Imaginez une entreprise qui, en à peine dix-huit mois d’existence, passe du statut de jeune pousse confidentielle à celui de licorne valorisée à plus de 1,4 milliard de dollars, tout en s’installant au cœur de la souveraineté technologique militaire européenne. C’est exactement ce qui vient de se produire avec Harmattan AI, une société française qui fait aujourd’hui parler d’elle bien au-delà des frontières de l’Hexagone.
Le 12 janvier 2026, l’annonce est tombée comme un coup de tonnerre dans le petit monde de la défense et de la tech : Harmattan AI boucle un tour de table de 200 millions de dollars en Series B, mené par nul autre que Dassault Aviation, le fabricant emblématique du Rafale. En un éclair, la jeune pousse entre dans le cercle très fermé des licornes françaises… et dans celui, encore plus restreint, des licornes du secteur défense.
L’éclosion fulgurante d’un acteur disruptif
Quand on regarde le parcours de Harmattan AI, on comprend rapidement que cette ascension n’a rien d’un hasard. Fondée dès 2024 par deux profils aux compétences complémentaires, l’entreprise s’est très vite positionnée sur un créneau stratégique : l’intelligence artificielle embarquée pour les systèmes de mission aéronautiques et les drones de combat.
Le nom « Harmattan » n’a pas été choisi au hasard. Ce vent chaud et sec qui souffle du Sahara sur l’Afrique de l’Ouest symbolise à la fois la puissance, la rapidité et l’invisibilité. Trois qualités que les fondateurs ont voulu incarner dans leur ambition : créer des solutions d’IA discrètes mais décisives pour les forces armées des démocraties libérales.
Un positionnement initial très offensif
À ses débuts, Harmattan AI n’hésitait pas à revendiquer haut et fort son ambition de devenir « l’Anduril européen ». Anduril, la société américaine fondée par Palmer Luckey, est devenue en quelques années un acteur incontournable de la défense high-tech outre-Atlantique. En se comparant à ce modèle, les fondateurs français affichaient clairement leur volonté de bousculer les géants traditionnels du secteur, les fameux « primes ».
Mais très rapidement, la réalité du marché de la défense a rattrapé cette posture disruptive. Les cycles de vente extrêmement longs, les exigences de certification, les contraintes de souveraineté et les budgets colossaux ont poussé l’équipe dirigeante à évoluer dans sa communication et dans sa stratégie.
« Nous entrons dans une nouvelle phase d’industrialisation et de montée en cadence. »
Mouad M’Ghari, CEO et cofondateur de Harmattan AI
Cette phrase, prononcée par le PDG lors de l’annonce de la levée, marque un tournant. Exit l’opposition frontale avec les acteurs historiques ; place à une logique de partenariat stratégique.
Dassault Aviation : le partenaire rêvé
Peu d’entreprises symbolisent autant l’excellence aéronautique française que Dassault Aviation. Connu mondialement pour le Rafale, avion de combat multirôle parmi les plus performants au monde, le groupe est aussi un acteur majeur du drone avec nEUROn et divers programmes en cours.
En choisissant de mener ce tour de table, Dassault ne se contente pas d’injecter des fonds. Il officialise un partenariat technologique profond. Harmattan AI va travailler directement sur l’intégration d’IA embarquée dans les futures versions du Rafale et sur les drones de nouvelle génération que le constructeur développe.
Les enjeux sont immenses : souveraineté des algorithmes, capacité à opérer en environnement déconnecté, prise de décision ultra-rapide en combat aérien, résilience face aux cyberattaques… Autant de domaines où l’IA peut créer un avantage décisif.
Le contexte géopolitique : un accélérateur puissant
Impossible de comprendre l’irruption de Harmattan AI sans regarder la carte du monde en 2026. Le conflit en Ukraine a durablement modifié la perception des drones sur le champ de bataille. Ce qui était considéré comme un gadget high-tech il y a dix ans est devenu une arme stratégique à part entière.
Les armées de l’OTAN, et particulièrement les forces françaises et britanniques, ont pris conscience qu’elles devaient rattraper leur retard dans plusieurs domaines : drones low-cost en grand nombre, guerre électronique, interception de drones adverses, ISR (renseignement, surveillance, reconnaissance) augmenté par l’IA.
- Explosion des budgets défense en Europe depuis 2022
- Retour en force du concept de « haute intensité »
- Prise de conscience que l’IA est devenue un multiplicateur de force décisif
- Pression politique pour réduire la dépendance aux technologies américaines
Ces quatre facteurs ont créé un environnement exceptionnellement favorable aux startups capables de délivrer rapidement des solutions concrètes et industrialisables.
