Imaginez pouvoir garder un œil bienveillant sur la santé de vos parents âgés, de vos enfants et même de votre animal de compagnie, sans pour autant passer vos journées à les appeler ou à fouiller dans une pile de dossiers médicaux. Une tâche qui semble presque impossible aujourd’hui… et pourtant, deux entrepreneurs emblématiques de la santé connectée ont décidé de relever ce défi ambitieux.
James Park et Eric Friedman, les deux cerveaux derrière le succès mondial de Fitbit, reviennent sur le devant de la scène technologique avec une idée qui pourrait bien transformer notre rapport au soin familial. Leur nouvelle création porte un nom doux et court : Luffu. Derrière ce nom se cache une plateforme intelligente pensée pour soulager le poids mental que représente le rôle de proche aidant dans nos sociétés vieillissantes.
Luffu : quand l’intelligence artificielle devient le troisième parent de la famille
En 2026, prendre soin de ses proches n’est plus seulement une question d’amour et de disponibilité. C’est aussi une organisation complexe, presque un second métier pour des millions de personnes. Selon des études récentes, près d’un adulte américain sur quatre assume aujourd’hui un rôle d’aidant familial, soit une augmentation spectaculaire de 45 % en une décennie. En France et en Europe, la tendance est similaire : le vieillissement de la population et la dispersion géographique des familles créent un besoin criant de solutions coordonnées et moins épuisantes.
C’est précisément ce constat qui a poussé les deux cofondateurs de Fitbit à imaginer Luffu après avoir vendu leur première société à Google. Ayant eux-mêmes vécu les difficultés du suivi à distance d’un parent malade, ils ont voulu créer l’outil qu’ils auraient rêvé d’avoir : discret, intelligent et centré sur l’humain plutôt que sur la technologie pure.
De Fitbit à Luffu : une évolution naturelle mais audacieuse
Chez Fitbit, l’objectif était clair : permettre à chaque individu de mieux se connaître grâce à des données précises sur son activité physique, son sommeil et son rythme cardiaque. Le succès a été fulgurant. Mais une fois le cap des dizaines de millions d’utilisateurs passé, James Park a commencé à regarder au-delà de l’individu.
« À Fitbit, on se concentrait sur la santé personnelle, mais après Fitbit, la santé est devenue pour moi bien plus large que le simple fait de penser à soi », explique-t-il. C’est en essayant de coordonner les soins de sa mère à distance, confronté à des barrières linguistiques et à des informations éparpillées, qu’il a pris conscience du vide existant sur le marché.
« Luffu est le produit que nous aurions aimé avoir : rester informé de ce qui change dans la santé de nos proches, savoir quand intervenir… sans jamais donner l’impression de surveiller. »
James Park, cofondateur de Luffu
Cette citation résume parfaitement la philosophie de l’entreprise : créer un accompagnement plutôt qu’une surveillance. Une nuance subtile mais essentielle dans un monde où la frontière entre aide et intrusion est devenue extrêmement ténue.
Comment fonctionne réellement Luffu au quotidien ?
Contrairement à beaucoup de solutions santé qui demandent une saisie manuelle fastidieuse, Luffu mise sur la simplicité et la multimodalité. Les membres de la famille peuvent alimenter la plateforme de plusieurs façons :
- par commande vocale rapide (« Hey Luffu, papa a pris son insuline ce matin »)
- via des messages texte envoyés dans un canal familial dédié
- en prenant simplement une photo d’une ordonnance, d’un résultat d’analyse ou d’un tensiomètre
- en important automatiquement certaines données provenant d’objets connectés déjà existants
L’intelligence artificielle agit ensuite en coulisses. Elle apprend les habitudes de chaque personne, détecte les écarts inhabituels et décide quels signaux méritent d’être remontés à l’ensemble du cercle familial ou seulement à certaines personnes désignées (le conjoint, l’enfant principal, l’infirmier à domicile…).
Quelques exemples concrets d’alertes que Luffu pourrait générer :
- « Maman dort en moyenne 1h30 de moins par nuit depuis 10 jours »
- « La tension systolique de papa dépasse 145 plusieurs fois par jour depuis une semaine »
- « Le chien n’a pas eu sa dose de vermifuge depuis 5 jours »
- « Changement notable dans le régime alimentaire de mamie : moins de légumes, plus de plats préparés »
Ces notifications ne sont pas conçues pour inquiéter, mais pour permettre d’agir tôt, avant qu’un problème mineur ne devienne grave.
