Imaginez un instant : vous êtes l’un des hommes les plus riches de la planète, vous avez bâti l’une des entreprises les plus influentes de l’histoire depuis un garage en Californie… et du jour au lendemain, vous commencez à déménager discrètement vos structures les plus stratégiques hors de l’État qui vous a vu naître. C’est exactement ce qui est en train de se passer avec Larry Page, cofondateur de Google. Selon des informations récentes, le milliardaire aurait déjà entamé un mouvement de délocalisation vers le Delaware, alors qu’une proposition de taxe sur les grandes fortunes se profile pour le scrutin de 2026.

Ce n’est pas une fuite anodine. Derrière ce choix se dessine un bras de fer silencieux entre la Silicon Valley et les pouvoirs publics californiens. Un bras de fer dont les conséquences pourraient redessiner la carte de l’innovation américaine dans les années à venir.

Quand la fiscalité devient un repoussoir pour les géants de la tech

La Californie a longtemps été synonyme de rêve entrepreneurial. Soleil, talents, capitaux, universités de premier plan… tout semblait réuni pour faire de la Bay Area le cœur battant de la nouvelle économie. Pourtant, depuis quelques années, plusieurs signaux montrent que le vent tourne.

Parmi les griefs les plus souvent cités : un coût de la vie devenu prohibitif, des réglementations environnementales et sociales de plus en plus strictes, une bureaucratie lourde… et surtout, une pression fiscale croissante sur les plus fortunés.

La proposition de taxe sur les milliardaires

Au cœur du malaise actuel se trouve une initiative citoyenne qui vise à introduire une taxe annuelle de 5 % sur les patrimoines nets supérieurs à un milliard de dollars. Si elle est adoptée lors du scrutin de novembre 2026, cette mesure toucherait directement une poignée de résidents ultra-riches… parmi lesquels plusieurs figures emblématiques de la tech.

Les organisateurs estiment que cette taxe pourrait générer plusieurs milliards de dollars par an, destinés à financer des programmes sociaux, éducatifs et de lutte contre les inégalités. Mais du côté des principaux concernés, le calcul est différent : 5 % par an sur un patrimoine qui fluctue fortement, c’est potentiellement des centaines de millions de dollars à débourser chaque année, même en période de baisse boursière.

« Quand la taxe devient confiscatoire, les gens votent avec leurs pieds… ou plutôt avec leurs jets privés. »

Un investisseur anonyme de la Silicon Valley

Cette formule résume bien l’état d’esprit actuel d’une partie croissante de l’écosystème.

Larry Page passe à l’action

Selon les informations publiées par Business Insider en janvier 2026, Larry Page ne se contente pas de commenter ou de critiquer publiquement le projet. Il agit. Plusieurs de ses entités privées ont déjà changé de juridiction d’incorporation pour passer sous le régime du Delaware, État traditionnellement beaucoup plus favorable aux entreprises et aux patrimoines privés.

  • Koop, son family office qui gère une partie importante de sa fortune personnelle
  • Flu Lab, la société dédiée à la recherche sur les pandémies grippales
  • Dynatomics, son entreprise spécialisée dans l’aviation innovante
  • One Aero, startup travaillant sur les voitures volantes et la mobilité aérienne urbaine

Ces quatre structures, très différentes les unes des autres, partagent un point commun : elles sont toutes stratégiques pour les ambitions futures de Larry Page, que ce soit en santé, en mobilité du futur ou en gestion patrimoniale.

Le choix du Delaware n’est pas anodin. Cet État concentre plus de 60 % des entreprises du Fortune 500 grâce à une jurisprudence très favorable aux actionnaires, des tribunaux spécialisés (Chancery Court), une fiscalité attractive et surtout une grande discrétion sur les actionnaires réels.

D’autres voix s’élèvent contre la mesure

Larry Page n’est pas le seul à avoir exprimé son opposition. Plusieurs personnalités influentes de la Silicon Valley ont publiquement pris position contre l’initiative :

  • David Sacks, entrepreneur et investisseur, ancien de PayPal et Yammer
  • Palmer Luckey, fondateur d’Oculus puis d’Anduril Industries
  • Alexis Ohanian, cofondateur de Reddit

Ces noms ne sont pas anodins : ils représentent différentes générations et différents secteurs, de la tech grand public à la défense technologique en passant par les médias sociaux. Leur point commun ? Une conviction partagée que cette taxe risque de faire fuir les cerveaux, les capitaux et les projets les plus ambitieux.

