Imaginez un petit disque rond, bruyant mais attachant, qui a réussi à s’imposer dans des millions de foyers comme un membre de la famille un peu excentrique. Ce disque, c’est le Roomba, et pendant plus de vingt ans, il a incarné le rêve américain de la robotique domestique accessible à tous. Pourtant, en décembre 2025, la société qui l’a créé, iRobot, a déposé le bilan. Comment une telle success-story a-t-elle pu s’effondrer aussi brutalement ?
Le rêve américain de la robotique domestique
Tout commence à la fin des années 80 sur le campus du MIT. Un professeur charismatique, Rodney Brooks, révolutionne la façon de penser la robotique. Lassé des systèmes complexes qui tentaient d’imiter le cerveau humain, il observe les insectes et conclut que des comportements apparemment sophistiqués peuvent émerger de règles très simples. Cette approche, appelée « behavior-based robotics », va changer la donne.
En 1990, Brooks et deux de ses anciens étudiants, Colin Angle et Helen Greiner, fondent iRobot. Le nom est un clin d’œil direct à l’écrivain Isaac Asimov et à ses fameuses lois de la robotique. Au début, l’entreprise travaille surtout pour l’armée américaine : robots démineurs, explorateurs de grottes, petits espions mécaniques… Mais l’objectif ultime reste la conquête du grand public.
2002 : l’année où le ménage est devenu sexy
Le lancement du premier Roomba en 2002 constitue un véritable tournant culturel. Pour la première fois, un robot domestique n’est plus un fantasme de science-fiction réservé aux riches. À environ 200 dollars, il devient accessible à la classe moyenne américaine.
« Nous n’avons pas inventé l’aspirateur robot. Nous avons inventé la catégorie des aspirateurs robots que les gens achètent vraiment. »
Colin Angle, cofondateur et ancien PDG d’iRobot
Le succès est fulgurant. Les ventes explosent, les critiques sont enthousiastes, les vidéos de chats voyageant sur le dos du Roomba deviennent virales. Le produit transcende sa fonction utilitaire pour devenir un phénomène culturel. En quelques années, le mot « Roomba » entre dans le langage courant comme un synonyme d’aspirateur robot, à l’image de « Frigidaire » ou de « Kleenex ».
Les années fastes et l’ambition démesurée
Fort de son succès, iRobot diversifie son catalogue : robots serpillières (Braava), robots pour gouttières, même des robots éducatifs. L’entreprise entre en Bourse en 2005 et lève des fonds importants. En 2015, elle va même plus loin en lançant son propre fonds d’investissement dédié à la robotique, preuve ultime de sa confiance en l’avenir du secteur.
- 2002 : lancement du premier Roomba
- 2005 : introduction en Bourse
- 2015 : création du fonds d’investissement iRobot Ventures
- 2017 : plus de 20 millions de Roombas vendus
- 2022 : proposition d’acquisition par Amazon à 1,7 milliard $
Mais derrière ces chiffres impressionnants se cache déjà une fragilité croissante. La concurrence, notamment chinoise, se fait de plus en plus agressive. Des marques comme Roborock, Ecovacs, Dreame ou Eufy proposent des produits techniquement comparables, voire supérieurs, à des prix bien inférieurs.
Le mirage Amazon : quand le salut devient poison
En août 2022, l’annonce tombe comme un coup de tonnerre : Amazon veut racheter iRobot pour 1,7 milliard de dollars. Pour beaucoup, c’est le scénario rêvé. Le géant du e-commerce apporterait sa puissance logistique, sa force marketing et surtout son écosystème Alexa pour créer la maison connectée ultime.
Pourtant, dès les premiers mois, les régulateurs européens expriment de sérieuses inquiétudes. Ils craignent qu’Amazon ne puisse, à terme, pénaliser les concurrents d’iRobot sur sa marketplace, voire carrément les exclure. Après de longs mois de négociations et de concessions, Amazon finit par jeter l’éponge en janvier 2024, non sans verser 94 millions de dollars de dédit de rupture.
« Cette opposition réglementaire a supprimé la voie la plus viable pour qu’une entreprise pionnière américaine de robotique puisse se développer et concurrencer à l’échelle mondiale. »
Colin Angle, décembre 2025
Le coup est terrible. L’action iRobot s’effondre, le moral des équipes est au plus bas. Colin Angle, PDG depuis la création de l’entreprise, présente sa démission. Les difficultés s’accumulent : stocks invendus, marges comprimées par la concurrence chinoise, coûts d’approvisionnement en hausse.