Une interface conversationnelle au cœur de l’expérience
L’une des forces annoncées de Luffu réside dans sa capacité à répondre à des questions en langage naturel. Oubliez les menus complexes et les tableaux de bord illisibles. Ici, on pose la question comme on la formulerait à un proche :
- « Est-ce que le nouveau régime de papa fait baisser sa tension ? »
- « Qui a donné le médicament à Médor hier soir ? »
- « Mamie a-t-elle vu le cardiologue ce mois-ci ? »
- « Quelles ont été les variations de glycémie de ma sœur la semaine dernière ? »
L’IA synthétise alors les informations disponibles, croise les données et fournit une réponse claire, souvent accompagnée d’un graphique simple ou d’une chronologie visuelle. Cette approche conversationnelle devrait considérablement réduire la courbe d’apprentissage et rendre l’outil accessible même aux personnes peu à l’aise avec la technologie.
Les défis éthiques et de confidentialité que Luffu doit relever
Avec un sujet aussi sensible que la santé familiale, les questions de confidentialité et de consentement deviennent centrales. Park et Friedman l’ont bien compris et communiquent déjà sur plusieurs principes forts :
- toutes les données restent chiffrées de bout en bout
- chaque membre du cercle peut définir précisément qui voit quelles informations
- les données médicales sensibles ne sont jamais vendues ni partagées avec des tiers publicitaires
- l’utilisateur peut à tout moment exporter et supprimer l’intégralité de ses données
Malgré ces engagements, la startup sait qu’elle marchera sur des œufs. Une seule fuite ou un mauvais paramétrage pourrait avoir des conséquences dramatiques sur la confiance. C’est pourquoi l’équipe affirme travailler avec des experts en cybersécurité et en éthique depuis les premiers jours du projet.
Un lancement progressif et une stratégie hardware à venir
Pour le moment, Luffu se présente sous la forme d’une application mobile et web. Une bêta publique limitée est prévue dans les prochains mois et les personnes intéressées peuvent déjà rejoindre la liste d’attente officielle.
Mais les cofondateurs ne comptent pas s’arrêter là. Ils évoquent très clairement une extension vers le hardware dans les années à venir : capteurs discrets pour la maison, objets connectés spécifiques aux seniors, voire des wearables nouvelle génération pensés pour le cercle familial plutôt que pour l’individu seul. Cette approche progressive permet de valider le concept logiciel avant d’investir massivement dans la production physique.
Quel positionnement face aux géants de la santé connectée ?
Apple, Google, Samsung, Oura, Whoop… le marché des objets et applications de santé personnelle est déjà très encombré. Pourtant, Luffu arrive avec un angle différent : il ne cherche pas à concurrencer directement ces acteurs sur le tracking individuel, mais à créer une couche de coordination et d’intelligence au-dessus.
En d’autres termes, Luffu pourrait devenir le « hub familial » capable d’agréger les données provenant de multiples sources (montres, tensiomètres, balances connectées, dossiers médicaux en ligne, calendriers partagés…) pour en tirer du sens collectif. Une ambition qui, si elle est bien exécutée, pourrait positionner la jeune pousse comme un acteur incontournable du prochain chapitre de la santé connectée.
Pourquoi ce projet résonne particulièrement en 2026
Plusieurs facteurs expliquent pourquoi le timing semble particulièrement pertinent :
- l’accélération du vieillissement démographique dans tous les pays développés
- la prise de conscience collective autour de la charge mentale des aidants familiaux
- les progrès fulgurants de l’IA multimodale qui rendent enfin possibles des interactions naturelles et contextuelles
- la normalisation progressive du partage de données de santé au sein des familles après la pandémie
- le ras-le-bol grandissant face aux applications santé individuelles qui créent parfois plus d’anxiété qu’elles n’en résolvent
Luffu arrive donc à un moment charnière où la société semble prête à accueillir une solution qui replace l’humain et le collectif au centre de l’équation technologique.
Perspectives d’avenir et questions ouvertes
Si la vision est séduisante, plusieurs interrogations demeurent :
- Quel sera le modèle économique ? Abonnement familial, freemium, partenariats avec mutuelles et assurances ?
- Comment gérer les biais de l’IA lorsqu’elle interprète des données de santé sensibles ?
- L’interface restera-t-elle réellement simple lorsque le nombre de personnes et de données suivies augmentera ?
- Comment éviter que l’outil ne devienne une source supplémentaire de stress pour des familles déjà sous pression ?
Autant de défis que James Park et Eric Friedman devront relever s’ils veulent transformer leur nouvelle idée en un succès aussi marquant que Fitbit.
Une chose est sûre : en plaçant l’intelligence artificielle au service du lien familial plutôt qu’au service de la performance individuelle, Luffu propose une lecture différente, plus empathique et potentiellement plus durable de ce que peut être la santé connectée en 2026 et au-delà.
Reste maintenant à découvrir si cette promesse se concrétisera dans la réalité quotidienne des familles. La bêta publique constituera sans aucun doute un premier test grandeur nature. Et vous, seriez-vous prêt à confier une partie du suivi santé de vos proches à une IA bienveillante ?
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