Imaginez une réunion où personne ne parle en même temps, où chaque voix est réellement entendue, où les décisions les plus complexes émergent naturellement sans que quiconque ait à jouer les arbitres pendant des heures. Aujourd’hui, même les équipes les plus brillantes perdent un temps fou à coordonner les énergies, à aligner les priorités et à éviter les malentendus. Et si l’intelligence artificielle, au lieu de remplacer les humains, devenait enfin le meilleur facilitateur de collaboration que l’humanité ait jamais connu ?
C’est précisément cette vision qui anime Humans&, une startup née il y a seulement quelques mois et qui vient de réaliser l’un des seeds les plus impressionnants de l’histoire récente de l’IA : 480 millions de dollars. Derrière ce chiffre astronomique se cache une conviction profonde : la prochaine frontière de l’intelligence artificielle n’est ni le raisonnement mathématique ni la génération de code, mais bien l’intelligence sociale et la coordination multi-humains-multi-agents.
Humans& : quand l’IA apprend à orchestrer les humains
Leur pari est audacieux. Alors que la plupart des acteurs majeurs continuent d’optimiser des modèles conversationnels toujours plus performants sur des tâches individuelles, Humans& affirme que le vrai goulot d’étranglement aujourd’hui se situe ailleurs : dans notre incapacité collective à tirer pleinement parti de l’IA quand plusieurs personnes et plusieurs agents doivent travailler ensemble sur des horizons longs et des objectifs partagés.
Le nom même de la startup est un manifeste. Le « & » n’est pas décoratif : il symbolise le lien, la jonction, le complément indispensable entre l’humain et la machine. L’objectif affiché est clair : construire un « système nerveux central » pour l’économie humain+IA de demain.
Une équipe de rêve aux origines prestigieuses
Derrière ce projet hors norme, on retrouve des profils qui comptent parmi les plus respectés du paysage IA mondial. Eric Zelikman, CEO et co-fondateur, a travaillé chez xAI après un passage remarqué dans la recherche. Andi Peng, autre co-fondatrice, arrive d’Anthropic où elle a contribué à certaines des avancées les plus marquantes sur l’alignement et la sécurité. Yuchen He complète le trio de tête après un parcours chez OpenAI. Des alumni de Meta et Google DeepMind viennent renforcer l’équipe technique.
Cette concentration de talents n’est pas anodine. Elle explique en grande partie pourquoi des investisseurs ont accepté de miser une telle somme sur une entreprise qui, à l’heure actuelle, n’a pas encore de produit public.
« Nous pensons que nous entrons dans la deuxième vague d’adoption massive de l’IA, celle où les utilisateurs lambda cherchent désespérément à comprendre quoi faire de toutes ces capacités nouvelles. »
Andi Peng, co-fondatrice de Humans&
Repenser l’entraînement des modèles pour l’intelligence collective
Le cœur technique de la proposition repose sur un changement de paradigme dans la façon d’entraîner les grands modèles. Là où la majorité des laboratoires continuent d’optimiser la performance sur des benchmarks de Q&A, de code ou de maths, Humans& veut former des modèles capables de :
- maintenir une mémoire riche et évolutive sur de très longues périodes
- modéliser les préférences, motivations et compétences de multiples acteurs humains
- anticiper les conflits d’intérêts et proposer des médiations naturelles
- planifier et réviser des stratégies sur des horizons de plusieurs jours ou semaines
- interagir avec des groupes d’humains et d’autres agents IA de manière fluide
Pour y parvenir, l’équipe mise sur des techniques encore peu exploitées à grande échelle dans le monde des fondations models : le long-horizon reinforcement learning et surtout le multi-agent reinforcement learning impliquant à la fois des humains et des IA dans la boucle d’apprentissage.
Concrètement, cela signifie que le modèle ne sera pas seulement jugé sur la qualité d’une réponse unique, mais sur sa capacité à maintenir l’alignement d’un groupe sur plusieurs semaines, à détecter les signaux faibles de démotivation ou de désaccord, et à ajuster son comportement en conséquence.
Au-delà du chatbot : un nouveau layer de collaboration
Ce qui différencie radicalement Humans& de la plupart des concurrents, c’est leur refus de se contenter d’un plugin ou d’une surcouche que l’on viendrait greffer à Slack, Notion, Teams ou Google Workspace. Ils veulent construire le layer de coordination lui-même, le tissu conjonctif qui relie les humains et les agents dans l’organisation.
Le produit final pourrait donc ressembler à une nouvelle catégorie d’outil : ni purement messagerie, ni purement gestion de projet, ni purement prise de décision, mais un mélange des trois, orchestré par une intelligence qui comprend à la fois le contexte technique, émotionnel et stratégique de chaque participant.
