Imaginez un secteur où presque toutes les startups prometteuses disparaissent les unes après les autres : rachetées à perte, en faillite ou contraintes à un pivot radical. Et puis, soudain, l’une d’elles sort du lot et franchit le cap le plus convoité : la cotation en bourse. C’est exactement l’histoire d’Ethos Technologies, devenue en janvier 2026 l’une des premières grandes introductions en bourse tech de l’année.
Dans un marché de l’insurtech particulièrement impitoyable ces dernières années, cette réussite n’a rien d’anodin. Alors que des noms autrefois très médiatisés ont disparu des radars, Ethos a non seulement survécu, mais a prospéré jusqu’à atteindre le statut d’entreprise cotée sous le ticker évocateur « LIFE ».
La success story improbable d’Ethos dans l’insurtech
Lancée il y a dix ans à San Francisco, Ethos Technologies propose une plateforme logicielle qui révolutionne la vente d’assurances-vie. Le concept ? Permettre aux consommateurs de souscrire une police d’assurance-vie en ligne en seulement dix minutes, sans aucun examen médical. Une promesse simple, mais qui a nécessité des années de travail acharné pour devenir réalité à grande échelle.
La startup ne se contente pas de vendre directement aux particuliers. Elle opère sur un modèle tripartite sophistiqué :
- Les consommateurs accèdent à une expérience 100 % digitale ultra-rapide
- Plus de 10 000 agents indépendants utilisent ses outils pour proposer et vendre les contrats
- De grands assureurs carriers (Legal & General America, John Hancock…) s’appuient sur sa technologie pour l’underwriting et la gestion administrative
Ethos n’est donc pas un assureur, mais une agence agréée qui perçoit des commissions sur chaque police vendue. Ce positionnement « middleware » intelligent lui a permis d’éviter les risques colossaux portés par les véritables compagnies d’assurance tout en captant une partie significative de la valeur créée dans la chaîne.
Un cimetière d’insurtechs derrière elle
Quand Peter Colis et Lingke Wang lancent Ethos en 2016, ils ne sont pas seuls. À cette époque, pas moins de huit ou neuf startups se disputent le même marché avec des pitchs très proches : digitalisation rapide de l’assurance-vie, suppression des examens médicaux, levées de fonds conséquentes en Série A.
Leur constat aujourd’hui est sans appel :
« Quand nous avons lancé l’entreprise, il y avait huit ou neuf autres startups life insurtech qui nous ressemblaient beaucoup, avec des financements Série A similaires. Au fil du temps, la très grande majorité de ces entreprises ont pivoté, ont été rachetées à petite échelle, sont restées à petite échelle ou ont tout simplement disparu. »
Peter Colis, co-fondateur d’Ethos
Cette hécatombe n’est pas un hasard. Parmi les cas les plus emblématiques :
- Policygenius → levée de plus de 250 millions de dollars auprès de KKR, Norwest et autres → rachetée en 2023 par Zinnia (groupe private equity)
- Health IQ → plus de 200 millions levés chez Andreessen Horowitz, SignalFire… → faillite déclarée en 2023
- De nombreuses autres ont soit pivoté vers des marchés adjacents, soit réduit drastiquement leurs ambitions
Ethos aurait pu connaître le même destin. La startup a pourtant levé plus de 400 millions de dollars au total, avec des tours marquants chez Sequoia, Accel, GV (Google Ventures), SoftBank Vision Fund 2, General Catalyst…
Le tournant décisif : l’obsession de la rentabilité
Fin 2021 – début 2022, le vent tourne brutalement pour les startups. La fin de l’argent gratuit oblige tout l’écosystème à revoir ses priorités. Beaucoup continuent pourtant à brûler du cash en espérant que les vannes se rouvriront rapidement.
Chez Ethos, la réaction est différente. Les fondateurs prennent une décision radicale : prioriser la rentabilité quoi qu’il en coûte, même si cela signifie ralentir temporairement la croissance.
« Ne sachant pas ce que serait le climat de financement à venir, nous sommes devenus extrêmement sérieux sur la question de la rentabilité. »
Peter Colis
Résultat : dès mi-2023, Ethos devient rentable selon ses propres documents d’introduction en bourse. Mieux encore : depuis cette date, la société maintient un taux de croissance annuel de son chiffre d’affaires supérieur à 50 %.
Chiffres concrets sur les neuf premiers mois de 2025 :
| Métrique | Montant |
| Chiffre d’affaires | ≈ 278 M$ |
| Résultat net | ≈ +46,6 M$ |
Ces performances financières solides ont constitué le socle indispensable pour envisager sereinement une introduction en bourse dans un marché redevenu exigeant vis-à-vis des profits.
