Imaginez : il pleut des cordes, le vent souffle à 50 km/h et pourtant, votre pizza arrive chaude en moins de dix minutes. Pas de livreur trempé sur un scooter, non… un drone descend du ciel, pose délicatement le paquet sur votre balcon et repart. Science-fiction ? Non, c’est déjà le quotidien de milliers d’habitants d’Espoo, en Finlande.
Quand les drones défient le climat finlandais
La Finlande n’est pas vraiment connue pour sa météo clémente. Pluie, neige, vent glacial : tout y passe. Et pourtant, c’est précisément ici qu’une révolution silencieuse de la livraison alimentaire est en train de s’opérer. Grâce à un trio inattendu : la startup irlandaise Manna, la plateforme Wolt (rachetée par DoorDash) et la jeune pousse finlandaise Huuva.
Le concept ? Apporter des repas de qualité restaurant en banlieue, là où l’offre est traditionnellement limitée, et le faire plus vite et moins cher que jamais grâce aux drones.
Huuva : ramener les bons restaurants là où ils n’existent pas
Ville Leppälä, fondateur de Huuva, a eu une intuition simple : les habitants des zones résidentielles veulent aussi manger varié sans faire 30 minutes de route. Sa solution ? Créer des cloud kitchens ultra-spécialisées qui préparent les plats de grandes enseignes (burgers, poke bowls, sushis, etc.) mais uniquement pour la livraison.
En 2022, Huuva lève une seed menée par General Catalyst. L’objectif : devenir le leader de la restauration en banlieue. Mais très vite, un problème apparaît : la livraison traditionnelle coûte trop cher et prend trop de temps en heure de pointe.
« Si le drone est disponible, on envoie par drone. Point. »
Ville Leppälä, fondateur de Huuva
Manna : les Irlandais qui n’ont pas peur de la pluie
Manna n’est pas une startup comme les autres. Basée à Dublin, elle a déjà effectué plus de 50 000 livraisons en Irlande dans des conditions météo souvent exécrables. Leur drone ? Un petit bijou capable de voler sous une pluie battante et des rafales jusqu’à 60 km/h.
Lorsque Manna débarque en Finlande début 2025, beaucoup sourient : « Vous allez voir en hiver… » Makar Nalimov, responsable maintenance local, hausse les épaules : « À Dublin, il pleut 200 jours par an. La neige, c’est juste de la pluie solide. »
Et il a raison. Les drones Manna volent déjà par -10°C sans problème. Seul vrai ennemi : le givre sur les hélices. Solution ? Si risque de givrage, on repasse automatiquement en livraison classique. Pas de produit chimique antigivre : on transporte de la nourriture, pas des missiles.
Comment ça marche concrètement ?
Le process est d’une simplicité diabolique :
- Vous commandez sur Wolt depuis le restaurant virtuel Huuva de Niittari (Espoo)
- Le plat est préparé en cuisine
- Un livreur en scooter électrique apporte la commande (dans un sac isotherme) jusqu’au pad de lancement Manna à 200 mètres
- L’opérateur pèse, équilibre, place dans le sac spécial homologué
- À Dublin, un opérateur valide le plan de vol (LiDAR, météo, obstacles)
- Le drone décolle, livre en 3-6 minutes, redescend le paquet avec une corde biodégradable
- Vous récupérez votre repas chaud sur le balcon ou dans le jardin
Temps moyen de livraison par drone : 5 minutes. Par livreur traditionnel : 25-35 minutes aux heures de pointe.
Les chiffres qui font mal aux livreurs classiques
| Critère | Livraison classique | Livraison drone |
| Coût par livraison | 5-6 € | ~1 € (objectif) |
| Temps moyen | 25-35 min | 5-7 min |
| Capacité par heure | 4-6 commandes | 30+ commandes |
| Impact carbone | Scooter/moto | Électrique + très léger |
Le modèle économique devient soudain viable pour des tickets moyens de 20-25 €. Là où les plateformes perdaient de l’argent sur chaque commande en banlieue, elles deviennent enfin rentables.
Sécurité : paranoïa ou nécessité ?
Manna ne rigole pas avec la sécurité. Chaque vol est supervisé depuis l’Irlande. Parachute de secours, redondance totale des systèmes, batteries toujours à 100 % (échange systématique), cartographie LiDAR mise à jour quotidien.
Résultat ? Zéro incident grave en plus de 70 000 vols commerciaux (Irlande + Finlande). Le drone prend même une photo du lieu de dépôt pour confirmation humaine avant de descendre le paquet.
Et demain ?
Huuva prépare déjà un deuxième site à Espoo, cette fois avec le pad de lancement dans la cuisine. Plus de scooter intermédiaire : le cuisinier passe directement le sac par une fenêtre dédiée. Gain de temps, gain de température, gain écologique.
Wolt teste déjà des robots sur trottoir (Starship, Coco) et DoorDash développe son propre drone aux USA. Mais en Europe, Manna reste leader incontesté sur le segment alimentaire.
Objectif 2026 : 100 drones en Finlande, plusieurs villes, et peut-être enfin le rêve de Ville Leppälä : mettre le logo Huuva sur les sacs de livraison. Parce que oui, pour l’instant, les sacs sont neutres… exigence des autorités finlandaises.
Pourquoi ça marche en Finlande et pas ailleurs ?
- Réglementation très favorable (EASA catégorie « specific », couloirs BVLOS autorisés)
- Densité moyenne : ni trop urbaine (comme Paris) ni trop éparpillée (comme les USA)
- Population ultra-connectée et early-adopter
- Confiance élevée dans la technologie (moins de vandalisme sur les drones)
- Hivers rudes → forte demande de livraison sans sortir
Résultat : le taux d’acceptation des clients est supérieur à 90 % quand le drone est proposé. Les gens adorent.
On est encore loin du scénario à la Black Mirror. Ici, le drone est devenu un livreur comme un autre. Les enfants du quartier viennent même regarder les décollages comme on regarde les avions à Orly dans les années 70.
La livraison alimentaire par drone n’est plus une expérience de riche à San Francisco. Elle devient une réalité banale, efficace et écologique dans un pays nordique sous la neige.
Et quelque part, ça fait du bien.