Imaginez un instant : vous discutez tranquillement sur iMessage avec votre meilleur ami quand soudain, une question surgit. Au lieu d’ouvrir une application dédiée, de chercher un chatbot ou de lancer une nouvelle IA, vous continuez simplement la conversation… avec une intelligence artificielle qui répond instantanément, naturellement, dans les fameuses bulles bleues. Et si cette scène, qui semblait futuriste il y a encore deux ans, devenait la norme dès aujourd’hui ? C’est précisément la vision que défend aujourd’hui une startup américaine encore peu connue en France : Linq.
En février 2026, Linq a annoncé une levée de fonds de 20 millions de dollars en Série A. Une somme conséquente pour une entreprise basée à Birmingham, en Alabama, qui n’était à l’origine qu’un simple outil de carte de visite digitale. Mais derrière ce pivot spectaculaire se cache une ambition beaucoup plus grande : devenir l’infrastructure invisible qui permet à n’importe quelle IA conversationnelle de vivre directement dans les applications de messagerie que nous utilisons tous les jours.
Quand une simple carte de visite devient la porte d’entrée des IA conversationnelles
L’histoire de Linq commence de manière assez classique dans l’univers des startups B2B. Fondée par d’anciens cadres de Shipt (rachetée par Target), l’équipe composée d’Elliott Potter (CEO), Patrick Sullivan (CTO) et Jared Mattsson (président) lance initialement un produit destiné aux commerciaux : une carte de visite numérique capable de capturer des leads. Fonctionnel, utile… mais pas révolutionnaire.
Puis viennent plusieurs pivots successifs. L’entreprise se tourne vers la communication client plus professionnelle, en particulier vers l’amélioration des SMS traditionnels en passant à iMessage et RCS pour les entreprises. L’objectif ? Offrir aux marques une expérience bien plus riche et authentique que les traditionnels messages gris ou verts.
Mais c’est véritablement l’arrivée d’une jeune pousse nommée Poke qui va tout changer pour Linq.
« Poke est arrivé chez nous au printemps dernier. Ils n’avaient pas de CRM, mais ils voulaient absolument utiliser notre API. »
Elliott Potter, CEO de Linq
Poke, un assistant IA capable de gérer des tâches, répondre à des questions et même planifier votre agenda directement depuis iMessage, explose en viralité à son lancement en septembre 2025. Très rapidement, des dizaines d’autres entreprises développant des agents IA contactent Linq pour bénéficier de la même technologie : pouvoir exister nativement dans la messagerie des utilisateurs.
Le choix stratégique : rester une solution verticale ou devenir l’infrastructure du futur ?
Face à cette déferlante de demandes, l’équipe de Linq se retrouve devant un choix stratégique majeur. Continuer à servir principalement des clients B2B classiques (ventes, support client, prise de rendez-vous…) ou bien pivoter radicalement pour devenir le socle technique sur lequel toutes les IA conversationnelles viendraient se greffer ?
Ils choisissent la seconde option. Et les résultats semblent leur donner raison :
- Croissance de la base clients de 132 % en un seul trimestre
- Expansion moyenne des comptes clients existants de 34 %
- Plus de 134 000 utilisateurs actifs mensuels qui interagissent avec des agents IA via la plateforme
- Plus de 30 millions de messages traités chaque mois
- Net revenue retention impressionnant de 295 % avec zéro churn
Ces métriques sont rares, même dans l’écosystème des startups les plus performantes. Elles traduisent un véritable product-market fit retrouvé après plusieurs années de tâtonnements.
Pourquoi la messagerie devient-elle l’interface reine des IA ?
Nous souffrons tous, à des degrés divers, de ce que l’on appelle désormais l’app fatigue. Nous avons trop d’applications. Trop de mots de passe. Trop d’onboarding. Trop de notifications inutiles.
Dans ce contexte, la messagerie représente l’une des dernières interfaces véritablement universelles et sans friction :
- 99 % des smartphones ont une application de messagerie préinstallée
- Ouverture moyenne des messages : 98 % (contre 20 % pour les emails marketing)
- Temps de réponse moyen : quelques minutes (contre plusieurs heures/jours pour les apps)
- Interface déjà maîtrisée par tous les publics, y compris les seniors
- Support natif des médias riches : photos, vidéos, voix, réactions, threads…
Ajoutez à cela la montée en puissance des agents IA autonomes capables de raisonner, de passer des appels, de réserver des restaurants, de gérer des calendriers… et vous obtenez la recette parfaite pour une nouvelle génération d’expériences utilisateur : des IA qui viennent à vous là où vous êtes déjà, sans installation supplémentaire.
