Imaginez un entrepôt où des drones ne se contentent plus de survoler les allées de manière mécanique. Ils deviennent réellement curieux, scrutent les palettes avec une attention presque humaine, repèrent une étiquette mal placée, un produit endommagé ou un stock qui s’épuise dangereusement avant même que l’opérateur ne s’en rende compte. Cette scène, qui semblait tout droit sortie d’un film de science-fiction il y a encore quelques années, est aujourd’hui une réalité concrète grâce à une startup américaine au nom évocateur : Gather AI.
Le 9 février 2026, TechCrunch annonçait une nouvelle qui a fait vibrer l’écosystème de la robotique logistique : Gather AI vient de boucler une impressionnante levée de fonds de 40 millions de dollars en Série B. Un tour de table mené par Smith Point Capital, le fonds créé par Keith Block, ancien co-PDG de Salesforce et figure respectée de la tech. Mais au-delà des chiffres, c’est surtout la technologie sous-jacente qui intrigue et qui pourrait bien redéfinir la manière dont les entrepôts de grande distribution, de e-commerce et d’industrie fonctionnent au quotidien.
Quand la curiosité devient un avantage compétitif
Le concept central de Gather AI tient en un mot que ses fondateurs répètent avec enthousiasme : la curiosité. Loin des systèmes dits « end-to-end » basés sur des réseaux neuronaux massifs et parfois capricieux, la jeune pousse a choisi une voie hybride plus robuste et explicable.
Les algorithmes combinent des techniques bayésiennes classiques – qui excellent dans la gestion de l’incertitude – avec des réseaux de neurones plus modernes pour l’extraction de caractéristiques visuelles. Résultat : un système qui ne se contente pas d’exécuter des ordres préprogrammés, mais qui pose des questions au monde réel et adapte son comportement en fonction des réponses obtenues.
Des origines académiques prestigieuses
Comme beaucoup d’histoires qui comptent dans la Silicon Valley, celle de Gather AI commence sur les bancs de Carnegie Mellon University, l’une des meilleures écoles mondiales en robotique et intelligence artificielle. Les trois cofondateurs – Sankalp Arora, John et un troisième complice resté plus discret dans les médias – y ont travaillé ensemble sur des projets audacieux.
Ils ont notamment développé l’un des tout premiers hélicoptères autonomes capables d’atterrir avec précision, et ont même testé leur prototype sur le célèbre site d’entraînement du FBI à Quantico. Cette expérience dans des environnements extrêmes et imprévisibles a forgé leur conviction : pour être vraiment utile, un système autonome doit apprendre à poser les bonnes questions au bon moment.
« Mon doctorat portait sur la manière de rendre différents types de robots volants curieux. Ils sont curieux des boîtes, des codes-barres, des flux de travail. »
Sankalp Arora, cofondateur et CEO de Gather AI
Cette phrase résume parfaitement la philosophie de l’entreprise. Au lieu d’imposer un script rigide aux drones et aux caméras, Gather AI leur donne la capacité d’explorer, de douter, de vérifier et finalement de signaler uniquement ce qui mérite vraiment l’attention humaine.
Comment fonctionnent concrètement ces drones « curieux » ?
Le dispositif repose sur deux types de capteurs principaux :
- Des caméras fixées sur des chariots élévateurs, des transpalettes ou d’autres engins déjà en mouvement dans l’entrepôt ;
- Des drones autonomes de taille raisonnable qui parcourent les allées à intervalles réguliers.
Ces capteurs ne prennent pas des milliers de photos au hasard. Grâce à l’approche bayésienne, le système maintient en permanence une carte probabiliste de l’entrepôt : où se trouvent les incertitudes les plus fortes ? Quels rayonnages n’ont pas été vérifiés depuis longtemps ? Où les écarts entre le stock théorique et la réalité physique sont-ils les plus probables ?
Une fois qu’une zone d’incertitude est identifiée, le drone ou la caméra se rapproche, zoome, change d’angle, éclaire différemment si nécessaire, jusqu’à réduire suffisamment l’incertitude pour prendre une décision fiable.
Ce que les drones regardent vraiment
Contrairement à certains systèmes qui se limitent à la lecture de codes-barres, Gather AI pousse l’analyse beaucoup plus loin. Parmi les éléments que l’IA est capable d’identifier et de suivre :
- Les codes-barres classiques et les QR codes
- Les numéros de lot et dates d’expiration
- Les quantités par colis (case count)
- Les dommages visibles sur les emballages
- Le taux d’occupation des emplacements
- Les anomalies dans les flux de préparation de commandes
- Les situations potentiellement dangereuses (palette mal gerbée, produit qui dépasse, etc.)
Cette richesse d’informations permet aux responsables d’entrepôt de passer d’une gestion réactive à une gestion véritablement prédictive.
Des environnements hostiles ? Pas de problème
L’un des arguments commerciaux les plus puissants de Gather AI concerne les zones de stockage frigorifique et les chambres froides. Les humains y travaillent dans des conditions difficiles, avec des équipements de protection encombrants, et les erreurs de picking ou de rangement y sont fréquentes et coûteuses.
Les drones et caméras de Gather, eux, ne ressentent ni le froid ni la fatigue. Ils peuvent patrouiller 24 h/24 dans des températures descendant jusqu’à -30 °C sans perdre en précision. Plusieurs clients du secteur agroalimentaire et pharmaceutique ont déjà adopté la solution précisément pour cette raison.
