Imaginez un instant : vous êtes développeur, vous tapez quelques lignes grâce à une IA qui anticipe vos besoins, et au lieu d’attendre des heures que quelqu’un valide votre code, une autre IA le passe au crible en quelques secondes, propose des corrections intelligentes et empile même vos modifications pour que tout avance en parallèle. Ce rêve commence sérieusement à devenir réalité. Fin décembre 2025, Cursor, la pépite de l’assistance au codage par IA, a officialisé le rachat de Graphite, une startup spécialisée dans la revue de code boostée à l’intelligence artificielle. Un mouvement qui fait déjà vibrer toute la communauté tech.
Cursor et Graphite : quand deux génies de l’IA décident de ne faire plus qu’un
Cursor n’en est pas à son coup d’essai. Cette jeune société, valorisée à 29 milliards de dollars en novembre 2025, enchaîne les acquisitions stratégiques avec une régularité impressionnante. Après avoir racheté Growth by Design le mois précédent et intégré des talents venus de Koala en juillet, l’équipe dirigée par Michael Truell pose désormais un jalon majeur en s’offrant Graphite. Et contrairement aux rumeurs habituelles, ce n’est pas un simple “acqui-hire” : c’est une vraie fusion de technologies complémentaires.
Graphite, créée il y a cinq ans, s’était fait un nom grâce à son approche unique de la revue de code. Là où la plupart des outils se contentent d’analyser un fichier ou une pull request isolée, Graphite introduit le concept de “stacked pull requests”. En clair : vous pouvez travailler sur plusieurs changements qui dépendent les uns des autres sans bloquer toute l’équipe en attendant les fameuses approbations.
Pourquoi les développeurs perdent encore trop de temps sur les reviews ?
Malgré les avancées fulgurantes de l’IA dans la génération de code, une réalité persiste : le code produit par les modèles reste souvent imparfait. Des bugs subtils, des mauvaises pratiques de nommage, des failles de sécurité discrètes… Autant de détails qui obligent les humains à reprendre le volant. Selon plusieurs enquêtes récentes auprès d’équipes tech, les ingénieurs passent encore entre 20 et 40 % de leur temps à corriger, reviewer ou déboguer du code écrit par des IA ou par leurs collègues.
C’est précisément sur ce goulot d’étranglement que Cursor et Graphite ont décidé d’agir de concert. Cursor excelle déjà dans l’écriture et la complétion intelligente grâce à son assistant intégré. Graphite, lui, apporte une couche d’analyse contextuelle très poussée et surtout cette fameuse mécanique de “stacking” qui fluidifie les workflows collaboratifs.
« Le vrai bottleneck aujourd’hui n’est plus la génération de code, c’est la validation et l’intégration rapide de ce code dans la base existante. »
Michael Truell, co-fondateur et CEO de Cursor
Les “stacked pull requests” expliqués simplement
Pour bien comprendre l’innovation de Graphite, prenons un exemple concret. Imaginons que vous développiez une nouvelle fonctionnalité qui touche trois fichiers :
- un composant React
- une API endpoint
- des tests unitaires
Dans un workflow classique, vous créez une pull request pour le composant, vous attendez le review, on merge, ensuite vous faites la PR pour l’API, rebelote… Résultat : plusieurs jours de va-et-vient.
Avec Graphite, vous pouvez empiler ces trois changements dans une seule “stack”. Chaque niveau de la pile est revu indépendamment, mais l’ensemble reste cohérent. L’IA de Graphite analyse les dépendances et propose automatiquement des ajustements quand un niveau inférieur est modifié. Gain de temps estimé par les utilisateurs historiques : jusqu’à 60-70 % sur les cycles de revue complexes.
Un mariage stratégique qui fait sens
Cursor n’a pas choisi Graphite au hasard. Les deux fondateurs se connaissaient déjà depuis plusieurs années. Michael Truell avait rencontré Merrill Lutsky, Greg Foster et Tomas Reimers bien avant de lancer Cursor, à l’époque où il participait au programme Neo Scholar. Neo, le fonds d’Ali Partovi, avait d’ailleurs investi très tôt dans Graphite.
Autre point commun : les investisseurs. Accel et Andreessen Horowitz sont présents au capital des deux sociétés. Cette proximité capitalistique et personnelle facilite énormément les discussions et accélère la décision stratégique.
