Partenariats : tensions potentielles avec des annonceurs ou institutions fédérales
  • Audience : possible mobilisation ou au contraire polarisation des lecteurs

Difficile de prédire l’impact réel à ce stade. Mais une chose est sûre : Medium vient de marquer les esprits dans un secteur où la plupart préfèrent jouer la carte de la discrétion.

Et si c’était le début d’un mouvement plus large ?

Medium n’est pas la première entreprise tech à prendre position publiquement contre certaines politiques migratoires. On se souvient des marches de 2017, des pétitions internes chez Google contre le projet Maven, ou encore des boycotts de contrats fédéraux par certains fournisseurs cloud.

Mais en 2026, le contexte est différent. La polarisation est plus forte, les conséquences économiques d’un positionnement politique plus immédiates, et la pression des salariés plus visible grâce aux réseaux sociaux internes et externes.

Si d’autres plateformes ou entreprises de taille moyenne suivent l’exemple de Medium, on pourrait assister à une forme de syndicalisation soft dans la tech : non pas via des grèves traditionnelles, mais via des journées d’action coordonnées, des blackouts symboliques, des réorientations de missions temporaires.

Ce scénario reste hypothétique, mais il n’est plus totalement irréaliste. La génération qui entre aujourd’hui sur le marché du travail n’accepte plus aussi facilement le découplage entre valeurs personnelles et mission d’entreprise.

Conclusion : un acte symbolique aux ramifications profondes

En autorisant ses employés à participer à la grève nationale contre l’ICE, Medium ne révolutionne pas le monde du travail. Mais elle pose un geste fort, cohérent avec sa raison d’être : donner la parole, amplifier les idées, défendre la diversité des points de vue.

Dans un écosystème tech où la realpolitik semble parfois l’emporter sur les principes, ce choix rappelle qu’une entreprise – même modeste en taille – peut décider de ne pas rester spectatrice. Et que parfois, fermer boutique un vendredi peut valoir plus que mille posts sponsorisés.

Reste à savoir si d’autres suivront. Et surtout, si ce type d’engagement deviendra la norme ou restera l’exception dans les années à venir. Une chose est certaine : en 2026, la frontière entre tech et politique s’est encore un peu plus effacée.

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Steven Soarez
Passionné et dévoué, j'explore sans cesse les nouvelles frontières de l'information et de la technologie. Pour explorer les options de sponsoring, contactez-nous.