La descente aux enfers : 2024-2025
Après l’échec de la vente à Amazon, iRobot tente de se restructurer seule. Le fonds Carlyle accorde une ligne de crédit de 200 millions de dollars, mais c’est un pansement sur une jambe de bois. Les résultats financiers continuent de se dégrader. En 2025, la situation devient intenable.
En décembre 2025, l’entreprise annonce le dépôt de bilan sous le chapitre 11 américain. Quelques jours plus tard, elle révèle que son principal fournisseur et créancier, la société chinoise Shenzhen PICEA Robotics, reprendra l’entreprise restructurée. Le symbole est fort : le pionnier américain de la robotique domestique finit sous pavillon chinois.
| Période | Événement clé | Conséquence |
| 2002 | Lancement Roomba | Création du marché |
| 2022 | Annonce rachat Amazon | Valorisation record |
| Janv. 2024 | Échec transaction Amazon | Chute du cours -70% |
| Déc. 2025 | Dépôt bilan Chap. 11 | Reprise chinoise |
Quelles leçons pour l’innovation américaine ?
La chute d’iRobot soulève de nombreuses questions. Faut-il vraiment voir dans cet échec la conséquence directe du blocage européen ? Ou l’entreprise a-t-elle manqué des virages stratégiques bien plus tôt ?
Plusieurs analystes pointent du doigt plusieurs erreurs structurelles :
- Tardiveté dans l’adoption du LiDAR (technologie de cartographie laser)
- Manque d’innovation significative après 2017
- Prix maintenus trop élevés face à une concurrence agressive
- Dépendance excessive au marché américain
- Stratégie marketing vieillissante
La réalité est probablement un mélange de tous ces facteurs, avec en cerise sur le gâteau le coup fatal de l’échec de la transaction Amazon. Cette dernière a non seulement privé l’entreprise d’un repreneur puissant, mais a aussi créé un climat d’incertitude qui a paralysé les prises de décision pendant presque deux ans.
Et maintenant ? L’avenir des Roombas existants
La grande question que se posent des millions de propriétaires est simple : que va devenir mon Roomba ?
La bonne nouvelle, c’est que le robot lui-même ne va pas se transformer en presse-papier high-tech. Les commandes physiques (boutons sur le dessus) continueront de fonctionner. Vous pourrez toujours lancer un nettoyage complet ou envoyer votre Roomba à sa base.
La mauvaise nouvelle, c’est que tout ce qui fait la « magie » moderne risque de disparaître progressivement :
- Cartographie intelligente des pièces
- Interdiction de zones précises
- Planification par pièce
- Intégration avec assistants vocaux
- Mises à jour d’intelligence artificielle
- Application mobile
Le passage sous contrôle chinois laisse planer beaucoup d’incertitudes. PICEA Robotics va-t-elle maintenir les serveurs américains ? Continuer les mises à jour ? Investir dans le développement de nouvelles fonctionnalités ? L’avenir nous le dira.
Un avertissement pour toute l’industrie tech américaine ?
L’histoire d’iRobot dépasse largement le simple cas d’une entreprise de robotique. Elle pose la question de la capacité des États-Unis à maintenir leur avance technologique dans des secteurs stratégiques face à une concurrence chinoise ultra-agressive et à une réglementation européenne qui, bien qu’ayant de bonnes intentions, peut parfois avoir des effets collatéraux dévastateurs.
Quand une entreprise américaine innovante, leader mondial d’une catégorie, ne trouve comme issue viable qu’une acquisition par un géant du numérique… et que même celle-ci est bloquée… que reste-t-il comme perspectives ?
Certaines voix s’élèvent déjà pour dire que l’Europe, sous couvert de protection de la concurrence, a peut-être contribué à affaiblir un acteur américain clé face à la concurrence chinoise. D’autres rétorquent que les craintes antitrust étaient légitimes et qu’Amazon aurait pu créer un quasi-monopole sur le marché des aspirateurs robots connectés.
Quoi qu’il en soit, la chute d’iRobot marque probablement la fin d’une époque : celle où les États-Unis pouvaient dominer seuls les catégories émergentes de la robotique grand public. L’avenir de ce secteur semble désormais se jouer majoritairement entre Shenzhen et Hangzhou.
Triste symbole que cette petite boule ronde et joyeuse, qui faisait la fierté de l’innovation américaine, termine sa course sous le contrôle d’un industriel chinois, dans les bureaux d’une entreprise de Bedford, Massachusetts, qui ne sera plus jamais tout à fait la même.
Adieu le rêve américain du Roomba ? Pas tout à fait. Le robot continuera de tourner dans des millions de salons. Mais la magie, la vraie, celle de l’innovation qui vient d’outre-Atlantique et qui révolutionne nos vies quotidiennes… celle-là semble avoir pris un sacré coup dans l’aile.