Eric Zelikman donne un exemple très terre-à-terre : la décision du logo de l’entreprise. Ce qui peut sembler anodin prend souvent des heures, voire des jours, car chacun a des goûts, des représentations mentales et des contraintes différentes. Un bon coordinateur humain sait poser les bonnes questions, reformuler, faire émerger les critères implicites. Selon l’équipe, c’est exactement ce que leur modèle doit apprendre à faire – en mieux, et à l’échelle.
Un positionnement risqué face aux géants
Le chemin est semé d’embûches. D’abord, le coût de l’entraînement d’un modèle de cette ambition est colossal. Même avec 480 millions en poche, Humans& devra probablement lever plusieurs fois cette somme dans les 24 prochains mois pour rester compétitif en termes de compute.
Ensuite, la concurrence ne dort pas. Anthropic expérimente déjà Claude Cowork, OpenAI pousse fortement les workflows multi-agents et les SDK d’orchestration, Google intègre Gemini nativement dans Workspace, Microsoft fait de même avec Copilot dans l’écosystème Office 365. Tous ces acteurs ont déjà des millions d’utilisateurs quotidiens dans des contextes collaboratifs.
Pourtant, Humans& affirme que personne ne s’attaque vraiment au problème de l’architecture même du modèle pour la rendre native à la coordination sociale. C’est ce différentiel qui pourrait, selon eux, créer une rupture.
« Nous ne voulons pas être un plugin. Nous voulons être le système d’exploitation de la collaboration augmentée. »
Eric Zelikman, CEO de Humans&
Vers une IA qui comprend vraiment les groupes humains ?
Si le pari est gagné, les implications pourraient être immenses. On pourrait imaginer :
- des comités de direction où l’IA prépare en amont les points de friction, propose des scénarios équilibrés et anime la discussion en temps réel
- des familles qui utilisent la même technologie pour organiser les vacances, gérer le budget commun, arbitrer les désaccords sur l’éducation des enfants
- des ONG qui coordonnent des centaines de volontaires dispersés dans le monde avec une efficacité inédite
- des startups qui scalent de 10 à 100 personnes sans voir leur culture se diluer grâce à une mémoire collective augmentée
Mais cela suppose aussi que l’IA parvienne à modéliser finement les dimensions émotionnelles, culturelles et politiques qui influencent chaque groupe humain – un défi technique et philosophique de très haut niveau.
Un timing parfait… ou une prise de risque maximale ?
2026 marque un tournant. Les entreprises ont massivement adopté les chatbots et les copilotes, mais beaucoup expriment la même frustration : l’IA est excellente seule avec un utilisateur, mais elle peine dès qu’il faut articuler plusieurs humains et plusieurs flux de travail asynchrones. C’est exactement là que Humans& veut se positionner.
Leur discours sur « l’IA qui vient empower les humains » plutôt que les remplacer tombe aussi à pic dans un contexte où une partie croissante de la population ressent de l’anxiété face à l’automatisation massive.
Reste à savoir si les investisseurs continueront de suivre. 480 millions en seed est déjà exceptionnel ; lever à nouveau plusieurs centaines de millions à chaque tour deviendra de plus en plus exigeant. Et si les résultats tardaient, la tentation d’une acquisition par l’un des Big Five de l’IA pourrait devenir très forte – même si l’équipe jure ses grands dieux qu’elle veut construire une entreprise indépendante sur plusieurs décennies.
Conclusion : la fin de l’IA solitaire ?
Humans& ne propose pas simplement un produit de plus dans l’écosystème IA. Ils portent une thèse : celle que la valeur économique et sociale la plus importante des prochaines années ne viendra pas des modèles qui répondent le mieux à une question isolée, mais de ceux qui arrivent à faire collaborer efficacement des groupes humains et artificiels sur le long terme.
Si leur approche technique fonctionne, si l’interface qu’ils imaginent parvient à rendre cette complexité invisible et fluide, alors nous pourrions assister à l’émergence d’une nouvelle catégorie d’outils aussi transformative que le tableur, l’email ou Slack l’ont été à leur époque.
Pour l’instant, il est encore trop tôt pour savoir si Humans& deviendra le next big thing ou un feu de paille coûteux. Mais une chose est sûre : avec une telle équipe, une telle vision et une telle war chest dès le départ, ils ont déjà forcé toute l’industrie à regarder dans leur direction.
Et vous, seriez-vous prêt à laisser une IA co-animer vos réunions d’équipe les plus importantes ?