Un exode silencieux déjà en cours ?

Si l’on regarde au-delà du cas Page, plusieurs indicateurs montrent que la Californie perd progressivement de son attractivité auprès des très gros patrimoines :

  1. Depuis 2020, le solde migratoire net des hauts revenus (plus de 200 000 $ de revenus annuels) est négatif en Californie selon l’IRS
  2. Le Texas et la Floride ont accueilli plusieurs milliers de millionnaires ces cinq dernières années
  3. De nombreuses sociétés de capital-risque ont ouvert des bureaux importants à Austin, Miami ou Nashville
  4. Plusieurs licornes nées en Californie ont choisi d’incorporer directement dans le Delaware ou d’y transférer leur siège social

Ces mouvements ne signifient pas forcément que toute la Silicon Valley va vider ses bureaux demain. Mais ils montrent une diversification géographique accélérée, surtout chez les entrepreneurs et investisseurs qui ont déjà « réussi » et qui cherchent désormais à optimiser fiscalement leur patrimoine et leurs structures.

Quelles conséquences pour l’écosystème startup ?

À première vue, on pourrait penser que cette taxe ne concerne qu’une poignée d’ultra-riches et n’affectera pas directement les jeunes pousses. Pourtant, la réalité est plus nuancée.

Les family offices et les investisseurs providentiels fortunés jouent un rôle clé dans le financement des tours de pré-amorçage et d’amorçage. Si ces capitaux deviennent plus rares ou se délocalisent, c’est toute la base de la pyramide de l’écosystème qui risque de s’affaiblir.

De plus, les fondateurs les plus expérimentés (ceux qui ont déjà vendu une première société) réinvestissent souvent massivement dans de nouveaux projets. Leur départ ou leur moindre appétence pour le risque local pourrait se traduire par moins d’effets boule de neige.

ÉlémentImpact potentiel si exode accéléré
Financements early-stageDiminution des tickets « amis & family » et angels locaux
Talent acquisitionConcurrence accrue avec Texas, Floride, Colorado…
Image de la Silicon ValleyPerte progressive du statut de « seul endroit où il faut être »
Innovation disruptiveRalentissement possible sur certains domaines très capitalistiques

Ces éléments ne sont pas des certitudes, mais des risques qu’il est difficile d’ignorer.

Et si la Californie réagissait ?

Face à ces signaux, plusieurs voix s’élèvent déjà pour demander une réforme fiscale plus équilibrée :

  • Revoir les abattements et les taux progressifs pour éviter un effet « cliff » à 1 milliard
  • Instaurer des crédits d’impôt massifs pour la R&D et les créations d’emplois locaux
  • Créer un statut spécifique pour les « builders » qui réinvestissent localement
  • Améliorer drastiquement la compétitivité fiscale des entreprises naissantes

Reste à savoir si ces ajustements arriveront à temps pour inverser la tendance… ou si le mouvement enclenché par des personnalités comme Larry Page n’est que le début d’un exode plus large.

Conclusion : un tournant historique ?

Le choix de Larry Page de déplacer certaines de ses structures les plus sensibles hors de Californie n’est probablement pas une décision prise à la légère. Il s’agit sans doute d’un signal fort envoyé aux autorités californiennes, mais aussi d’une protection patrimoniale pragmatique face à un risque fiscal devenu concret.

Pour les startups et les entrepreneurs qui rêvent encore de la Bay Area, le message est ambivalent : la Californie reste un écosystème exceptionnel… mais elle n’est plus intouchable. D’autres États, d’autres pays même, se positionnent activement pour capter les talents, les capitaux et les rêves de demain.

Dans les mois et années à venir, nous assisterons peut-être à l’une des plus grandes redistributions géographiques de l’innovation depuis les années 1950. Et tout a peut-être commencé avec quelques signatures discrètes sur des documents de transfert d’incorporation vers… le Delaware.

À suivre de très près.

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Steven Soarez
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