Une levée de fonds qui en dit long
Avec cette Série B de 40 millions de dollars, Gather AI porte son total levé à 74 millions de dollars. Parmi les investisseurs historiques on retrouve Bain Capital Ventures, XRC Ventures et Hillman Investments. Mais c’est surtout l’entrée de Smith Point Capital qui marque les esprits.
Keith Block n’est pas seulement un investisseur fortuné. Il connaît parfaitement les enjeux de la transformation digitale des grandes entreprises. Son intérêt pour une solution qui allie robustesse industrielle et innovation de pointe en dit long sur le potentiel perçu par les marchés matures.
Les clients actuels et les premiers résultats
Gather AI compte déjà une soixantaine de collaborateurs et une base de clients impressionnante pour une société encore jeune :
- Kwik Trip (grande chaîne de supérettes du Midwest américain)
- Axon (leader des équipements de sécurité pour forces de l’ordre)
- GEODIS (géant mondial de la logistique contractuelle)
- NFI Industries (spécialiste américain du 3PL)
Ces noms ne sont pas anodins. Ils représentent des environnements très différents : retail, e-commerce, logistique pour le secteur public, entreposage à haute valeur ajoutée. La capacité de Gather à s’adapter à ces contextes variés constitue l’un de ses principaux atouts.
Embodied AI : la prochaine frontière après les grands modèles de langage
Alors que le monde entier parle de ChatGPT, Gemini, Claude et consorts, une partie de la communauté scientifique et industrielle estime que la véritable révolution de l’IA ne viendra pas des interfaces conversationnelles, mais des systèmes embodied – c’est-à-dire des intelligences artificielles qui possèdent un corps et interagissent physiquement avec le monde.
Gather AI fait partie de cette vague. Ses drones et caméras ne se contentent pas d’analyser des pixels sur un écran ; ils bougent, ajustent leur trajectoire, modifient leur point de vue, agissent sur l’environnement indirectement en alertant les opérateurs. C’est une forme très concrète d’intelligence incarnée.
« Nous sommes assis à la frontière de ce qui sera la prochaine grande vague en IA : l’IA incarnée. »
Observation tirée de l’analyse du marché robotique 2025-2026
Les défis qui restent à relever
Malgré ses succès, Gather AI fait face à plusieurs défis structurels :
- La certification et la sécurité des vols de drones en intérieur dans des espaces partagés avec des humains et des chariots élévateurs ;
- L’intégration toujours plus profonde avec les WMS (Warehouse Management Systems) et les ERP des grands comptes ;
- La scalabilité des déploiements : passer de quelques dizaines de drones à plusieurs centaines sur un même site ;
- La concurrence croissante de géants comme Amazon Robotics, GreyOrange, Locus Robotics ou encore Exotec.
Chaque acteur a ses forces. Gather mise sur la finesse de sa compréhension visuelle et sur sa capacité à fonctionner avec du matériel existant (pas besoin d’acheter une flotte complète de robots propriétaires), ce qui réduit considérablement le ticket d’entrée pour les prospects.
Vers une logistique vraiment autonome ?
Si l’on pousse la réflexion un peu plus loin, on peut imaginer un futur où l’entrepôt devient un organisme vivant. Des capteurs fixes et mobiles en permanence en train d’observer, de mesurer, de prédire. Des alertes qui remontent automatiquement aux bons interlocuteurs. Des inventaires qui se mettent à jour en temps réel sans aucune intervention manuelle.
Gather AI n’en est pas encore là, mais elle pose des briques essentielles sur ce chemin. En combinant une IA probabiliste robuste, des capteurs low-cost et une philosophie de « curiosité contrôlée », la startup montre qu’il est possible d’obtenir des résultats industriels sans attendre la prochaine percée en grands modèles multimodaux.
Ce que cette levée change pour l’écosystème
Pour les observateurs du marché, cette Série B de 40 millions en 2026 envoie plusieurs signaux forts :
- Le secteur de la robotique logistique reste extrêmement attractif pour les investisseurs malgré le resserrement général des financements ;
- Les technologies hybrides (bayésien + deep learning) retrouvent grâce auprès des industriels qui recherchent de la fiabilité et de l’explicabilité ;
- Les profils issus de la recherche académique de très haut niveau continuent d’attirer l’attention des fonds les plus sérieux.
Keith Block et Smith Point Capital ne misent pas sur un simple gadget. Ils parient sur une infrastructure de base qui pourrait devenir aussi essentielle que les WMS eux-mêmes dans dix ans.
Et demain ?
Avec une équipe qui approche les 60 personnes, une base clients solide et des poches désormais bien garnies, Gather AI dispose de tous les ingrédients pour accélérer. Les prochains chantiers prioritaires devraient être :
- L’ouverture de bureaux en Europe, où la logistique contractuelle est très développée ;
- L’intégration native avec les principaux éditeurs de WMS (Manhattan Associates, Blue Yonder, SAP EWM, etc.) ;
- Le développement de nouvelles fonctionnalités autour de la prédiction de maintenance préventive des infrastructures d’entrepôt ;
- Une offre dédiée aux très grands sites (> 100 000 m²) avec plusieurs dizaines de drones coordonnés en essaim intelligent.
Dans un monde où chaque centime compte et où la rapidité d’exécution est devenue un avantage concurrentiel décisif, les solutions qui permettent de réduire les erreurs, d’optimiser les flux et de libérer du temps pour les équipes humaines ont de très beaux jours devant elles.
Gather AI, avec sa vision d’une curiosité artificielle au service de la précision logistique, pourrait bien devenir l’un des noms à retenir dans les prochaines années quand on parlera d’entrepôts intelligents.
À suivre de très près.