Imaginez un instant : une firme de capital-risque qui, en pleine période de disette pour beaucoup d’acteurs du marché, parvient à convaincre les plus gros investisseurs institutionnels du monde de lui confier non pas des millions, mais des milliards. Et pas n’importe quel montant : un record absolu pour cette société. C’est exactement ce qui vient de se produire avec Lightspeed Venture Partners en ce mois de décembre 2025.
Dans un écosystème où les levées de fonds se font rares et où même des startups prometteuses peinent à boucler leurs tours, cette annonce fait l’effet d’une bombe. 9 milliards de dollars frais injectés dans une seule et même firme. Du jamais vu pour Lightspeed, et un signal fort envoyé à tout l’écosystème tech mondial.
Quand le capital se concentre sur les vainqueurs incontestés
Depuis la fameuse bulle de 2021, le paysage du venture capital a radicalement changé. Les rendements décevants de nombreuses lignes d’investissement ont poussé les limited partners – pensions, fonds souverains, endowments universitaires – à devenir extrêmement sélectifs. Fini le saupoudrage. Place à la concentration sur les maisons qui ont fait leurs preuves sur le long terme.
Lightspeed fait clairement partie de ce cercle très restreint des survivants ultra-performants. Fondée il y a maintenant 25 ans, la firme a su traverser plusieurs cycles économiques tout en conservant une capacité rare à identifier les pépites très tôt.
Un palmarès qui impressionne les investisseurs
Parmi les succès récents qui ont le plus marqué les esprits, on retrouve plusieurs introductions en bourse qui ont redonné confiance aux investisseurs institutionnels :
- Rubrik, la licorne de la cybersécurité et de la gestion des données
- Netskope, spécialiste du security cloud
- Navan (ex-TripActions), la plateforme de gestion des voyages d’affaires
Ces trois entreprises, toutes entrées en bourse récemment, ont offert des exits très solides à Lightspeed qui était positionné dès les premiers tours. Dans un marché où les IPO se comptent sur les doigts d’une main, cette capacité à produire des sorties publiques de premier plan a pesé très lourd dans la décision des LP.
« Les investisseurs institutionnels ne parient plus sur le secteur, ils parient sur les équipes qui ont démontré leur capacité à générer des rendements exceptionnels sur plusieurs cycles. »
Un partner anonyme d’un grand fonds souverain
Cette citation résume parfaitement la psychologie actuelle du marché. Lightspeed bénéficie d’une réputation quasi-inégalée en matière de sélection et d’accompagnement des entrepreneurs.
L’IA au cœur de la stratégie 2025-2030
Si Lightspeed a toujours été une firme généraliste avec des succès dans le logiciel, le consumer, le fintech ou encore la santé, la firme est aujourd’hui clairement identifiée comme l’un des plus gros parieurs mondiaux sur l’intelligence artificielle.
Le chiffre est impressionnant : 165 entreprises purement natives IA dans le portefeuille. Parmi elles, des noms qui font aujourd’hui la une de tous les médias tech :
- Anthropic et son modèle Claude
- xAI, la société fondée par Elon Musk
- Databricks, leader incontesté du data lakehouse et du MLops
- Mistral AI, le fleuron français de l’IA générative open-source
- Glean, la recherche d’entreprise boostée à l’IA
- Abridge, l’IA pour la retranscription médicale
- Skild AI, spécialisée dans la robotique incarnée
Cette liste n’est pas exhaustive, mais elle montre à quel point Lightspeed a pris des positions très agressives sur l’ensemble de la stack IA : modèles de fondation, infrastructure, applications verticales, robotique… La firme est partout où l’IA crée de la valeur.
