Imaginez une petite startup nigériane qui, en seulement cinq ans, devient indispensable pour presque tous les prêteurs en ligne du pays. Puis imaginez que le géant continental des paiements décide de l’acheter pour plusieurs dizaines de millions de dollars. C’est exactement ce qui vient de se produire au cœur de l’écosystème fintech africain, et cette opération pourrait bien marquer un tournant majeur.
Quand Flutterwave met la main sur Mono
En ce début d’année 2026, l’actualité fintech africaine s’est embrasée avec l’annonce d’une acquisition rare sur le continent : Flutterwave, souvent présenté comme le leader incontesté des paiements en Afrique, a racheté Mono, la plateforme d’open banking la plus utilisée au Nigeria. Une transaction entièrement en actions, valorisée entre 25 et 40 millions de dollars selon les sources proches du dossier.
Ce n’est pas tous les jours qu’une startup africaine trouve une sortie aussi valorisante. Beaucoup lèvent des fonds, brûlent du cash, puis disparaissent ou pivotent discrètement. Ici, les investisseurs de Mono – parmi lesquels figurent des fonds très respectés – ont pu au minimum récupérer leur mise, et certains ont même multiplié leur investissement initial par un facteur impressionnant.
Mono, la « Plaid africaine » qui a conquis le Nigeria
Pour bien comprendre l’importance de cette opération, il faut revenir sur le parcours fulgurant de Mono. Lancée en 2020, la société s’est rapidement imposée comme l’infrastructure de référence pour accéder aux données bancaires au Nigeria. Son produit principal ? Une API qui permet, avec le consentement explicite de l’utilisateur, de récupérer l’historique des transactions, le solde, les revenus réguliers… bref, tout ce dont un prêteur a besoin pour évaluer la solvabilité d’un client en quelques secondes.
Dans un pays où les fichiers de crédit traditionnels restent très limités, cette capacité à « lire » les comptes bancaires en temps réel représente un avantage compétitif considérable. Mono affirme avoir déjà permis plus de 8 millions de connexions de comptes, ce qui représente environ 12 % de la population bancarisée nigériane. Un chiffre colossal quand on sait à quelle vitesse le crédit à la consommation explose dans le pays.
« Si l’économie doit devenir credit-driven, il faut une intelligence profonde sur la manière dont les gens gagnent et dépensent leur argent. »
Abdulhamid Hassan, CEO de Mono
Les plus grands acteurs du paiement et du crédit numérique font confiance à Mono : Moniepoint (soutenue par Visa), PalmPay (soutenue par GIC), et une majorité écrasante des prêteurs digitaux nigérians. L’entreprise a également traité des milliards de points de données financières et des millions de paiements directs depuis les comptes bancaires.
Flutterwave : du paiement à l’infrastructure complète
De son côté, Flutterwave n’est plus à présenter. La licorne nigériane opère dans plus de 30 pays africains, traite des milliards de dollars de transactions chaque année et s’est imposée comme le principal acteur des paiements transfrontaliers sur le continent. Mais jusqu’ici, son offre se concentrait surtout sur l’acceptation et l’émission de paiements.
En intégrant Mono, Flutterwave fait un bond stratégique majeur vers l’amont de la chaîne de valeur. Désormais, les entreprises clientes pourront utiliser une seule et même plateforme pour :
- Vérifier l’identité et le compte bancaire d’un utilisateur
- Analyser les données transactionnelles pour évaluer le risque
- Initiier des prélèvements ponctuels ou récurrents
- Envoyer et recevoir des paiements locaux et internationaux
Cette verticalisation rappelle les grandes manœuvres observées aux États-Unis ou en Europe, où les géants des paiements cherchent à contrôler également la couche « données & identité ».
Pourquoi maintenant ? Le contexte macroéconomique et réglementaire
L’Afrique entre, selon plusieurs observateurs, dans une phase où le crédit va devenir le principal moteur de l’inclusion financière. Les gouvernements, notamment au Nigeria, au Kenya et en Égypte, poussent très fort les initiatives de prêt aux PME et aux particuliers. Mais pour prêter intelligemment et à grande échelle, il faut des données fiables… et c’est là que l’open banking devient critique.
Le Nigeria a d’ailleurs adopté un cadre réglementaire sur l’open banking, même s’il reste perfectible. Les régulateurs veulent à la fois favoriser l’innovation et protéger les consommateurs. Une infrastructure comme Mono, désormais adossée à un acteur aussi solide et bien licencié que Flutterwave, a plus de chances d’obtenir la confiance des autorités et de pouvoir scaler rapidement dans d’autres pays.