L’IPO de janvier 2026 en détails
Le 29 janvier 2026, Ethos Technologies fait ses débuts sur le Nasdaq. L’opération permet de lever environ 200 millions de dollars via la vente de 10,5 millions d’actions au prix de 19 $ chacune.
Comme souvent pour une première cotation tech en période de normalisation des valorisations, le titre connaît une première journée difficile : clôture à 16,85 $, soit environ -11 % par rapport au prix d’introduction. La capitalisation boursière de première clôture s’établit autour de 1,1 milliard de dollars.
À titre de comparaison, lors de son dernier tour privé en juillet 2021 (mené par SoftBank Vision Fund 2), Ethos était valorisée à 2,7 milliards de dollars. Une décote importante, mais cohérente avec le reset général des valorisations tech depuis 2022.
Point positif notable : les principaux investisseurs historiques (Sequoia, Accel…) n’ont pas vendu d’actions lors de l’IPO, signe de confiance dans le potentiel futur de la société.
Pourquoi entrer en bourse justement maintenant ?
La question mérite d’être posée : dans un environnement où les SPAC sont passés de mode et où les IPO restent rares et sélectives, pourquoi Ethos a-t-elle choisi cette voie ?
Pour Peter Colis, la réponse se résume en deux mots : crédibilité et confiance.
« Une grande partie de la raison pour laquelle nous sommes entrés en bourse était d’apporter une confiance et une crédibilité supplémentaires à nos partenaires et clients potentiels. Beaucoup de grands carriers d’assurance ont plus d’un siècle d’existence ; être coté en bourse signale notre pérennité. »
Peter Colis
Dans un secteur où la confiance est la matière première essentielle, le statut d’entreprise publique constitue un signal fort auprès des assureurs historiques, souvent très prudents avant de s’engager avec des acteurs technologiques jeunes.
Les leçons stratégiques que l’on peut en tirer
L’histoire d’Ethos offre plusieurs enseignements précieux pour les fondateurs et investisseurs en 2026 :
- Prioriser la rentabilité avant la croissance à tout prix – dès que le contexte macro change, les entreprises non rentables deviennent très vulnérables.
- Construire un modèle multi-sided robuste – en étant utile à la fois aux consommateurs, aux agents et aux carriers, Ethos a créé des barrières à l’entrée naturelles.
- Rester discipliné sur le cash burn – même quand on a des centaines de millions en banque, la vraie force réside dans la capacité à générer ses propres flux de trésorerie.
- Choisir ses combats – plutôt que de vouloir devenir un assureur complet (activité capitalistique lourde), Ethos a préféré dominer la couche technologique et distribution.
- Anticiper les signaux de confiance – dans les secteurs réglementés et anciens, le statut public peut devenir un avantage compétitif déterminant.
Ces cinq principes, appliqués rigoureusement depuis 2022, expliquent en grande partie pourquoi Ethos est aujourd’hui la rare insurtech life à avoir atteint le marché public.
Quel avenir pour Ethos cotée ?
Maintenant que le ticker LIFE s’affiche sur les écrans de Bloomberg et des plateformes de trading, la pression change de nature. Les investisseurs publics seront moins patients que les fonds VC sur les questions de croissance et de rentabilité trimestrielle.
Mais plusieurs éléments jouent en faveur d’Ethos :
- Une croissance toujours soutenue (>50 % YoY)
- Une profitabilité déjà démontrée
- Un marché de l’assurance-vie aux États-Unis qui reste largement sous-digitalisé
- Des relations solides avec de grands carriers historiques
- Une marque forte auprès des consommateurs grâce à l’expérience ultra-rapide
Si la société parvient à continuer d’exécuter avec la même discipline, elle pourrait devenir l’un des rares exemples durables de succès dans l’insurtech life aux États-Unis.
Un symbole pour tout un écosystème
Au-delà de ses propres performances, l’introduction en bourse d’Ethos envoie un message fort à l’ensemble des startups et aux investisseurs : même dans les secteurs les plus difficiles, une exécution exceptionnelle, une obsession du cash-flow et une stratégie claire peuvent encore mener jusqu’au marché public.
Dans un cycle 2026 qui s’annonce très sélectif, Ethos démontre qu’il est toujours possible de sortir du lot… à condition d’avoir pris les bonnes décisions au bon moment.
Et vous, pensez-vous que d’autres insurtechs parviendront à suivre le même chemin dans les 18 prochains mois ?
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