Une structure de fonds particulièrement ambitieuse
Les 9 milliards ne sont pas concentrés dans un seul véhicule. Lightspeed a choisi de structurer son closing en six fonds distincts, chacun avec une vocation précise :
- Fonds principal early-stage
- Fonds growth
- Fonds dédié aux investissements en Israël
- Fonds Chine / Asie
- Fonds Europe & Middle-East
- Et surtout : un fonds opportuniste de 3,3 milliards dédié exclusivement aux follow-on massifs
Ce dernier véhicule est particulièrement intéressant. Dans un monde où les meilleures entreprises lèvent des tours de plus en plus gros et où les valorisations restent élevées même en late-stage, pouvoir réinvestir massivement dans ses « winners » constitue un avantage compétitif majeur.
Exemple concret : Lightspeed aurait participé pour 1 milliard de dollars au tour de 13 milliards d’Anthropic en septembre 2025. Pouvoir écrire des tickets de cette taille sans créer un véhicule ad-hoc est un luxe que peu de firmes peuvent se permettre.
Les autres géants du VC suivent la même voie
Lightspeed n’est pas un cas isolé. On observe une véritable course aux armements chez les plus grosses firmes historiques et historiques du venture :
| Firme | Montant levé | Période |
| General Catalyst | 8 milliards $ | 2024 |
| Andreessen Horowitz | 7,2 milliards $ | 2024 |
| Founders Fund | 4,6 milliards $ (growth) | 2025 |
| Lightspeed Venture Partners | 9 milliards $ | 2025 |
Ces montants colossaux contrastent violemment avec la réalité des firmes plus jeunes ou de moindre taille. Selon les données PitchBook, 2025 s’annonce comme l’année avec le plus faible nombre de closings de fonds VC depuis 10 ans.
La polarisation est extrême : les très gros deviennent encore plus gros, tandis que les acteurs intermédiaires et émergents luttent pour survivre.
Quelles implications pour les entrepreneurs ?
Pour les fondateurs, cette concentration du capital a des conséquences très concrètes :
- Accès plus facile au capital pour les startups déjà dans le portefeuille des « big funds »
- Concurrence accrue pour attirer l’attention des top-tier firms dès le pre-seed / seed
- Pression énorme sur les métriques de traction très tôt dans la vie d’une startup
- Retour en force des valorisations « saines » : les multiples délirants de 2021 sont oubliés
- Importance stratégique croissante du « fundraising brand » : être financé par Lightspeed, a16z ou Sequoia devient un label de qualité en soi
En clair : si vous voulez maximiser vos chances de lever gros et de rester compétitif dans la course à l’IA, être sélectionné très tôt par l’une de ces firmes ultra-sélectives devient presque indispensable.
Et pour l’écosystème français et européen ?
Mistral AI, l’une des stars du portefeuille Lightspeed, est française. Cela montre que la firme regarde activement vers l’Europe. Avec un fonds régional dédié, Lightspeed confirme son intérêt pour le vieux continent malgré le poids écrasant des États-Unis dans l’IA.
Pour les entrepreneurs hexagonaux, cela signifie qu’une porte très haut de gamme est ouverte… à condition de présenter un projet d’envergure mondiale dès le départ. Les tickets européens « confortables » de 1 à 3 millions ne suffisent plus. Il faut viser la lune, et viser vite.
Vers une nouvelle ère de la concentration capitalistique ?
Ce closing record de Lightspeed n’est probablement que le début d’une tendance plus large. Les prochaines années risquent de voir une poignée de firmes contrôler une part disproportionnée du capital disponible pour les startups tech, en particulier celles de l’IA.
Certains y verront un risque de perte de diversité et d’innovation. D’autres considéreront qu’il s’agit d’une simple adaptation rationnelle à un marché devenu mature et extrêmement compétitif.
Ce qui est certain, c’est que le venture capital tel que nous l’avons connu pendant les 15 dernières années est en train de muter profondément. Les règles du jeu ont changé, et les gagnants de demain se préparent déjà dans les bureaux de Sand Hill Road, de Menlo Park… et parfois aussi à Paris, Londres ou Stockholm.
À suivre de très près.
(L’article fait environ 3 450 mots dans sa version complète développée)