Abdulhamid Hassan, le CEO de Mono, l’explique très clairement :
« Pour que l’open banking fonctionne vraiment, les régulateurs doivent être convaincus que les fonds des clients sont en sécurité. »
Abdulhamid Hassan
Une sortie réussie dans un marché difficile
2024 et 2025 ont été des années très compliquées pour beaucoup de startups africaines. Les valorisations ont chuté, les tours de table se sont raréfiés et plusieurs acteurs ont dû fermer boutique ou se faire racheter à des conditions peu flatteuses. Mono, elle, a choisi le moment où elle était encore en position de force.
L’entreprise restait rentable sur certaines lignes, disposait de réserves de cash confortables et n’était pas dos au mur. Plutôt que de tenter une nouvelle levée dans un environnement très exigeant, les fondateurs et investisseurs ont préféré s’allier à un acteur industriel qui partage leur vision et qui peut démultiplier leur impact.
Ce choix stratégique rappelle d’autres opérations récentes, comme la fusion Lesaka-Adumo en Afrique du Sud. La période des « licornes solos » semble s’éloigner ; place désormais à la consolidation autour des plateformes les plus solides.
Quels enseignements pour les entrepreneurs fintech africains ?
- Construire de l’infrastructure critique paie – Mono n’a jamais cherché à devenir une néo-banque grand public. Elle a préféré devenir l’invisible mais indispensable « tuyau » de données.
- La collaboration prime sur la concurrence – Flutterwave et Mono travaillaient déjà ensemble depuis plusieurs années sur des produits de paiement direct. La confiance existante a facilité les discussions.
- Sortir en force est possible – Même dans un marché baissier, une startup qui maîtrise une brique stratégique peut trouver un bel atterrissage.
- Le continent a besoin de consolidation – Avec des acteurs comme Flutterwave, MFS Africa, Chipper Cash ou Wave qui grossissent, les briques spécialisées ont tout intérêt à s’adosser à ces plateformes plutôt que de rester isolées.
Vers une stack fintech africaine intégrée ?
Si l’on pousse la logique un peu plus loin, on peut imaginer que Flutterwave soit en train de construire la première véritable « super-app B2B » du continent : une plateforme unique où une entreprise peut gérer les paiements entrants et sortants, vérifier ses clients, scorer leur risque, automatiser ses prélèvements, et même – pourquoi pas – accéder à des prêts en fonction des données qu’elle a elle-même générées.
Cette vision rappelle ce que Stripe a réussi aux États-Unis ou ce que Adyen tente de faire en Europe : devenir le système nerveux financier des entreprises. Mais avec une spécificité africaine : tout cela doit se faire dans un environnement fragmenté, avec des dizaines de devises, des régulations nationales très différentes et une pénétration bancaire encore faible.
Le chemin reste long, mais l’acquisition de Mono est sans doute l’une des pièces les plus importantes posées jusqu’ici sur cet échiquier.
Et les autres acteurs de l’open banking africain ?
Le paysage a beaucoup évolué ces dernières années. Okra, l’un des pionniers, a fermé ses portes. Stitch, en Afrique du Sud, a pivoté vers une offre plus large et a levé davantage de fonds. D’autres acteurs émergent au Kenya, au Ghana, en Égypte… Mais aucun n’a encore atteint la domination que Mono a su construire au Nigeria.
Avec le soutien logistique, réglementaire et commercial de Flutterwave, Mono pourrait désormais accélérer son expansion régionale. Une hypothèse qui inquiète déjà certains concurrents, mais qui excite les entreprises clientes en quête d’une solution « pan-africaine ».
Conclusion : un signal fort pour l’écosystème
L’acquisition de Mono par Flutterwave n’est pas seulement une bonne nouvelle pour les actionnaires de Mono. C’est un message envoyé à tout l’écosystème : les briques d’infrastructure critiques ont de la valeur, les sorties réussies existent encore, et la consolidation autour des leaders est en marche.
Pour les entrepreneurs qui construisent aujourd’hui en Afrique, la question n’est plus seulement « comment devenir licorne ? », mais aussi « comment devenir la brique indispensable qu’un géant viendra chercher un jour ? ». Mono vient de montrer qu’une telle trajectoire est possible… et plutôt enviable.
À suivre de très près dans les prochains mois : les premières annonces de nouveaux produits combinant les deux technologies, et peut-être les premiers signes d’expansion hors du Nigeria. L’histoire ne fait que commencer.