Comment fonctionne techniquement l’approche de Linq ?
Linq ne construit pas elle-même les IA. Elle fournit l’infrastructure de distribution et d’interaction. Concrètement, son API permet à n’importe quel développeur de :
- Envoyer et recevoir des messages dans iMessage (bulles bleues authentiques)
- Utiliser RCS pour Android (bulles enrichies)
- Gérer des conversations SMS traditionnelles en fallback
- Profiter des fonctionnalités natives : réponses threadées, mentions, réactions emoji, pièces jointes, notes vocales
- Maintenir un contexte de conversation sur le long terme
- Intégrer des systèmes externes (CRM, bases de connaissances, outils de productivité…)
L’entreprise affirme également travailler sur d’autres canaux : voix programmée, Slack, email, Telegram, WhatsApp, Discord, Signal… L’ambition affichée est claire : devenir le middleware conversationnel multi-canal du futur.
« Notre vision, c’est tout ce dont vous avez besoin pour construire de la tech conversationnelle, et ça ne se limite pas à quelques canaux. »
Elliott Potter
Les risques et défis qui attendent Linq
Malgré ces signaux très positifs, plusieurs épées de Damoclès planent au-dessus de la jeune pousse :
- Dépendance à Apple : iMessage reste une plateforme fermée. Rien n’empêche Apple de changer subitement ses règles ou de bloquer les intégrations tierces, comme elle l’a déjà fait par le passé avec d’autres services.
- Concurrence mondiale : WhatsApp (Meta), WeChat, Telegram et Signal dominent dans de très nombreux pays. Linq devra rapidement devenir multi-plateforme pour ne pas rester un acteur purement américain.
- Régulations émergentes : les agents IA conversationnels soulèvent déjà des questions de consentement, d’authentification, de protection des données et de responsabilité juridique.
- Modèles économiques : comment monétiser durablement une infrastructure quand les marges sont souvent écrasées sur les API messaging ?
Ces défis sont réels, mais l’équipe semble en avoir conscience et communique ouvertement sur sa volonté de ne pas rester prisonnière d’une seule plateforme.
Que nous apprend ce pivot sur l’évolution du marché IA en 2026 ?
Le cas Linq illustre plusieurs tendances lourdes qui structurent le paysage IA actuel :
- La victoire progressive des interfaces sans friction sur les applications traditionnelles
- L’importance stratégique des canaux déjà installés et maîtrisés par les utilisateurs
- La montée en puissance des infrastructures horizontales plutôt que des solutions verticales
- La capacité des startups agiles à pivoter rapidement quand une opportunité massive apparaît
- Le retour en force des conversations asynchrones riches face aux interfaces graphiques complexes
En d’autres termes : plus les IA deviennent intelligentes, moins elles ont besoin d’interfaces sophistiquées. Un simple fil de discussion suffit… à condition qu’il soit natif, rapide et omniprésent.
Vers un monde où l’IA est un contact de plus dans votre téléphone ?
Si Linq parvient à exécuter sa vision ambitieuse, nous pourrions assister dans les 24 à 36 prochains mois à une transformation profonde de notre rapport aux assistants intelligents. Au lieu d’ouvrir ChatGPT, Claude, Gemini ou Grok, beaucoup d’entre nous risquent simplement d’envoyer un message à « Assistant Perso », « Coach Sport », « Conseiller Financier IA » ou « Voyage Planner »… comme on envoie un texto à un ami.
Ce changement d’expérience utilisateur pourrait avoir des conséquences massives :
- Réduction drastique du temps passé à switcher entre applications
- Explosion des usages d’IA dans des contextes très quotidiens
- Nouvelle vague de startups spécialisées dans des agents ultra-spécialisés
- Concurrence accrue entre les géants du messaging (Apple, Meta, Google, Telegram…)
- Réinvention complète du marketing one-to-one et du support client automatisé
Bien sûr, rien n’est encore joué. Apple peut décider de verrouiller davantage iMessage. Les régulateurs peuvent imposer de nouvelles contraintes. Les utilisateurs peuvent rejeter l’idée de discuter avec des machines dans leur messagerie personnelle.
Mais les signaux envoyés par le marché sont difficiles à ignorer : quand une infrastructure jusque-là utilisée pour des cartes de visite digitales lève 20 millions de dollars en quelques années pour devenir le hub des agents IA conversationnels, c’est que quelque chose de profond est en train de se jouer.
Et vous, seriez-vous prêt à avoir une IA parmi vos contacts favoris ?
Une chose est sûre : Linq a choisi de parier gros sur cette hypothèse. Et pour l’instant, les chiffres semblent leur donner raison.