Imaginez un pays qui, il y a encore dix ans, dépendait presque exclusivement des lanceurs étrangers pour placer ses satellites en orbite. Aujourd’hui, ce même pays fait naître des entreprises capables de rivaliser technologiquement avec les géants mondiaux. L’Inde vit actuellement une révolution spatiale silencieuse mais extrêmement ambitieuse, et au cœur de cette transformation se trouve une startup qui fait beaucoup parler d’elle ces derniers mois : EtherealX.
En janvier 2026, la jeune pousse basée à Bengaluru a officialisé une levée de fonds qui a fait trembler le petit monde du NewSpace indien. En quelques mois seulement, sa valorisation a été multipliée par 5,5, atteignant 80,5 millions de dollars. Mais au-delà des chiffres impressionnants, c’est surtout le projet technologique qui fascine : un lanceur moyen-lift entièrement réutilisable, avec retour des deux étages, et des moteurs développés 100 % en interne. EtherealX ne veut pas simplement participer à la course spatiale indienne. Elle veut la redéfinir.
EtherealX : quand l’Inde rêve de réutilisabilité totale
Le secteur spatial indien a longtemps été dominé par l’organisation gouvernementale ISRO, qui a construit une réputation mondiale grâce à des lancements low-cost extrêmement efficaces. Mais l’ère des petits lanceurs PSLV et des charges utiles limitées touche doucement à sa fin. Le gouvernement indien a fixé un objectif clair : faire passer la contribution du spatial au PIB national de 8 milliards à 45 milliards de dollars d’ici la fin de la décennie prochaine.
Pour y parvenir, il faut sortir du modèle actuel et créer une véritable filière privée capable de proposer des services compétitifs à l’international. C’est exactement la promesse d’EtherealX : offrir une alternative crédible aux Falcon 9 et Falcon Heavy de SpaceX, mais avec un avantage géographique et tarifaire pour le marché asiatique et océanique.
Une levée record portée par des investisseurs internationaux
Le 15 janvier 2026, EtherealX a annoncé la clôture d’un tour de table Series A de 20,5 millions de dollars, largement sursouscrit. Le tour a été mené par TDK Ventures et BIG Capital, avec la participation de fonds prestigieux comme Accel, Prosus, YourNest, BlueHill, Campus Fund et Riceberg Ventures.
Cette opération fait suite à un seed round de 5 millions de dollars bouclé en août 2024, qui valorisait déjà la société à 14,6 millions. En moins de 18 mois, la startup a donc réussi à convaincre des investisseurs internationaux de miser gros sur un acteur indien encore en phase de R&D avancée.
« Nous voulons démontrer que l’Inde peut produire des technologies de pointe dans le spatial, et le faire à une échelle compétitive au niveau mondial. »
Manu J. Nair, co-fondateur et CEO d’EtherealX
Razor Crest Mk-1 : l’ambition d’un lanceur 100 % réutilisable
Le véhicule principal développé par EtherealX s’appelle Razor Crest Mk-1. Ce lanceur moyen-lift se distingue par une caractéristique rare, même chez les leaders mondiaux : la réutilisation complète des deux étages. Là où SpaceX récupère uniquement le booster du Falcon 9 et jette l’étage supérieur, EtherealX veut ramener les deux parties au sol pour les relancer après inspection et reconditionnement.
Les capacités visées sont les suivantes selon la configuration :
- Configuration entièrement réutilisable : environ 8 tonnes en orbite basse
- Configuration partiellement réutilisable : environ 22,8 tonnes
- Configuration entièrement consommable : jusqu’à 24,8 tonnes
Le prix cible affiché par la société oscille entre 350 $ et 2 000 $ par kilogramme mis en orbite, selon le niveau de réutilisation et la cadence de lancement. Des chiffres qui, s’ils sont tenus, placeraient EtherealX dans une position extrêmement compétitive face aux acteurs établis.
Deux moteurs maison aux cycles innovants
Au cœur du projet se trouvent deux moteurs développés entièrement en interne :
- Stallion : moteur de booster de 1,2 méganewton de poussée, cycle à générateur de gaz, impulsion spécifique au niveau de la mer de 306 secondes
- Pegasus : moteur d’étage supérieur de 80 kilonewtons de poussée, cycle à flux complet avec refroidissement segmenté propriétaire, impulsion spécifique en vide de 323 secondes
Le Pegasus intègre notamment une turbopompe fabriquée par fabrication additive, une technologie qui permet de réduire les coûts et d’accélérer les itérations de conception. Les premiers essais statiques (hot-fire tests) des deux moteurs sont prévus entre juin et juillet 2026, une étape cruciale avant les essais en grappe.