Combien Cursor a-t-il vraiment payé ?
Aucune somme officielle n’a été communiquée, mais selon Axios, Cursor aurait déboursé “largement plus” que la valorisation de 290 millions de dollars fixée lors du dernier tour de table de Graphite (52 M$ en Série B début 2025). Compte tenu de la frénésie actuelle autour des outils de productivité développeur, certains observateurs estiment que le ticket final pourrait facilement dépasser les 500-600 millions.
Pour rappel, Cursor elle-même était valorisée à seulement quelques centaines de millions il y a à peine 18 mois. Cette trajectoire fulgurante illustre parfaitement la bulle (ou la révolution, selon les points de vue) que traverse le secteur de l’IA appliquée au développement logiciel.
La concurrence chauffe : CodeRabbit, Greptile et les autres
Cursor et Graphite ne sont pas seuls sur ce créneau très disputé. Parmi les acteurs les plus visibles :
- CodeRabbit → valorisé 550 M$ en septembre 2025, très agressif sur le marketing
- Greptile → a levé 25 M$ en Série A cet automne, positionnement plus “indie” mais très apprécié par les équipes petites et moyennes
- Les fonctionnalités natives de GitHub Copilot Workspace et Amazon CodeWhisperer qui intègrent progressivement des modules de review
Ce qui différencie toutefois le duo Cursor + Graphite, c’est cette combinaison unique d’écriture ultra-rapide ET de revue contextuelle empilée. Les premiers retours des bêta-testeurs semblent confirmer que l’expérience globale est nettement plus fluide qu’avec des outils séparés.
Impact sur le quotidien des développeurs en 2026
Si l’intégration se passe bien, on peut raisonnablement anticiper plusieurs changements majeurs dans les mois qui viennent :
- Réduction drastique du temps passé en review (de plusieurs heures à quelques minutes)
- Meilleure qualité globale du code grâce à des boucles de feedback IA plus rapides
- Possibilité pour les juniors de livrer plus vite sans être bloqués par des seniors surbookés
- Émergence de nouvelles pratiques : “ship small, ship often” devient vraiment viable même sur des projets complexes
- Potentiellement moins de burnout lié aux revues interminables le soir ou le week-end
Bien sûr, tout cela suppose que l’IA ne se trompe pas trop souvent. Car si l’outil propose des corrections erronées à la chaîne, l’effet inverse risque de se produire : perte de confiance et double vérification humaine systématique, ce qui annule tous les gains.
Les défis qui attendent l’équipe Cursor post-acquisition
Intégrer une technologie externe n’est jamais simple, surtout quand les deux produits ont déjà une communauté fidèle. Parmi les chantiers prioritaires :
- Fusionner les deux interfaces sans perdre en ergonomie
- Conserver le positionnement “léger et rapide” de Cursor tout en ajoutant la puissance de Graphite
- Gérer la migration des utilisateurs Graphite vers l’écosystème Cursor
- Éviter les doublons entre Bugbot (l’outil de review historique de Cursor) et les features Graphite
- Maintenir la confiance des développeurs qui craignent une vague de licenciements ou de changements radicaux
Les premiers mois de 2026 seront décisifs. Si Cursor parvient à sortir une version unifiée vraiment convaincante d’ici le deuxième trimestre, l’écart avec la concurrence pourrait devenir très difficile à combler.
Vers un futur où l’IA gère 80 % du cycle de développement ?
Certains experts prédisent déjà que d’ici 2028-2030, la majorité du code écrit dans les entreprises sera soit généré, soit fortement assisté par des IA. Mais la vraie révolution ne viendra pas seulement de la génération : elle viendra de l’automatisation complète du flux, de l’idée jusqu’au déploiement.
En combinant écriture, revue intelligente, gestion des dépendances et stacking, Cursor + Graphite se positionne comme l’un des fers de lance de cette transformation. Reste à voir si les développeurs accepteront de confier autant de leur métier à des algorithmes… ou s’ils y trouveront finalement un gain de liberté et de créativité inédit.
Une chose est sûre : à l’aube de 2026, le paysage des outils pour développeurs change à une vitesse jamais vue. Et cette acquisition pourrait bien marquer le début d’une nouvelle ère où le codeur du futur passera plus de temps à imaginer des solutions qu’à corriger des bugs.
À suivre de très près.