Les premiers succès concrets
Avant même cette méga-levée, Harmattan AI avait déjà accumulé des signaux de validation très forts :
- Partenariat stratégique avec le ministère des Armées français
- Collaboration étroite avec le ministère britannique de la Défense
- Contrat « multi-millions de dollars » signé avec un pays de l’OTAN pour livraison de mini-drones IA un an seulement après la création
- Partenariat avec Skyeton, fabricant ukrainien de drones
Ces références, obtenues en si peu de temps, témoignent d’une exécution hors norme et d’une capacité à répondre aux exigences extrêmement strictes du monde militaire.
Une vision plus large que la France
Si l’ancrage français est clair (participation de Dassault, soutien public d’Emmanuel Macron, focus sur la souveraineté), Harmattan AI affiche une ambition internationale assumée. L’entreprise revendique vouloir « doter les forces armées des démocraties libérales et de leurs alliés ».
Concrètement, cela se traduit déjà par :
- Ouverture d’une équipe aux États-Unis
- Participation au World Defense Show de Riyad en février 2026
- Communication en anglais systématique sur les réseaux professionnels
- Partenariats avec des acteurs ukrainiens
Cette stratégie multi-continentale pourrait permettre à Harmattan AI d’éviter le piège dans lequel tombent beaucoup de pépites françaises : rester cantonnées au marché hexagonal.
« Alors que l’ordre international déraille, nous entrons dans une ère où le pouvoir précède le droit. Harmattan AI existe pour protéger nos valeurs et rétablir l’équilibre. »
Martin de Gourcuff, CTO et cofondateur
Cette citation au ton presque philosophique montre que les fondateurs portent une vision très affirmée de leur rôle dans le monde actuel.
Les défis qui attendent la jeune licorne
Devenir licorne en moins de deux ans est une prouesse. La maintenir et la faire grandir dans le secteur défense en est une autre. Parmi les principaux défis :
- Passer d’une logique de prototypes à une production en série industrielle
- Maintenir un rythme d’innovation très élevé face à des concurrents américains bien financés
- Gérer les contraintes réglementaires et d’exportation extrêmement strictes
- Attirer et retenir les meilleurs talents en IA dans un contexte de guerre des talents mondiale
- Préserver la souveraineté technologique tout en signant des contrats internationaux
Chaque point représente un écueil potentiel. Mais la qualité des investisseurs (Dassault en tête), les références déjà obtenues et l’urgence géopolitique actuelle constituent des atouts majeurs.
Et la France dans tout ça ?
L’annonce a été saluée au plus haut niveau de l’État. Emmanuel Macron lui-même a pris son clavier pour féliciter l’équipe sur les réseaux sociaux, évoquant « l’excellente nouvelle pour notre autonomie stratégique » et « la supériorité technologique de nos forces armées ».
Derrière ces mots protocolaires se cache une réalité stratégique : la France veut absolument conserver une longueur d’avance dans les technologies duales les plus critiques. L’IA embarquée pour systèmes d’armes en fait clairement partie.
En soutenant activement Harmattan AI, Paris envoie plusieurs messages simultanés :
- Nous croyons en nos champions nationaux (Dassault)
- Nous sommes ouverts à l’innovation disruptive venue de startups
- Nous voulons garder le contrôle de technologies critiques
- Nous assumons de financer massivement l’IA de défense
Vers un nouveau paysage de la défense européenne ?
Avec l’émergence de Harmattan AI, on assiste peut-être aux prémices d’une recomposition profonde du secteur défense en Europe. D’un côté les géants historiques (Airbus, Thales, Leonardo, Rheinmetall, BAE Systems…), de l’autre une nouvelle génération d’acteurs agiles, financés par du capital-risque, et capables de livrer rapidement des solutions logicielles et matérielles disruptives.
La question n’est plus de savoir si ces nouveaux entrants vont remplacer les primes historiques, mais plutôt comment ils vont coexister et se compléter. Le partenariat Dassault-Harmattan pourrait devenir un modèle à suivre : un géant industriel apporte son carnet de commandes, sa crédibilité et ses capacités d’industrialisation ; une scale-up apporte l’agilité, l’innovation logicielle et une culture tech moderne.
Si ce modèle se généralise, l’Europe pourrait enfin combler une partie de son retard technologique vis-à-vis des États-Unis dans le domaine de la défense autonome et augmentée par l’IA.
Conclusion : une page qui se tourne
Harmattan AI n’est déjà plus une simple startup. En levant 200 millions auprès de Dassault Aviation et en atteignant le statut de licorne défense, elle marque symboliquement la fin d’une époque où l’innovation militaire européenne était presque exclusivement le monopole des grands groupes industriels historiques.
Elle ouvre aussi une nouvelle ère où des entreprises créées il y a moins de deux ans peuvent prétendre jouer dans la cour des très grands, à condition de maîtriser à la fois la technologie de pointe, les codes très particuliers du monde de la défense et les impératifs géopolitiques actuels.
Reste maintenant à voir si Harmattan AI saura transformer cet élan exceptionnel en croissance durable et en leadership européen. Mais une chose est sûre : dans le ciel de la défense tech, un nouvel acteur vient de décoller… et il porte les couleurs de la France.
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