Un calendrier serré mais crédible
Manu J. Nair, le CEO, affiche un planning ambitieux :
- Mi-2026 : mise en service du site de production et d’essais intégré dans l’État d’Andhra Pradesh
- Novembre–décembre 2027 : premier vol de démonstration technologique
- Fin 2028 : début des missions commerciales
Pour y parvenir, l’entreprise a déjà sécurisé deux sites stratégiques :
- Base 001 dans le Tamil Nadu, dédiée à la qualification du moteur Pegasus
- Un campus de 150 acres dans la future « space city » d’Andhra Pradesh pour les essais intégrés moteur-etage
Des contrats commerciaux déjà signés
Même si le premier vol n’est pas encore réalisé, EtherealX a déjà convaincu plusieurs clients potentiels. La société annonce avoir signé des protocoles d’accord représentant environ 130 millions de dollars de commandes potentielles, notamment avec :
- Space BD (Japon)
- TASA (agence spatiale taïwanaise)
Ces premiers engagements montrent que le marché croit en la capacité d’EtherealX à tenir ses promesses techniques et calendaires.
Une équipe en forte croissance
En janvier 2026, EtherealX comptait 67 collaborateurs. Le plan prévoit de passer à environ 90 personnes d’ici deux mois, principalement pour renforcer les équipes de fabrication et de tests. Cette croissance rapide est typique des startups NewSpace qui entrent dans la phase critique précédant le premier vol.
Pourquoi EtherealX attire autant l’attention ?
Plusieurs éléments expliquent l’engouement autour de cette jeune société :
- Une vision claire : la réutilisation totale des deux étages, ce que très peu d’acteurs ont réellement réussi à démontrer
- Des moteurs maison avec des choix technologiques audacieux (cycle full-flow sur Pegasus)
- Une valorisation qui explose en moins de 18 mois
- Des investisseurs internationaux de premier plan
- Un marché asiatique en forte croissance qui cherche désespérément des alternatives à SpaceX
- Le soutien politique indien très fort pour le NewSpace privé
À cela s’ajoute le contexte géopolitique : de nombreux pays souhaitent réduire leur dépendance aux lanceurs américains, russes ou chinois. L’Inde, pays non-aligné et doté d’une expertise spatiale reconnue, représente une option séduisante pour beaucoup d’opérateurs.
Les défis qui attendent EtherealX
Malgré l’enthousiasme, le chemin reste semé d’embûches. Développer un lanceur réutilisable complet est l’un des défis technologiques les plus complexes de notre époque. Parmi les principaux risques :
- Maîtriser le retour et l’atterrissage précis de l’étage supérieur
- Atteindre une cadence de production et de lancement économiquement viable
- Gérer les coûts cachés de la réutilisation (maintenance, inspection, reconditionnement)
- Respecter le calendrier très serré annoncé
- Concurrence accrue de Skyroot, Agnikul Cosmos et autres startups indiennes
Chaque essai moteur, chaque campagne de test, chaque décision d’ingénierie sera scrutée par les investisseurs et la communauté spatiale mondiale.
L’avenir du NewSpace indien passe par des succès concrets
Si EtherealX parvient à réaliser son premier vol de démonstration fin 2027 et à entamer des missions commerciales dès 2028, elle pourrait devenir le symbole du décollage du spatial privé indien. À l’inverse, un retard majeur ou un échec technique pourrait ralentir l’élan de tout l’écosystème.
Mais une chose est déjà sûre : l’Inde n’est plus seulement le pays des lancements low-cost à 15 millions de dollars. Elle est en train de devenir un acteur capable d’innover sur les technologies les plus avancées du spatial mondial. Et EtherealX est sans doute l’une des meilleures incarnations de cette ambition nouvelle.
Les prochains mois s’annoncent décisifs. Les essais statiques des moteurs Stallion et Pegasus seront les premiers vrais révélateurs de la maturité technique de l’équipe. Ensuite viendront les essais en grappe, puis les campagnes de qualification complète des étages. Chaque étape franchie avec succès fera monter la pression… et la confiance des marchés.
En attendant, une chose est certaine : l’histoire spatiale indienne est en train de s’écrire sous nos yeux, et elle pourrait bien s’écrire en lettres majuscules avec le nom d’EtherealX.
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